Le récit de Marie

Juin 1688

Marie

 Je sais qu’elle m’épie. Elle veut me surprendre à pleurer, mais je ne lui ferai pas ce plaisir. Comme à chaque jour depuis l’accouchement, elle a demandé que j’ouvre le rideau de la cabane de lit pour faire entrer la lumière. En m’installant de l’autre côté, je parviens à besogner à la lumière de l’âtre, hors de sa vue. De toute façon, je réussis à contenir ma peine devant les autres. Seule la nuit est témoin de mes larmes. 

Voilà deux semaines que la p’tite dernière est née. Deux semaines de relevailles où je fais tout, ici. Mère reste au lit avec le nourrisson, rideau tiré. Henriette et Marguerite vont les retrouver pour de courts moments, quand  mère ne donne pas le sein. Mes frères ne sont pas autorisés à s’approcher du lit. Mis à part Pierrot, qui pleurniche pour y grimper, les trois autres l’évitent. D’ailleurs, ils passent de plus en plus d’heures à l’extérieur. Les jours de juin sont les plus longs et partout sur la seigneurie de La Durantaye, on besogne jusqu’à none.

J’étire le cou pour apercevoir les garçons par la porte restée ouverte. Ils ne sont pas dans la cour. Probablement encore au champ. Le dépierrage les occupe, maintenant que les sillons ont été tracés. Ho, une vision me traverse soudain l’esprit: père derrière le bœuf, la houe en mains. Je plisse les yeux avant qu’ils ne s’embuent.

Quand il sort faire le train, Jean-Baptiste oblige Michel et René à venir avec lui. Je crois que les garçons ne l’aident pas beaucoup. À neuf et sept ans, ils n’arrivent pas à faire grand-chose de lourd. On ne m’a pas encore rapporté les bêtises de René, mais ça ne devrait pas tarder. Il en fait immanquablement. Pauvre gamin souffre-douleur des siens. Du moins René est soustrait à la tyrannie de Marguerite quand il est dehors. Cela me soulage un peu de le savoir sous la protection de Jean-Baptiste. Si seulement mère témoignait un peu de clémence envers cet enfant, ce serait différent. Simplement interdire aux filles et à Michel de le surnommer «reinette» améliorerait les choses. Malheureusement, mère dit que la face piquetée de taches et les cheveux blond-roux de René lui font penser à une pomme, alors...

En ce moment, je n’ai guère d’allant pour régler les conflits entre mes frères et mes sœurs. Je n’ai ni le courage, ni le cœur pour cela. Ce rôle est celui de mère. Quand va-t-elle donc sortir du lit et reprendre la maisonnée en mains ? Je ne m’aventurerai pas à lui poser la question. Elle la jugerait insolente. Il semble bien que rien ne sera plus pareil entre elle et moi, sa fille aînée, son enfant premier-né, son bras droit. Je voudrais sincèrement ne pas lui en vouloir, mais trop de reproches s’accumulent entre nous. Les siens s’amoncellent sur les miens en une sorte de montagne qui se dresse et nous sépare. Aucune de nous ne veut la gravir. Si cela continue, je crains que la montagne ne devienne insurmontable.

Henriette vient s’asseoir près de moi sur le banc et, durant un moment, elle s’intéresse au ravaudage auquel je suis occupée. Ses boucles dorées sortent de sa coiffe et lui donne un air coquin, elle qui est si sérieuse. Henriette place les mains sur sa jupe de façon à en cacher l’accroc. Il n’y en avait pas quand je lui ai cédé le vêtement, devenu trop court pour moi. Henriette rêve de porter des hardes neuves et elle envie Marguerite qui a reçu de sa marraine un mantelet presque neuf, en novembre. Hélas, en tant que deuxième fille, un peu grandette en plus, Henriette portera toujours mes fringues usagées.

À voix basse pour ne pas être entendue de Marguerite et de mère, Henriette m’interroge sur le nom du bébé:

- Marie, quel est le nom de notre petite sœur ?

- Je n’en sais rien, il faut le demander à mère. C’est elle qui va la nommer à son baptême.

- Quand ?

- J’imagine quand monsieur l’abbé Pinguet va repasser dans la seigneurie, ce mois-ci.

- Le prêtre qui a béni la tombe de père ? J’aimerais mieux qu’il en vienne un autre qui ne parle pas juste en latin. Monsieur Pinguet n’a rien dit de gentil sur père ce jour-là.

- Voyons, Henriette, on ne doit pas critiquer un prêtre…

- En tout cas, j’aimerais bien être choisie pour faire la marraine au baptême. Crois-tu qu’on peut être choisie à l’âge de onze ans ?

- Je crois, oui. S’il n’y a pas de femme dans les alentours pour tenir le rôle de marraine le jour d’un baptême, une fille peut être nommée. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à la naissance de Pierrot. Souviens-toi que mère a accouché chez Henriette Cartois, le jour avant Noël, en ‘82. Le bébé était en avance et il était trop petit pour qu’on attende le prêtre. C’est Henriette Cartois qui l’a ondoyé, comme on dit. Et c’est son mari et sa fille Jeanne qui ont été parrain et marraine. Jeanne Audebout devait avoir dix ans, cette année-là.

- Donc, ce n’est pas nécessaire d’avoir un prêtre pour baptiser.

- C’est-à-dire qu’à son arrivée dans la seigneurie, le premier janvier ‘83, le prêtre a quand même baptisé Pierrot. Il a inscrit cette date dans son carnet, pour confirmer le baptême fait par Henriette Cartois dans une urgence. Quand un bébé donne des signes qu’il pourrait mourir avant l’arrivée du prêtre, ceux qui assistent à sa naissance peuvent le baptiser et comme ça, le bébé va au ciel. Mais c’est une exception, évidemment.

- Ho, je n’ai aucune chance d’être marraine, alors! Si notre p’tite sœur vient à mourir, on fera appel à toi pour un baptême urgent. La sœur aînée doit sûrement être préférée pour ce titre-là. Une fille de quinze ans est toujours mieux qu’une fille de onze ans. D’ailleurs, mère dit que tu n’es plus une fille, mais une femme maintenant.

- Elle a dit ça ? Comment…quand ?

- Je ne sais plus, en mai, je pense. Elle a dit à Marguerite et à moi que tu n’étais pas blessée. Que le sang qui tachait ton jupon était naturel. Que tu es réglée. Mère a dit que tu saignerais comme ça à chaque mois et que ça voulait dire que tu es devenue une femme capable d’avoir des p’tits. Que ça serait la même chose pour nous, plus tard. Moi en premier parce que j’ai un an de plus que Marguerite …

Je serre les lèvres et me tais. Percevant ma contrariété, Henriette prend un air penaud et me quitte. L’échange qu’on vient d’avoir me mortifie. Comment mère a-t-elle pu révéler aux filles une chose dont elle aurait dû me parler avant ? Aurais-je dû m’en ouvrir à elle quand cela est arrivé la première fois ? Probablement. Mère m’aurait parlé de ce problème «naturel» et j’aurais été soulagée de l’apprendre. Cela ne s’est pas passé ainsi. Ça ne le pouvait pas.

Me rappelant la journée où j’ai découvert le sang menstruel, une bouffée de détresse m’envahit. C’était le 29 décembre. Alors que je pétrissais la pâte à pain, le père Bazin est entré en coup de vent dans la maison en disant qu’il devait venir lui-même annoncer l’accident au moulin. Je me souviens de son air affligé et des paroles précises qu’il a dites à la mère: «Ma brave Renée, ton Pierre est mort sur le coup. Il n’aurait pas dû se trouver à cet endroit-là quand la pièce de bois m’a échappé. Les tenailles se sont démanchées subitement… C’est arrivé en un clin d’œil. Il est tombé comme un bœuf sous la massue et j’ai rien pu faire pour le secourir.»

J’ai aussitôt ressenti une crampe, tel un coup de couteau. J’ai laissé tomber la motte de pâte sur l’étal et j’ai détourné les yeux du père Bazin pour regarder mère. Renée Biret n’a à peu près pas bronché de sa chaise. En reportant son attention à la pièce de layette étalée sur ses genoux, elle a repiqué son aiguille dans l’étoffe et a posé trois ou quatre questions. À savoir l’endroit où le corps se trouvait; si la femme de Davenne pouvait procéder à sa toilette; si le prêtre était encore sur la seigneurie; si le contrat de planches allait se continuer. Je n’ai pas vraiment entendu les réponses du père Bazin, trop abasourdie par le stoïcisme de mère. J’aurais voulu hurler, mais ma bouche était figée. Jean-Baptiste est entré, couvert de neige. Il a lancé un «Que se passe-t-il ici ?» inquiet, mais personne n’a répondu. Un silence de plomb régnait. Même Pierrot avait cessé de jacasser. N’y tenant plus, je me suis précipitée dehors sans me couvrir et j’ai couru aux latrines. Ma vue était embrouillée et la tête me cognait. La crampe au ventre est revenue. La minute suivante, je découvrais mon premier saignement, que j’ai alors attribué au choc causé par l’annonce du décès de mon père.

Aujourd’hui, j’apprends que le jour où Pierre Balan dit Lacombe est mort, je suis devenue femme et que ma mère est devenue veuve. J’aimerais pouvoir dire une «veuve éplorée», mais rien dans son attitude n’a encore témoigné de son affliction.

Je voudrais qu’Henriette Cartois cesse de venir, ou du moins qu’elle n’amène pas chaque fois sa fille. Le bavardage de Jeanne m’assomme. Maintenant que mère est sortie de son inactivité et du lit, la période des relevailles est officiellement finie et les visites de son amie sont inutiles, à mon avis. La Cartois continue à m’abreuver de conseils et je n’ose lui rétorquer que je me débrouille très bien et qu’elle ne devrait pas faire le dérangement de venir jusqu’ici. Mais se déplacer d’un fief à l’autre n’est pas du dérangement pour celle qui court la seigneurie à cœur de journée. Henriette Cartois se rend même à Québec pour les procès qu’elle faits souvent à tout un chacun. Les irruptions de la Cartois chez nous sont inévitables. Elle est la bonne amie de mère, son accoucheuse attitrée et la marraine d’Henriette. Il faut donc l’endurer le plus possible.

À la demande d’Henriette Cartois, je sors de la maison avec Jeanne en entraînant mes deux sœurs. Aussitôt que nous sommes dehors, Jeanne s’adresse à moi sur le ton de confidence qu’elle affectionne et qui m’irrite:

- Je sais de quoi elles vont parler ensemble. Elles ne veulent pas qu’on entende, c’est sûr.

- De quoi vont-elles parler, Jeanne Audebout ? réplique la fouineuse Marguerite.

- C’est une affaire entre Marie et moi. Ce n’est pas pour des oreilles de fillette. Ouste!

Avant que Marguerite ne commence à discutailler, je somme les filles d’aller ramasser des copeaux d’allumage autour de la corde de bois. Pour donner du poids à mon ordre, j’ajoute que mère a absolument besoin du petit bois et qu’elle va récompenser celles qui lui en rapporteront. Marguerite hésite. Son air suspicieux montre qu’elle doute de ce que j’avance. Henriette, elle, me croit, mais elle ne fera rien sans l’approbation de Marguerite. Jeanne Audebout insiste:

- Allons, les filles, vous n’êtes donc pas vaillantes… Pis, mêlez-vous de vos affaires. Votre sœur et moi on est des grandes amies, on a nos secrets, on ne les partage pas. C’est comme ça!

Marguerite fait une moue de dédain. Une natte blonde est sortie de son bonnet et pendouille sur son épaule. Elle la repousse d’un geste hautain et décide de s’éloigner. Henriette lui emboîte le pas. L’argument de Jeanne a fonctionné, même s’il n’est pas tout à fait vrai. Je ne considère pas Jeanne Audebout comme ma grande amie, encore moins ma confidente. D’ailleurs, la seule grande amitié que je me connais, c’est celle avec mon frère Jean-Baptiste. Aussitôt que les filles ne sont plus à portée de voix, Jeanne relance:

- Ma mère pense que ta mère devrait faire baptiser sans tarder. Tout le monde jacte de ça dans la seigneurie. Il paraît que monsieur Pinguet dit que ta mère ne veut pas le recevoir. C’est vrai ?

- Je n’ai pas eu connaissance qu’il soit venu chez nous. Ma mère n’est pas du genre à mettre un prêtre à la porte. Elle n’est pas pressée de faire baptiser la p’tite sœur, un point c’est tout.

- Franchement, Marie, ce n’est pas normal un petit bébé de presqu’un mois qui n’est pas encore baptisé. Enfin… si c’était rien que ça, les commérages s’arrêteraient. Mais il y a le remariage. Là, les langues se font pas mal aller!

- Je sais… le mariage avec Jean Brias. Ma mère n’est pas pressée de ce côté-là non plus, si tu veux savoir. Son temps de veuvage n’est pas fini. Les langues peuvent continuer à se faire aller. Ma mère se moque de l’opinion des autres.

- Voyons donc Marie, comment va-t-elle s’en sortir seule avec huit enfants sur les bras ? Ma mère pense que Jean Brias lui ferait un bon mari et puis un bon père pour vous. Elle n’est pas toute seule à penser ça. Françoise Grossejambe, Anne Philippe, Catherine Poisson et la Mariot disent pareil. Le bonhomme Brias, c’est le meilleur parti. Penses-y: l’homme de confiance du seigneur Olivier Morel, son remplaçant sur la seigneurie depuis qu’il est parti commander le fort Michillimakinac, voilà cinq ans passés.  On a partout beaucoup de respect pour Jean Brias, surtout après son rôle d’arbitre dans le procès de chaînage à Beaumont.

- N’exagère pas Jeanne Audebout! Ça fait tellement longtemps cette affaire-là, on n’avait même pas cinq ans nous deux…

- Ha, mais on en parle encore, ce qui fait que bien du monde continue à demander son avis à Brias avant de partir une chicane de clôtures. On se fie tellement à son jugement qu’il est presque considéré pareil à un juge du Conseil Souverain!

- Le formidable jugement du bonhomme Brias n’a pas l’air d’être tellement recherché par ta mère dans ses causes perdues, on dirait…

-Peut-être, mais plusieurs hommes font rien sur la seigneurie sans parler d’abord avec Brias. Ils s’entendent tous pour dire que le bonhomme a beaucoup d’expérience et qu’il a même ramassé du bien…

- J’espère qu’il a de l’expérience à l’âge de 60 ans! Pis qu’il a ramassé du bien, depuis quarante ans qu’il est débarqué en Nouvelle-France!

- En tout cas, ma mère pense que si ta mère veut vraiment faire son veuvage, elle ne devrait pas laisser Jean Brias entrer chez vous constamment.

- Dis donc, elle en pense des choses, ta mère!

En quoi ça dérange Henriette Cartois et les voisines que Jean Brias vienne nous porter de l’anguille, du fromage pis des tourtes, de temps en temps  ? Il n’y a rien de nouveau dans sa présence chez nous. Il nous a toujours rendu service et il prête la main à nos moissons en juillet et à la boucherie en décembre. En fait, Jean Brias nous connaît tous les huit depuis notre naissance. C’est même le parrain de Jean-Baptiste. Je trouve plutôt normal qu’il nous aide en ce moment. Pourquoi faudrait-il soudainement lui fermer notre porte ?

«Parce que mère est veuve. Parce qu’il n’y a pas d’homme dans la maison pour garantir sa réputation.» Voilà la réponse que me fait Jean-Baptiste quand je lui rapporte ma conversation avec Jeanne Audebout. Nous sommes assis sur notre rocher favori, celui qui surplombe l’endroit où notre barque est amarrée sur la grève. Nous avons choisi ce refuge étant enfants. L’endroit possède un accès dissimulé; la surface de la pierre est assez large; relativement plate; toujours sèche et sous couvert d’arbres touffus. C’est exposé aux regards de ceux qui arrivent par le fleuve, mais à l’abri de ceux qui vont et viennent sur la grève. D’abord, on s’était installé là un jour, pour attendre le retour de père, parti à la pêche ou ailleurs, puis on y est revenu chaque fois que le besoin de s’isoler des autres nous tenaillait. Voilà bien longtemps que je n’avais pas grimpé à notre «cache» avec Jean-Baptiste.

- Je pensais que t’avais oublié la cache, me dit-il, en arrivant sur les lieux, quelques minutes après moi.

- Je pensais la même chose de toi… Non, la vraie raison, c’est qu’on est devenu bien trop occupé maintenant pour se retirer ici. Quand veux-tu qu’on s’échappe ? Moi, je suis presque amarrée à l’âtre, du lever au coucher, et toi, c’est à la fourche que tu es attaché. Il faut que je trouve de bonnes raisons pour sortir de la maison sans les filles. En plus, mère a toujours une ou deux tâches à me confier au moment où je veux partir. Heureusement qu’il y a encore les latrines…

- Moi, c’est pareil. Michel est sur mes talons du matin au soir pour finir par faire le contraire de ce que je lui demande. Autrement, il tourmente René qui ne cherche qu’à se venger. Je n’arrive pas à m’occuper des deux à la fois tout en faisant mon ouvrage. Mais je les ai sur le dos tout le temps… presque jusqu’aux latrines.

Il a suffi de quelques minutes en sa présence pour mesurer à quel point Jean-Baptiste m’a manqué. Le décès de père a plongé la famille dans un tumulte tel que, l’un face à l’autre, nous nous sommes murés dans un silence douloureux pendant six mois. Je sais que nous avons ruminé une peine similaire, mais quelque chose nous a empêchés de la partager, le fardeau des aînés peut-être. Un jour, mère a annoncé qu’elle était grosse et qu’elle se ménagerait jusqu’à sa délivrance. J’ai pris les cordeaux de la maisonnée en mains et Jean-Baptiste a chaussé les bottes de père. Mais à treize ans, le respect de tes cadets ne vient pas automatiquement avec ton rôle de chef. Pourtant, mon frère a quasiment sa taille d’homme. Il porte d’ailleurs les hardes de père et elles lui vont bien. Dieu qu’il lui ressemble! Même cheveux pâles, même menton fort, mêmes yeux bleus. Comme s’il devinait mes pensées, Jean-Baptiste me jette un coup d’œil, puis, il commence à parler de père.

- Père a toujours fait confiance à Brias. Ils trimaient bien tous les deux ensemble. Ils s’entendaient sur tous les sujets. Un jour, père m’a dit que s’il avait eu un homme comme Jean Brias pour paternel, il n’aurait pas pris le travail de la terre en grippe. Il aurait fait les choses avec plus de patience. C’est vrai que le bonhomme Brias possède le génie des cultures. Il sait le moment de labourer, de semer, de faucher, de ramasser le foin, de le battre… Notre père, son principal défaut, c’est qu’il n’était pas capable d’attendre. Il fallait tout le temps qu’il se précipite pour faire une tâche. Il fallait qu’il obtienne un résultat immédiat. Dans le fond, le métier de scieur de long correspondait mieux à son caractère. À la fin d’une journée de travail, voir des douzaines de madriers et de planches s’aligner en une pile bien droite, c’était sa grande satisfaction.

- Mère dirait que la course des bois était sa vraie grande satisfaction.

- Peut-être bien, avant la construction du moulin à scie sur la rivière, en ’81…

- L’année de la naissance de notre René. Te souviens-tu de ce que mère a dit ce jour-là à père ?

- Le jour où René est né ? Non… mais toi, tu t’en souviens, naturellement.

- Je m’en souviendrai toujours, je pense. Elle lui a dit : «Ça nous en fait cinq, Pierre Balan. Asteure, tu vas tenir ta promesse de ne plus partir dans le bois à l’automne. Trouve-toi quelque chose à faire sur la seigneurie si tu ne supportes pas de rester en dedans!»

Jean-Baptiste se renfrogne. Il n’aime pas mon ton mordant quand je rapporte les mots de mère. Après un moment de silence, il reprend:

- Ben tu vois, je le connais ce reproche-là. Père en a parlé un jour à Jean Brias, devant moi. Sais-tu ce que le bonhomme lui a répondu ? Il a dit à père de pas s’en faire parce qu’il s’occuperait de notre famille pendant son absence, comme il l’a toujours fait. Père n’est pas parti plus de vingt-cinq jours, cet automne-là, mais Brias est venu une bonne dizaine de fois à la maison.

- Eh bien, justement, Jean-Baptiste, si le bonhomme Brias est souvent venu chez nous durant les expéditions de père, il ne devrait pas y avoir de mal à ce qu’il continue à venir. C’est mon avis.

- Un avis de femme…

- Bon, si tu veux. Moi, je le trouve honnête, Jean Brias. Pas toi ? Tu t’entends avec lui, il me semble. Non ?

- Oui, je suppose. Brias ne me commande jamais. Il me regarde travailler avant de me dire comment faire, si sa façon est meilleure que celle que père m’a montrée. En tout cas, avec les bêtes, Brias a pas mal plus le tour que père. C’est tellement drôle d’entendre le bonhomme parler aux animaux dans son patois de Gascogne. Je ne comprends rien, mais les bœufs oui, on dirait. Ma foi, je pense que si j’allais en Gascogne, je n’entendrais rien à ce qui se dirait. Je ne comprendrais rien et les gens me tiendraient pour un sourd-muet…

- …

- Des fois, Marie, j’essaie d’imaginer le pays de nos parents. La France doit être une immense contrée pour avoir plusieurs langues différentes dedans. Tu ne trouves pas ?

- C’est sûr! La France est plus grande que la Nouvelle-France, puis ceux qui disent le contraire mentent sûrement. Avec tout ce qui existe là-bas qu’on n’a pas ici…Des centaines de villes; des centaines d’églises et de châteaux; des routes qui s’entrecroisent partout comme les fils de trame; des cavales en si grand nombre qu’on les attelle au soc pour labourer; des boutiques par millier avec chacune sa spécialité. Par exemple, tu ne trouves pas de rubans à l’endroit où tu trouves des chandelles; il n’y a pas de souliers chez un mercier; pas de pain chez un poissonnier; pas de baratte chez un taillandier. Invraisemblable! C’est la Mariot qui raconte ça. Mère ne la contredit pas. Elle ne contredit jamais ses amies «Filles du roi» à propos de leur vie avant de s’embarquer pour la Nouvelle-France. Tout de même, je me demande comment ces femmes-là ont fait pour choisir de quitter un si grand et si beau pays que la France!

- La France est peut-être un pays plein de richesses, mais il n’y a pas de vraies forêts, du moins pas comme les nôtres. Père m’a dit que dans son pays du Poitou, les boisés sont gros comme des boqueteaux avec une quarantaine d’arbres dedans. Le reste est en taillis, sans lac ou rivière pour se rafraîchir et pêcher. Pas d’animaux à fourrure ou à viande à débusquer. Juste de la perdrix. En plus de ça, les forêts de France ne servent à la chasse que pour les seigneurs et leurs chiens. C’est interdit aux autres. Le bois de chauffage, il faut le voler si tu n’as rien pour l’acheter. Sinon, tu chauffes à la bouse ou aux sarments.

Jean-Baptiste redresse le torse et étend le bras en montrant le fleuve, l’Île d’Orléans couchée tout du long et les montagnes au dos rond, derrière. Je souris en le voyant faire. Il m’attendrit. Voilà deux ans que mon frère me dépasse d’une bonne tête, moi qui suis bâtie sur le gabarit menu de mère. Il reprend d’un ton exalté :

- En France, il n’y a rien de tout ce que tu vois là, Marie. Demande à n’importe qui ici, personne ne va te dire le contraire. Je ne connais pas un chrétien né en France qui voudrait retourner là-bas y mourir. Il doit bien y avoir une raison à ça, non ?

- La raison, c’est que personne ne peut se payer la traversée.

- Ha, l’entêtée! L’entichée de la France et de ses supposées merveilles! Ne fais pas honte à père en parlant comme ça… en parlant comme notre mère avec ses commères «Filles du roi».

- Je t’interdis de me comparer à mère, Jean-Baptiste, si tu veux rester mon frère et mon ami!

- Ne te rebique pas. Tu sais bien que je serai toujours ton frère, tu n’as pas le choix. Ton ami ? À toi de voir… Quoique tu décides, toi, tu seras toujours mon amie. Que ferais-tu sans moi ?

Dieu qu’il a raison! Que ferai-je, privée de sa compagnie; de ses sourires; de nos confidences et de sa protection ? Jamais je ne tournerai le dos à Jean-Baptiste. J’en serais incapable. S’il venait à mourir, je crois bien que j’en mourrais aussi. Je suis tellement soulagée que le père Bazin n’ait pas insisté afin que Jean-Baptiste aide à finir le contrat de planches pour lequel père avait été payé d’avance. Mais en fait, il faut plutôt remercier Jean Brias qui a plaidé en faveur de mon frère. Sans l’intervention de son parrain, Jean-Baptiste irait chaque jour risquer sa vie au maudit moulin. Oui, je bénis Jean Brias pour cela. 

Septembre 1688

Le jour tombe et mère est toujours dehors, adossée à l’étable, en conciliabule avec monsieur Pinguet et le bonhomme Brias. Voilà bien une demi-heure qu’ils y sont. Jean-Baptiste les épie par la fenêtre. Michel essaie de voir et le pousse du coude. J’ai la petite dans les bras. Elle s’est finalement endormie. Ses langes humidifient ma manche, mais je n’ose pas me lever pour la changer. Henriette et Marguerite jouent à la toupie avec Pierrot et j’aimerais bien qu’ils fassent moins de bruit. René, comme d’habitude, est tapi dans un coin avec ses bouts de bois. Il les glisse sur le sol en une sorte de pantomime dont la signification m’échappe. René remue les lèvres sans prononcer un mot. Il ne veut pas être raillé. Mais Marguerite est aux aguets. Je sais qu’elle ne manquera pas sa chance de clamer «Reinette parle encore tout seul !» si elle entend le moindre son de ce côté. Pauvre garçon, depuis la mort de père, il s’isole de plus en plus. Je reporte mon attention aux garçons. Ils sont toujours à se bousculer pour tenir le poste d’observation à la fenêtre.

Il n’y a que Jean-Baptiste et moi qui avons une idée du sujet de la discussion qui se prolonge dehors. Nous sommes les seuls à avoir compris pourquoi mère nous a intimé de rester dans la maison. Finalement, Jeanne Audebout avait peut-être raison quand elle rapportait que mère ne voulait pas ouvrir la porte au prêtre… J’espère qu’ils parlent du baptême et non du mariage. Contrairement à ce que pensent les «commères Filles du roi», comme Jean-Baptiste appelle nos voisines, nous pouvons fort bien nous débrouiller ensemble, tous les huit. Et puis, la roideur de mère face à la mort de père me trouble. Comment fait-elle pour n’éprouver aucun chagrin ? J’admets mal qu’elle ne souffre pas autant que Jean-Baptiste et moi. De plus, je trouve indigne qu’elle ouvre son lit si tôt à un autre homme, même si c’est le brave Jean Brias.

Jean-Baptiste et Michel quittent la fenêtre avec précipitation en disant que le prêtre et Brias s’en retournent à la métairie. La minute d’après, mère entre dans la maison. Je remarque pour la première fois les cernes autour de ses yeux et son air abattu, ou simplement vieilli. Après tout, elle doit bien avoir une quarantaine d’années. Mère jette un regard absent sur nous et vient me prendre la p’tite des bras. Sur un ton las, elle annonce :

- Votre p’tite sœur s’appelle Marie-Jeanne Balan.

- Qui est la marraine ? demande Henriette en se levant d’un bond.

- On n’a pas besoin de marraine, ni de parrain parce qu’on ne la baptise pas.

- Que voulez-vous dire, mère ? demande Jean-Baptiste, d’une voix tendue.

- Ce que je viens de dire. Pas de baptême tant qu’il n’y aura pas de mariage. Monsieur Pinguet veut ça de même, alors c’est de même que ça va se passer. Je ne me remarie pas de suite, quand bien même toute la seigneurie le réclamerait. Si le prêtre veut une femme qui montre l’exemple, qu’il en trouve une autre. C’est pas mon affaire les exemples de vertu, mais la sienne.

D’un air entendu, je croise le regard de Jean-Baptiste. Ainsi, il s’agissait bien du remariage de notre mère. Et elle refuse de se remarier, quitte à ce que la p’tite ne soit pas baptisée. Je n’arrive pas à comprendre cet entêtement et Jean-Baptiste non plus, si j’en juge par la tête qu’il fait. Tandis que mère est occupée à changer les langes du bébé, mon frère sort et je lui emboîte le pas. En refermant la porte derrière moi, j’entends Marguerite demander la permission d’aller dehors et se la voir refusée. À peine ai-je rejoint Jean-Baptiste que Michel surgit à nos côtés.

- De quel mariage mère parle ? s’enquiert-il aussitôt.

- Écoute, ce n’est pas une question pour ton âge, répond Jean-Baptiste.

- Ben j’ai neuf ans, tu viendras pas me dire que je suis un ignorant des mariages. Hein, Marie ?

- Mère parle d’un nouveau mariage pour elle, dis-je. Maintenant que père est mort, notre mère n’est plus mariée, donc elle peut se remarier avec quelqu’un d’autre. Mais voilà, elle vient de dire qu’elle ne veut pas se remarier.

- Je sais: le quelqu’un d’autre c’est le bonhomme Brias! s’écrie Michel.

- Bon, c’est ça! T’as tout compris. Rentre, maintenant, avant que mère t’appelle, gronde Jean-Baptiste.

- C’est pas à toi que je cause, c’est à Marie, rouspète Michel. Si mère se marie avec le bonhomme Brias, on va devenir ses enfants pis on va s’appeler Brias dit Latreille ?

- Non, Michel, on va toujours rester des Balan dit Lacombe. Mais, si mère et Jean Brias se marient et qu’ils ont des enfants ensemble, ceux-là vont s’appeler Brias dit Latreille. Mais comme l’a dit mère tout à l’heure, ça n’arrivera pas. Ils ne se marieront pas. Viens, maintenant, mère va te chercher.

Joignant le geste à la parole, j’entraîne Michel vers la maison en lui entourant les épaules de mon bras. Jean-Baptiste tourne les talons et s’en va à l’étable. Ma préférence est d’échanger avec lui, mais pour l’heure, je suis requise à la maison pour dresser les paillasses sur les châlits, superviser la toilette des garçons et allumer la lampe. La nuit va bientôt être tout à fait tombée.

Avec d’infinies précautions, presqu’en m’excusant, je questionne mère sur sa décision. Il me faut comprendre si je veux aider mes frères et mes sœurs. Je suis l’aînée et c’est ainsi que je conçois mon rôle dans la maison. Parler, expliquer, distraire ou rassurer. Heureusement, c’est également l’idée de mère. Elle s’attend à ce que je lui serve d’intermédiaire auprès de mes frères et sœurs. Voilà probablement pourquoi elle consent à sortir de son mutisme, ce matin.

Au-dessus de nos têtes, le doux soleil d’automne brille et nous chauffe le dos. La terre que nous retournons en récoltant les raves est collante et renferme encore la froidure de la nuit. Jupes relevées aux genoux, manches retroussées aux coudes et sabots aux pieds, nous vidons méthodiquement le potager de ses derniers légumes. Tandis que je travaille penchée sur les tertres, mère travaille accroupie, à cause de ses maux de dos. La coiffe cache entièrement son visage du côté où je me trouve. Je ne peux lire son humeur, mais je peux la déceler dans sa voix. Le ton n’a rien de rébarbatif quand elle me répond. Quelle chance! J’ai réussi à percer une brèche pour l’atteindre.

- Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, ma grande. Monsieur Pinguet va finir par la baptiser notre p’tite Marie-Jeanne. Si c’est pas lui, ce sera un autre. Parce qu’ils n’ont aucune raison de refuser le baptême à un bébé français. Quand tu vois l’acharnement qu’ils mettent à baptiser des tribus entières de sauvages, ce serait absurde de négliger les p’tites âmes neuves des nôtres.

- Est-ce que c’est vrai qu’un bébé qui meurt sans baptême ne va pas au ciel ?

- Depuis que je suis arrivée ici, je n’entends plus beaucoup parler des choses religieuses. Mais quand j’étais jeune et que je fréquentais l’église Notre-Dame-de-Cougnes à La Rochelle, les prêtres disaient que seuls les chrétiens pouvaient aller au Ciel. Pour être chrétien, il faut recevoir le baptême, alors, ça doit être encore le cas. Rien à craindre, car ta p’tite sœur est faite forte. On n’est pas près de la perdre. Ce sera toujours le temps de l’ondoyer plus tard. Les sacrements on les prend quand ils passent ou quand ça presse.

- Est-ce la même chose pour le mariage ?

- Le mariage… c’est une autre affaire.

- Je me demande simplement si le Ciel est interdit à ceux qui vivent comme mari et femme sans être mariés.

- Tu penses à moi et à Jean Brias en disant ça ?

Cette fois, il y a une note acerbe dans sa voix. Je n’ose pas répondre et un silence s’ensuit. Alors que je me suis éloignée au bout du potager en traînant mon panier, ne m’attendant pas à ce qu’elle reprenne la parole, j’entends mère dire à voix basse:

- Jean Brias est un bon chrétien, tout comme moi. Prendre toute une famille à charge sans rien attendre en retour, c’est un geste chrétien. Partager sa couche avec un tel homme qui n’a pas de femme, c’est pas moins chrétien, à mon avis. Savoir si c’est un péché qui ferme les portes du Ciel, mon idée n’est pas pareille à celle des prêtres… et pas pareille à celle des femmes d’ici. J’ai pour mon dire qu’une veuve n’a plus de comptes à rendre à personne, elle n’obéit à personne. Elle fait ce qui lui semble bon de faire dans sa propre maison. Quand bien même elle serait courtisée par le plus accommodant des hommes, pourquoi devrait-elle se soumettre à son autorité en le prenant pour mari ? Les commères n’aiment pas m’entendre dire ça parce qu’elles sont jalouses de mon idée. J’ai décidé de fermer les oreilles et tu devrais en faire autant, ma fille.

- Oui, bien sûr, mère! Je n’écoute pas ce qu’elles bavassent, mais sachez que toutes les voisines ne vous dénigrent pas comme vous le croyez. Par exemple, Anne Philippe et Françoise Grossejambe demandent toujours des nouvelles de vous quand je les rencontre et elles parlent de la grande bonté dont vous avez fait preuve envers elles.

- Oh, celles-là! Elles me voient quasiment comme leur grande sœur. C’est vrai que je les ai prises sous mon aile à bord du Prince-Maurice, en venant de la France en ’71. Les pauvrettes… elles ont été tellement malades de la mer…

- Elles vous admirent aussi parce qu’à votre mariage, vous n’aviez pas de dot, même pas celle du roi, et que vous vous êtes très bien débrouillée.

- Bah, ça, la fameuse dot du roi! Cinquante livres tournois, c’était pas une fortune, quand on y pense et c’était pas payé en argent. La p’tite Françoise Grossejambe, fille d’un tonnelier à Paris, elle avait au moins 300 livres de biens dans son coffre; et Anne Philippe, elle en avait pour 250 livres. C’était davantage ça, leur dot.  Apporter le nécessaire avec quoi leur famille les envoyaient se marier au Canada. Contrairement à moi qui n’avais presque rien pris, à mon départ de La Rochelle. Pas même un coffre. Tout tenait dans mon baluchon. De toute façon, des livres tournois, y en avait pas beaucoup au Canada. L’argent sonnant ne roulait pas comme en France, du moins chez les gens du commun comme nous étions. C’est encore le cas, d’ailleurs.

- C’est bien vrai, mère. Ici, tout le monde se fait payer autrement qu’avec des sols. Moi, je n’ai jamais vu un louis d’or de toute ma vie.

- Ma fille, dans ce pays, ton argent, tu le portes sur ton dos, dans tes pieds; tu rentes dedans quand tu passes le seuil de ta maison; tu le manges quand tu prends ta soupe; tu le pétris quand tu fais ton pain; tu le respires quand tu ouvres la porte de l’étable; tu le brûles quand tu mets du bois dans l’âtre… Pis tu le sors du sol quand tu récoltes tes raves, comme en ce moment! Bon, remettons-nous à l’ouvrage si on veut s’enrichir et finir avant midi.

Étonnante… Vraiment étonnante. Voilà comment est mère quand elle se met à parler. En reprenant mon ouvrage, j’ai le cœur gai. Je viens de retrouver la Renée Biret au franc-parler qui mène son affaire à sa manière sans se soucier des qu’en-dira-t-on. Je viens de retrouver la fille à marier de La Rochelle qui ne possédait que ses hardes et du front tout le tour de la tête pour seuls bagages. Je viens de retrouver ma bonne mère. Une mère qui préfère demeurer veuve et indépendante que d’être remariée et soumise à un époux. Ce n’est pas une veuve éplorée, c’est vrai, mais c’est une femme qui se tient debout et qui relève la tête devant ses enfants. D’ailleurs, cela ne vaut-il pas mieux qu’une femme anéantie ?

Cette conversation a de quoi alimenter mes réflexions. Elle m’éclaire particulièrement sur la liberté que prennent des personnes, dont ma mère, par rapport à d’autres, sur le plan des préceptes religieux. Quelque chose me dit que cette liberté est une vision nouvelle propre à la colonie. Je crois qu’en France, les coutumes et la vie diffèrent beaucoup d’ici. En tout cas, elles semblent plus contraignantes pour les gens du peuple. Il m’apparaît que des femmes comme ma mère jouissent de plus de mouvement qu’elles ont pu en avoir dans leur pays natif. Il me tarde de vérifier tout ça auprès des femmes de ma connaissance. Nos voisines immédiates sont toutes des «Filles du Roi». Dans l’ordre des lots en partant du nôtre vers l’ouest, il y a Anne Philippe et Françoise Grossejambe; Henriette Cartois et Marie Ariot, dite la Mariot. Et celle qui nous borde à l’est, Marie Denoyon. L’histoire d’exil que ces femmes partagent n’aura de cesse de m’intriguer. Je jette un coup d’œil admiratif à mère, cette femme énigmatique qui trime au fond du jardin. Comme disent les gens: «La Birette est un peu rude, mais elle mérite notre estime !»

Voilà que je sens poindre la curiosité qui m’habitait avant le décès de père. Les longues conversations avec mère révélaient chaque fois un nouvel aspect de sa vie passée. J’ai tant d’interrogations sur la vieille et lointaine France… J’espère que la brèche ouverte ce jourd’hui entre mère et moi ne se refermera pas. J’ai soif d’entendre les choses inouïes qui se passent à La Rochelle. Parfois elles m’apparaissent inconcevables tant elles sont surprenantes. Par exemple, la grosse horloge montée au sommet d’une arche sous laquelle les marcheurs et même les cavaliers passent. Et l’énorme chaîne tendue entre deux tours pour empêcher les bateaux d’entrer dans le port sans autorisation. Je sais que mes sœurs éprouvent le même goût que le mien pour les contes et elles seraient ravies de retrouver notre mère diseuse d’histoires. Par contre, Jean-Baptiste restera sur sa faim. C’est père qui alimentait son imagination avec ses récits d’expédition. Plaise au Ciel que mon frère trouve d’autres raisons de rêver auprès de Jean Brias, si tel est notre destin d’avoir cet homme comme chef de famille.

Ce soir, avant de m’endormir, je vais penser à la France au lieu de m’ennuyer de père. Mes yeux resteront secs. Puis, dans mes prières, je demanderai à Dieu de veiller sur la santé de notre Marie-Jeanne. Son baptême m’importe plus que l’improbable remariage de mère, finalement.

L’orage menace d’éclater d’une minute à l’autre. Les filles déguerpissent vers la maison en tenant leur coiffe d’une main et leurs jupes de l’autre pour que le vent ne les retourne pas. La cuisson du pain tire à sa fin, mais je dois rester à mon poste, sous l’abri de bardeaux où je m’emploie à alimenter les braises sous le four. Il ne faut pas qu’elles se mouillent et s’éteignent, de peur de voir se perdre la fournée. Notre tour de boulange ne revient pas avant jeudi. Demain, c’est la nouvelle épouse de Michel Gautron qui occupe le four. La première épouse de celui-ci, Catherine Poisson, on l’adorait. Elle boulangeait toujours pour dix alors qu’elle n’avait pas d’enfants, mais son mari insistait pour qu’elle nous donne des pains de sa fournée, par égard à notre Michel, son filleul. Nous manquons parfois de pain à la maison, généralement à la fin de l’hiver. Catherine Poisson ne nous a jamais mis dans l’embarras en agissant avec discrétion. Il semble que Michel Gautron ait passé le message à sa jeune épouse pour qu’elle fasse de même, car elle cuit des fournées de huit pains et nous en donne deux chaque fois.

Ça y est. Voilà que la pluie se met à tomber, drue et froide. Elle coule sur le toit du four et dégouline en un filet abondant qui mouille rapidement le derrière de ma jupe. En cherchant à me plaquer à la paroi rebondie du four, je ne remarque pas l’arrivée de Pierre Bissonnette. Il s’est couvert la tête avec sa veste, trop grande pour lui, probablement un vêtement hérité de son père, mort l’an dernier. Pierre se tasse aussitôt de l’autre côté du four. Il élève la voix pour se faire entendre par-dessus le bruit de l’eau:

- Tout un arrosage qui nous tombe, là! J’ai vu tes p’tites sœurs qui couraient, il y a une minute. Je pense bien qu’elles ont eu le temps d’entrer chez vous avant que ça commence.

- Je l’espère bien, sinon, on va entendre leurs lamentations sur leurs hardes mouillées jusqu’ici. Pis toi, que viens-tu faire dans le premier rang ?

- Je viens t’aider à défourner, pardi!

- Ben voyons, dis-moi plutôt que tu es venu voir Jean-Baptiste. Là, je vais te croire bien plus…

- Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Ou les deux, en fait.

- Les deux quoi ?

- Voir mon ami Jean-Baptiste et voir sa grande sœur.

- Cesse tes balivernes, Pierre Bissonnette. Pour l’instant, tu vois personne d’autre que moi. Même à moitié cachée, tu me vois et je suis seule ici.

- J’étais dans l’étable avec Jean-Baptiste avant l’orage. C’est lui qui m’envoie te rejoindre… pis la moitié que je vois est bien de mon goût.

Que répliquer à ce boniment ? Je pourrais lui dire qu’il est le digne fils de son père, cet autre Pierre Bissonnette dont la réputation de meunier baratineur s’est répandue dans toute la colonie. Mais il n’est pas charitable de médire d’un mort. D’ailleurs, ai-je vraiment envie d’éconduire l’ami de mon frère ? Pierre Bissonnette est plutôt beau garçon avec ses longs cheveux châtains et ses yeux noisette. Sa bouche rieuse, un tantinet moqueuse. Ses grandes mains aux doigts fins. Son cou long et hâlé. Comme s’il avait lu dans mes pensées, Pierre Bissonnette poursuit:

- Là tu me caches la moitié de ton visage pis je ne vois plus qu’un seul bel œil noir, des jolies bouclettes brunes sorties de la coiffe, une belle joue rose et une demie-bouche souriante … Écoute, Marie Balan, il se peut que je ne sois pas à ta convenance. Sache seulement que le farinier Pedeau va me prendre en apprentissage au moulin. Je veux devenir meunier. Mais pas un meunier qui change de moulin à tous les trois-quatre ans comme mon défunt père. Un bon meunier dans la seigneurie La Durantaye, pour un temps aussi long que possible… C’est tout ce que je voulais te dire. Si tu ne me crois pas, tu demanderas à Jean-Baptiste.

- Je te crois, mais tu serais mieux de t’en aller, maintenant. Il pleut moins fort. Traîne pas trop par ici pour te faire remarquer. La cuisson n’est pas finie et puis, j’aime mieux sortir les pains toute seule.

­- Comme tu veux… chère moitié.

Pierre s’enfuit aussitôt, comme il avait surgi, à mon insu. Mais pas tout à fait, car je le regarde s’éloigner à la course sur le chemin communal et je prends une minute pour sonder mon impression sur lui. Me revient alors en mémoire la Fête du Mai organisée par Jean Brias au domaine du seigneur Morel de La Durantaye, le premier mai dernier, pour les censitaires. Le ciel d’abord un peu maussade s’était dégagé assez à midi pour éloigner définitivement la crainte d’une ondée. La famille des huit Balan s’est rendue sur le préau de monsieur Morel comme la dizaine d’autres familles réparties de part et d’autre du domaine seigneurial. Une occasion unique de voir ceux et celles qu’autrement on ne croise pratiquement jamais. Toute la journée, Jean-Baptiste a été accaparé par les sœurs Anne, Jeanne et Henriette-Françoise Gaboury, les filles de sa marraine, Nicole Souillard, alors qu’il recherchait la compagnie de la belle et secrète Jeanne Mailloux. Quant à moi, qui voulais charmer l’intrépide Jacques Daniau, j’ai eu le gros Gabriel Davenne sur les talons tout le temps. Mais qui tournait autour de Pierre Bissonnette comme une mouche ? L’ingrate Jeanne Audebout. Et de quel côté lorgnait ce même Pierre Bissonnette ? Du côté des deux sœurs Daniau, Marie-Françoise et Marguerite, aussi blondes et minaudes l’une que l’autre. Il faut dire qu’il y a plus de filles que de gars de notre âge sur la seigneurie. Ils en profitent, les fins finauds, ils ont un plus grand choix que nous. Ce n’est pas comme nos pères. Les filles à marier étaient rares dans ce temps-là… D’où la raison pour le roi d’en envoyer au Canada. Ces femmes-là ont corrigé la pénurie en faisant abondance de filles.

Ayant confié Pierrot aux soins d’une amie, notre mère s’activait aux tables dressées pour les ripailles, sous la gouverne de Jean Brias. Plusieurs regards réprobateurs convergeaient vers le ventre proéminent de Renée Biret, et je crois que plusieurs conversations allaient dans le même sens. Mes deux sœurs, heureuses d’échapper à sa surveillance, papillonnaient d’une famille à l’autre en poussant des rires aigus. Michel et René importunaient tous les groupes d’hommes qui voulaient boire en paix et ils se faisaient expulser à coups de pied ou de taloche. Je voyais tout cela sans la moindre envie d’intervenir. Il y avait sur place suffisamment de jeunes gens et de jeunes filles pour monopoliser mon attention. L’observation de leurs jeux de séduction m’a captivée au point où je n’ai finalement tenté aucune avance pour moi-même. Je jaugeais surtout les filles et comparais ma silhouette, mes cheveux, mon teint aux leurs et je supputais sur mes atouts supérieurs en grâce et en beauté.

Avec un certain malaise, je repense à l’empressement de Gabriel Davenne auprès de moi, ce jour-là; à l’expression de sa compassion pour le décès de père; à son insistance pour rappeler les risques du travail de sciage que son propre père avait pratiqué pour le compte du seigneur Morel de La Durantaye avant de déménager sur la seigneurie; et aux liens d’amitié que sa famille entretient avec Jean Brias, le métayer du domaine. Je me souviens que ce dernier point m’a agacée, comme si Gabriel m’assignait déjà un père de remplacement. Ce n’était pas une bonne idée de rappeler Pierre Balan à ma mémoire en ce jour du premier mai et le pauvre Gabriel en a fait les frais. J’ai fini la journée en lui tournant systématiquement le dos.

En regardant disparaître Pierre Bissonnette au détour du chemin, je comprends maintenant pourquoi il m’attire. Il ne peut compter que sur lui-même pour se faire valoir, et non pas sur les relations de son père  avec les uns et les autres. Pierre Bissonnette est le deuxième fils de la veuve Marie Dallone. La famille compte sept enfants et c’est l’aîné Jean qui reprend le lot sur le troisième rang. Alors Pierre doit se débrouiller pour acquérir du bien et il le fait en tentant d’apprendre un métier. Il n’est certes pas un lourdaud comme Gabriel Davenne. En plus, son allure est vraiment avenante. Ho, mon Dieu ! Quelle face va faire Jeanne Audebout quand je vais lui dire que Pierre Bissonnette m’appelle sa «chère moitié» ? 

Automne 1690 

Au début de septembre, j’aime l’odeur du foin et des grains qui sèchent à la chaleur emprisonnée au deuxième étage de l’étable. J’aime la fine poussière en suspension qui brille en passant dans la lumière filtrée par le chaume du toit. J’aime le silence qui baigne l’endroit lorsque les bêtes n’y sont pas, un doux silence seulement brisé par le caquètement discret des poules. Quel soulagement de m’être échappée de la clairière d’en haut! Ma présence pour superviser le brayage du lin n’est plus nécessaire, une fois que l’opération est démarrée. Jean-Baptiste et Jean Brias savent bien quoi faire et se font mieux obéir des autres que moi. Brias à la chaufferie avec René et Pierrot pour alimenter le brasier; Jean-Baptiste au transport des gerbes de lin du champ au chauffoir et du chauffoir à la braie; Michel à la braie; les filles au triage de la filasse et de l’étoupe. Je me suis éclipsée avec les premières brassée de fibres blondes en prétextant devoir aménager la place pour l’entreposage, ce que mère m’a d’ailleurs demandé de faire. Me voilà bien en paix ici, avec sa bénédiction.

Poussant un soupir de satisfaction, un remord léger comme une brume m’envahit. Je réalise combien  je suis moins tolérante envers mes frères et mes sœurs. Leurs tiraillements, leurs disputes, leurs sujets de conversation même me tapent sur les nerfs. Surtout Marguerite, cette infatigable pie-grièche qui régente tout et tout le monde!  Comment mère fait-elle pour les endurer sans jamais élever le ton ? Moi, je n’y arrive pas. J’ai beau m’égosiller pour ramener l’ordre, personne ne m’écoute. Dans la maison, le tumulte me paraît presqu’infernal. Depuis la naissance du petit Louis-François, l’an dernier, j’ai l’impression de vivre au milieu d’un vacarme perpétuel. Que ne donnerai-je parfois pour travailler au champ comme Jean-Baptiste et m’emplir les oreilles du chant des oiseaux et de celui du vent!

Au moment où je m’apprête à me remettre au travail, j’entends quelqu’un entrer dans l’étable. Pierre Bissonnette s’est arrêté sur le seuil et fouille l’obscurité du regard.

- Ho là, où te caches-tu, la belle ? Ta mère m’a dit que tu étais ici…

- En haut, dis-je. J’aménage un coin pour le lin. Les autres sont au brayage pour la journée. Tu n’es pas au moulin à cette heure ?

- On a moulu une partie de la soirée, hier. Il faut livrer les poches pour faire de la place et ma tournée se termine chez vous. Ta mère m’a dit de décharger les sacs ici, en attendant que Brias pis Jean-Baptiste les montent au grenier. Trois sacs d’épeautre, quatre d’orge et sept sacs de blé froment. Il en manque un. Il s’est fendu. Ta mère m’a dit de te l’apporter pour que tu le ravaudes. Je le mets là.

- Je descends t’aider à décharger!

- Bon, si tu veux, mais je peux le faire tout seul. J’amène la charrette tout près.

Mais au lieu de sortir, Pierre reste là, sans dire un mot. Empoignant mes jupes, je lui fais dos et je m’engage dans les premiers degrés de l’échelle, soucieuse de ne pas perdre pied ni de lâcher prise. Pierre s’avance jusqu’au pied de l’échelle. Par-dessus l’épaule, je lui jette un coup d’œil amusé et je reprends ma descente.

- Je reste là pour te garantir… Il ne faudrait pas que tu tombes, dit-il.

- Non, évidemment, il ne faudrait pas. Une cheville est si vite tordue.

- C’est bien mon avis. Une jolie cheville plus qu’une autre.

Au dernier échelon, je tremble presque. Une bouffée de chaleur me monte au visage. Voilà un an que je considère Pierre comme mon amoureux, mais personne ne le sait. Pas même Jean-Baptiste. Au moment où mes pieds touchent le sol, Pierre emprisonne ma taille avec ses mains et me plaque contre lui. Interdite, je n’ose bouger ni parler. Je sais ce qui va se passer. J’attends ce moment avec impatience. Combien d’occasions d’être seuls nous sont constamment volées ? Je ne les compte plus. Elles s’ajoutent aux nombreuses frustrations qui empoisonnent ma vie depuis un certain temps. Après avoir picoré mon cou sous les pans de ma coiffe, Pierre me retourne lentement. Nous nous embrassons avec avidité durant un moment que je voudrais infini, puis il m’entraîne vers la tasserie. L’empressement avec lequel il m’allonge sur la paille ne me gêne pas. Nous sommes habitués aux cajoleries faites à la hâte, pressés par la peur d’être découverts. Maintenant, étendus l’un contre l’autre pour la première fois, le cœur étreint par une vive émotion, nous demeurons figés et j’ai l’impression que le temps s’arrête. Nos longs regards d’amour; nos sourires émerveillés et notre souffle haletant nous font palpiter. Puis les caresses et les baisers reprennent avec une volupté accrue. Cela m’enivre. L’audace de Pierre à glisser la main sous mes jupes ne m’importune pas, mais au contraire, cela me plonge dans un état fébrile. Dans l’acte qui s’ensuit, je perds ma coiffe, mon mouchoir de poitrine et ma virginité.

- Je t’aime, Marie Balan, dit Pierre en basculant sur le dos.

- Assez pour m’épouser ?

- Assurément! Si je pouvais m’établir demain, ce serait chose faite. Tu sais bien que je commence dans le métier et que je n’ai pas encore beaucoup engrangé. Crois-moi, attendre d’être en mesure de me marier me tue!

- Ce que je constate, Pierre Bissonnette, c’est que tu n’attends pas tant que ça et que tu es plus vif que mort…

- Et ce que je constate, Marie Balan, c’est que tu es pareille à moi. Tu n’as pas attendu que je te prenne et tu ne t’es pas défendue. Mais ce que j’ai dit et que tu ne me dis toujours pas, c’est si tu m’aimes…

- Permets que j’y réfléchisse. La question est importante, dis-je avec amusement.

- D’autres t’ont-ils posé la même question, par hasard ? Le gros Davenne ou bien Jacques Daniau, par exemple, pour ne nommer que ces deux-là ?

Si ce n’était de son habituel air taquin, je pourrais croire Pierre jaloux. L’idée que j’attise la convoitise de certains gars et que Pierre l’ait noté n’est pas pour me déplaire. En me redressant, je lui coule un sourire désinvolte, mais je baisse les yeux avec pudeur quand je le vois reboutonner ses braies. De nouveau, je me sens suffoquer de désir, ce qui me fait lever vivement. Pierre m’imite aussitôt. Tout en remettant de l’ordre dans notre tenue, nous ne pipons mot. Un certain embarras s’installe et c’est en silence que nous nous remettons à la tâche. Les quelques minutes que dure l’opération de déchargement des sacs nous permettent de reprendre contenance. Avant de partir, Pierre ramasse le sac fendu et le remet dans mes mains en me suggérant de le rapporter moi-même au moulin quand je l’aurai réparé.

- Arrange-toi pour que ce ne soit pas Jean-Baptiste ou un de tes frères qui vienne. Il y a un racoin tranquille que je veux te montrer, ajoute-t-il, avec un brin d’impudence.

- On verra, ai-je répondu. Je ne promets rien…

Pierre tente alors de m’enlacer, mais je l’esquive. Il retient ma main et la garde un instant dans la sienne en cherchant mon regard. Je me dérobe encore en le poussant vers la charrette: 

- Pars, maintenant, tu t’es déjà trop attardé et je ne veux pas avoir d’ennui avec ma mère, dis-je sur un ton adouci.  

En ce 11 novembre, Jour de la Saint-Martin, grâce à l’abondante récolte de lin, la famille Balan dit Lacombe paie l’entièreté de son dû au seigneur, c’est-à-dire vingt-trois sols et un chapon. Dans la maison, il règne un parfum de fierté que je lis sur le visage de mère et dans le sourire du beau-père. Pour sa part, Jean-Baptiste éprouve de la nervosité, ce qui lui attire les taquineries de Michel et de Marguerite qui épient ses réactions depuis que mère a déclaré qu’il la remplacerait pour ce devoir. Après le décès de père, mère a assumé cette responsabilité, seule femme parmi les censitaires de la seigneurie. Aujourd’hui, Jean-Baptiste tient le rôle pour la première fois, au nom de la famille Balan dit Lacombe.

Depuis une heure, mon frère ne tient plus en place, probablement comme plusieurs hommes dans la seigneurie. Contrairement aux sept précédentes, cette année verra les censitaires payer leur dû directement auprès de monsieur Morel De La Durantaye. Au printemps, la visite du maître sur son domaine a créé une petite commotion parmi les chefs de famille. Les hommes se sont dit que le paiement des cens et rentes allait désormais se faire avec fermeté et rigueur. Je crois que certains ont profité des années d’absence du seigneur dans les pays d’en haut pour négliger leurs obligations. C’est du moins ce que laisse entendre Jean Brias. Il est bien placé pour le savoir puisqu’il agit comme agent de perception depuis le départ du seigneur en ‘83.

En ce moment, j’essaie de deviner à quels hommes mon beau-père fait allusion. Je songe au climat de tension qui règnera aujourd’hui à la métairie quand ils négocieront leurs redevances avec le sieur Olivier Morel De La Durantaye. Qui parmi nos chères voisines ont un mari dans le pétrin ? Probablement la Mariot et les Vandet: ils ont eu des malchances avec leurs bêtes à cornes. Sûrement Françoise Grossejambe avec Boissel, qui ne font presque pas de blé froment. Sur le lot suivant, Henriette Cartois avec Patry: la ferme produit peu pour le moulin et rien pour la boucherie. Il se pourrait bien que la concession des Bissonnette batte de l’aile aussi: le frère de Pierre a hérité d’une terre mal entretenue et leur mère, Marie Dallon, réserve ses pécunes pour se remarier. Heureusement, nous, on est tiré d’affaire grâce à l’aide de Jean Brias. Même si mère tend à minimiser son apport, ce qui m’apparaît injuste, Jean-Baptiste et moi estimons le travail de Jean Brias essentiel au rendement de notre lot. Des douze arpents mis en valeur à la mort de père, nous sommes passés à seize arpents. Quatre arpents en deux ans, c’est très bon.

Pour l’heure, mon beau-père est assis dans son coin habituel et fume paisiblement. Dans ces situations où un événement va se produire, j’admire son calme et l’autorité rassurante qu’il dégage. Tantôt, il a annoncé que le clan Balan-Brias irait en délégation à la métairie, ce qui a soulevé un tollé d’allégresse chez mes frères et sœurs. Surtout chez les filles qui n’ont jamais rencontré le seigneur et qui en sont très curieuses. Mère s’est opposée, ce qui a jeté la consternation dans les rangs. Devant le flot de protestations, elle a dû céder. Cependant, mère a demandé que je reste avec elle pour veiller sur les petits, c’est-à-dire Marie-Jeanne et le bébé Louis-François. Me voyant sur le point de protester, elle m’a fait signe de me taire, en ajoutant à voix basse: «Il faut qu’on parle toutes les deux.»

Aussitôt, la joie ressentie à la perspective de revoir Pierre Bissonnette à la métairie s’est transformée en appréhension. Que me veut mère ? Qu’a-t-elle découvert à mon sujet ? Maintenant, l’anxiété me gagne à l’idée d’essuyer des remontrances. Jean-Baptiste a cessé de tourner en rond et me fixe d’un air interrogateur. Pour me donner contenance, je m’en approche et lui saisis le bras en faisant mine de le gronder.

- Regarde comment tu es attifé! Tes manches sont encore roulées… laisse-moi refaire le nœud de ton col. Et puis, enlève ce calot troué. T’as un chapeau convenable, que je sache… Tu ne vas pas présenter les hommages de la famille dans une tenue négligée, tout de même!

- Pour payer les redevances, tu crois que père était tiré à quatre épingles, répond-il ?

- Bien sûr que oui, lance mère! Je peux même te dire, mon fils, que ton père était le plus propre de tous les censitaires, le Jour de la Saint-Martin. Je décrottais son manteau exprès la veille. On est peut-être des paysans mais on n’est pas des gueux. Et puis, ça vaut aussi pour toi, Brias. Arrange tes nippes et change de veste avant de partir!

- Ça va, femme. Le seigneur Morel me connaît, il n’y a pas de cérémonie entre nous, réplique mollement Brias.

- C’est moi qui apporte le chapon, annonce Michel. Comme ça, s’il salit quelqu’un, ce sera moi.

- Et c’est moi qui apporte la confiture de fraises, décrète Marguerite.

- Non, ça devrait être moi, car après Marie, je suis l’aînée, avance Henriette. En plus, c’est moi qui l’ai cuite, la confiture…

- Et c’est moi qui ai trié et équeuté toutes les fraises, renchérit Marguerite.

- Ce sera ni l’une ni l’autre, dis-je. Ce sera René, puisqu’il est le seul à m’avoir accompagnée quand j’ai fait la cueillette des fraises pendant une semaine. N’est-ce pas, mère ?

Mère acquiesce et tout est dit. Marguerite jette un regard de dédain à René qui va à l’étagère pour se saisir du pot, mais dans son élan, il le fait choir. Le cri réprobateur des filles le pétrifie. Me précipitant pour ramasser le dégât, je constate que le pot n’est pas cassé, mais fêlé et que du sirop commence à sourdre. Je m’empresse de transférer la confiture dans un nouveau récipient, tout en rassurant René qui balbutie des excuses, au bord des larmes. Fort à propos, le beau-père choisit ce moment pour annoncer le départ. La petite cohorte se met en branle avec excitation. J’embrasse furtivement René en lui remettant le pot neuf et je le pousse vers la sortie. Ensuite, j’intercepte Marie-Jeanne qui rampe vers la porte ouverte, la prends dans mes bras et la cale sur ma hanche. Jean-Baptiste quitte le dernier, après avoir reçu la bourse des mains de mère. Il répond par un sourire radieux au «bonne chance» que je lui souffle, au passage. À cet instant, père s’impose à mon souvenir… et sans doute au sien. Non, me dis-je, mère a raison : les Balan dit Lacombe ne sont pas des gueux, mais des gens fiers.

La porte restée ouverte trop longtemps a laissé entrer le froid qui court autour de mes chevilles et remonte sous mes jupes. Gardant Marie-Jeanne dans mes bras, je vais m’asseoir près de mère et je me prépare à lui rendre des comptes sur mes fréquentations:

- Je crois que je vous ai déçue, mère…

- Pas du tout, ma fille, mais ce que je m’apprête à te dire va très certainement te décevoir. Remarque que cela ne me plaît pas davantage. Bon voilà: je suis à nouveau grosse. J’accoucherai en mai prochain. Ce qui veut dire dans l’immédiat que je vais commencer la layette. Nous devrons songer à réaménager les lits de tout le monde, pas maintenant, bien sûr. On devra libérer le ber, bâtir d’autres châlits et bourrer de nouvelles paillasses. J’ai pensé à te faire partager le même lit que celui d’Henriette et Marguerite; et que Michel, René et Pierrot soient dans l’autre, mais ce ne serait pas une bonne solution pour les plus jeunes. Alors, que penses-tu de prendre Marie-Jeanne avec toi et que le p’tit Louis dorme avec Jean-Baptiste  ? (mon air d’ahurissement l’incite à poursuivre) Oui, je sais que cela doit te surprendre… tu me trouves un peu vieille pour faire des enfants. Moi aussi, d’ailleurs. Mais on ne décide pas de ces choses, n’est-ce pas ?

- En effet. On n’en décide pas …  pas vraiment. Il est vrai que vous me surprenez avec cette nouvelle et permettez que je vous surprenne à mon tour. Il se pourrait que je sois moi aussi enceinte, mère. J’ai deux mois de retard.

- Deux mois, cela ne veut rien dire, Marie. Surtout si tu n’es allée avec personne.

- Justement, mère. J’ai couché avec quelqu’un, Pierre Bissonnette…

- … dans l’étable, le jour du brayage du lin. Figure-toi que ça m’a traversé l’esprit. Tu aurais pu choisir pire. Le père Bissonnette était un individu un peu retors, mais la mère des Bissonnette, en revanche, c’est une femme respectable. Jean-Baptiste dirait que j’ai un parti pris pour les femmes qui ont fait la traversée dans les cohortes de «Filles du roi», mais Marie Dallon en a enduré plus que sa mesure dans son mariage. C’est un secret pour personne… On dit que le meunier Pedeau apprécie beaucoup Pierre Bissonnette comme apprenti. Le gaillard sera peut-être un meilleur travaillant que son père, après tout. Oui, je le trouve assez brave, en fait.

- Ainsi, vous ne m’en voulez pas, mère ?

- De quoi ? D’avoir folâtré avec Pierre Bissonnette le jeune ?

-  Non, pas cela… Je veux dire de l’avoir fait sans être mariée.

- Écoute, Marie, ces choses arrivent entre les jeunes gens qui se plaisent fort et ça n’est pas nécessairement mal. J’ai fait la même chose avec ton père avant qu’on se marie. On t’a conçu dès la première fois, mais ça aurait pu rien donner aussi. Si ça se trouve, tu n’es pas enceinte du tout. Rien ne sert de s’émouvoir à ce sujet pour le moment. Si dans un mois ou deux, il s’avère que tu es grosse, on avisera. J’imagine que tu aimes Bissonnette et que tu voudrais qu’il t’épouse ?

- Oh, bien sûr! Il en a déjà parlé. Son plan est d’avoir ramassé assez pour s’établir avant de se marier. Il va prendre ses responsabilités, mère, j’en suis certaine, comme père l’a fait avec vous. C’est un bon garçon, je vous assure, insistai-je avec une pointe d’anxiété dans la voix.

- Ne prends pas cet air tourmenté, Marie. Je n’ai pas d’inquiétude à ce propos, ni de critique.

- Alors, si je comprends bien, vous n’interdisez pas qu’on se fréquente, Pierre et moi ?

- Bien sûr! Faites-le raisonnablement. Bissonnette est un parti tout à fait convenable à mon avis. Ton frère l’estime beaucoup, je pense, et ton père en aurait fait autant.

- Et Jean Brias serait d’accord aussi ?

- Brias n’a pas son mot à dire sur l’homme que tu épouseras, tu n’es pas sa fille. Ceci dit, ce n’est pas son genre de faire obstacle à mes décisions. Si j’accepte ton Pierre comme gendre, Brias va l’accueillir comme tel.

- Oh, merci, mère!

- Maintenant que tout est clair entre nous-deux, je ne te retiens pas davantage ici. Va rejoindre tes frères et sœurs à la métairie et ramène-nous ton galant s’il s’y trouve!

Malgré le vent fort qui me souffle au visage, jamais n’ai-je parcouru aussi vite la dizaine d’arpents qui séparent notre maison du domaine seigneurial. Je prends conscience de ma précipitation lorsque je passe devant la maison des Davenne et que Marie Denoyon me hèle depuis le seuil de sa porte. Il fallait s’y attendre, elle demande à connaître l’objet de mon alarme. Prendre deux minutes pour la saluer, la rassurer et resserrer cape et capuchon, atténue un peu mon empressement, mais la course reprend de plus belle aussitôt que je la quitte. Pourtant, je dois bientôt ralentir. Je ressens un point dans le dos et je cherche mon souffle. Mon espoir de rejoindre les miens sur le chemin communal s’évanouit. D’un pas mesuré, je poursuis ma route en repensant à ma conversation avec mère. Serions-nous toutes les deux grosses en même temps ? Le problème d’espace qu’elle envisage se règlerait-il par mon départ de la maison ? Irai-je vivre chez les Bissonnette avec Pierre ? Comment va réagir Jean-Baptiste ? Les questions m’assaillent et ralentissent encore ma marche. Lorsque j’atteints les abords du domaine seigneurial, une heure a dû s’écouler depuis que je suis en route. Le chemin qui relie les censives au domaine est passablement défoncé à l’automne, à force d’avoir été retourné par les bœufs et les voitures durant l’été et je commence à avoir mal aux pieds de l’avoir foulé.

Je m’arrête un instant pour embrasser du regard la métairie qui s’étale non loin. J’examine les alentours de la maison d’habitation et la longue grange où sont rangés au fur et à mesure les biens apportés en redevance. Les bâtiments sont disposés de façon à former une cour où se sont rassemblés quelques membres des seize familles que compte la seigneurie. Des femmes et des enfants ont pris place autour d’un monceau de caisses, de sacs, de cages de volailles, dont plusieurs leur servent de siège. Les hommes restent debout et regroupés en attendant leur tour de rencontrer le seigneur. Je reconnais parmi eux Charles Davenne avec son gros fils Gabriel; Michel Mailloux; François Bacquet, l’époux d’Anne Philippe; et Jean Bissonnette, malheureusement seul. Ainsi son frère Pierre ne l’a pas accompagné… La déception de ne pas le voir sape mon élan et je me remets en branle sans grand enthousiasme. 

 

Rien ne bouge ou bruisse sur la route de retour à la maison. Le vent est tombé et avec lui le froid pénétrant. Les branches sèches des arbres, les feuilles mortes au sol et le fleuve en bas des champs sont immobiles. Si ce n’était du caquetage des filles, notre groupe progresserait dans un silence absolu. Henriette et Marguerite ont pris place dans la charrette avec les garçons et font l’éloge du seigneur Morel De La Durantye, tout en critiquant l’une ou l’autre fille présente à la métairie. Jean Brias marche à côté du bœuf de manière à lui faire éviter les plus gros trous. De temps à autre, il relève une fausseté dans le bavardage des filles au sujet du seigneur. Voyant que les filles ignorent les propos de Brias, Michel les leur répète comme s’ils étaient siens. Je crois que par ce comportement, Michel tente de justifier le fait qu’il se laisse transporter avec les jeunes au lieu de faire le trajet à pied, comme Jean-Baptiste et moi. Marchant bras-dessus bras-dessous, nous fermons le cortège à une dizaine de toises derrière. Je me serre contre mon frère afin de capter la chaleur de son épaule. Je savoure ce moment de tête-à-tête avec mon confident préféré. Notre position en retrait des autres appelle aux révélations. Après avoir brièvement partagé ses impressions sur le déroulement de la rencontre avec le seigneur, Jean-Baptiste se tait.

- Tu sembles déçu, lui dis-je. Tu t’attendais à autre chose, peut-être. Pourtant Jean Brias affirme que tu t’es très bien comporté. Est-ce vrai qu’il n’est pas intervenu devant le seigneur et qu’il t’a laissé parler seul  ?

- C’est vrai. J’ai déposé la bourse en mentionnant le montant de son contenu puis j’ai mis la cage du chapon à côté de la table. Le seigneur m’a posé la question sur la superficie semée de notre lot; il a acquiescé à ma réponse; il a inscrit notre paiement dans son registre et il m’a congédié. À aucun moment il a regardé en direction de Brias. J’ai failli oublier le pot de confiture en sortant. Brias s’est attardé un moment avec monsieur Morel De La Durantaye. Mon avis est qu’ils s’étaient déjà parlé et tout était convenu avant que je n’ouvre la bouche.

- N’empêche, Jean-Baptiste. C’est une bonne chose que notre famille soit en règle et que tu ne sois pas obligé d’argumenter avec le seigneur comme on a entendu d’autres le faire.

- Sans doute. Je me rends compte que je me suis morfondu pour rien.

- Peu importe la satisfaction que tu retires de ton rôle, moi, je suis fière de toi. Je suis fière de te voir là parmi les censitaires et non parmi les fils qui accompagnent leur père. C’est une bonne chose que mère se soit entendue avec Brias pour te laisser la place. Il y a bien des gars qui doivent t’envier. Tu ne crois pas ?

- Je ne sais pas s’ils m’envient et à vrai dire, je m’en balance. Si j’étais venu en accompagnateur, j’aurais eu le loisir de conter fleurette aux filles. C’est plutôt moi qui envie Jacques Daniau-le-beau-parleur. Jeanne Maillou ne devrait pas se laisser embobiner par lui…

- Oh là là, Jeanne Maillou ne se laisse embobiner par personne, voyons! Celui qui va l’embobiner devra d’abord embobiner son père, et crois-moi, ce n’est pas demain la veille.

- On ne peut pas dire la même chose de toi avec le père Davenne, hein ? En voilà un qui t’aimerait bien comme bru. Ça saute aux yeux. Je pense même qu’il a commencé à en parler avec Brias.

- Mais tais-toi donc! Tu dis des bêtises. Gabriel Davenne n’a aucune chance avec moi et Jean Brias n’a pas le droit de discuter de mon mariage. Mère et moi sommes d’accord là-dessus.

- Ah, je vois. C’est de ton mariage que vous avez jasé toutes les deux, tout à l’heure.

- Oui, de ça et d’autre chose…

- … que tu ne vas pas me dire, je suppose.

- …que je vais te dire, au contraire. Premièrement, mère est enceinte. Elle accouche en mai. Deuxièmement, mon galant n’est pas Davenne mais ton ami Pierre Bissonnette. T’as vraiment rien deviné ? Troisièmement, et c’est le principal, mère autorise nos fréquentations.

Jean-Baptiste s’arrête net et me dévisage avec stupéfaction durant une bonne minute. Impossible de savoir si, dans son étonnement, l’annonce de la grossesse de mère l’emporte sur le nom de mon promis.

- Mais enfin, Jean-Baptiste, dis quelque chose!

- Ah ben ça alors! C’était donc faux… Ce petit futé de Bissonnette, je vois qu’il m’a mené en bateau avec l’étalage de ses amours. Depuis un an, il me laisse croire qu’il courtise Jeanne Audebout. Pour faire diversion, j’imagine… Pis toi, encore plus maline, tu te tais. Et que faites-vous de Jeanne là-dedans ? Franchement, Marie…