Le récit de Marguerite

Mai 1691

Marguerite

En ce matin du 17 mai, un double baptême a lieu au manoir seigneurial. La présence d’un prêtre sur la seigneurie est toujours un événement. Autant sinon plus que celle du seigneur Morel De La Durantaye, celle-là bien moins régulière. À première vue, je crois que tous les censitaires ou un membre de leur famille sont présents. Ça jacasse de ci de là et la rumeur s’amplifie au fur et à mesure qu’arrivent les gens. Maintenant, le vacarme monte ou baisse comme une vague, au gré des conversations. Comme c’est agréable à entendre !

Une chaleur intense règne dans la salle. On n’aurait pas dû faire une aussi grosse flambée dans l’âtre, mais mon beau-père Jean Brias ne lésine jamais avec le bois quand il reçoit en lieu et place du seigneur, lequel est présentement en France. À plus forte raison aujourd’hui où il fait baptiser le petit Louis-Alexandre, son deuxième fils, «la fierté de ses vieux jours», comme il se plaît à dire, et le petit Honoré, son premier petit-fils par alliance, l’enfant de ma sœur Marie et de Pierre Bissonnette. «Honoré dit le prématuré», comme les commères appellent le bébé, pourtant né à terme, mais soulignant ainsi qu’il est né trois mois après le mariage de ses parents.

Ces femmes pourraient tout aussi bien surnommer le petit Louis-Alexandre «l’illégitime», étant donné que mère et Jean Brias ne sont pas officiellement mariés. Personne n’ose jamais parler de cette affaire. C’est Henriette Cartois qui m’a appris le terme «illégitime» en me recommandant de ne pas l’employer devant mère. Oh, ma chère mère… Je lui glisse un coup d’œil furtif. Son visage est ridé, ses cheveux grisonnent, mais quelle ténacité elle a à quarante ans passés ! Renée Biret fait baptiser son dixième enfant et elle le porte elle-même au prêtre, à peine six jours après l’accouchement.

Mère est une des rares femmes sur la seigneurie à n’avoir perdu aucun enfant. Je sais qu’on l’admire pour cela. Pourtant, c’est la dernière à accorder de l’attention au jugement des autres. À la maison, l’indifférence de mère face aux gens nous oblige à glaner les potins chez nos voisines. Comme ma sœur Henriette et moi en pâtissons ! On a beau questionner notre mère à propos de telle ou telle personne, de tel ou tel racontar, aucun commentaire, sinon «oui», «non» et «peut-être», ne sort de sa bouche. Je soupçonne que son désintéressement au sujet des autres familles est ce qui lui vaut précisément leur considération. Une considération faite de tact et d’estime, comme le dit Marie: «Quand on évite de critiquer ou de colporter les faits et gestes d’autrui, on attire le silence sur ses propres affaires. Quand on condamne personne, même pour des choses répréhensibles, on passe pour bienveillant». Marie a raison là-dessus : Renée Biret est bienveillante sans être avenante. Une chose est certaine, ma mère est toujours à son affaire.

À voir son air sombre en ce moment, on pourrait croire qu’elle s’ennuie. Elle n’aime pas perdre son temps et attendre le début de la cérémonie doit certainement la contrarier. À moins que ce soit le bruit des conversations tout autour qui l’agace. Elle sait bien qu’on parle d’elle et de mon beau-père…

- Marguerite, va donc ouvrir la porte, on étouffe ici, me lance-t-elle par-dessus son épaule.

- Oui, mère !

- Et reste en arrière, au cas où quelqu’un s’aviserait de la refermer…

Je prends dans mes bras Marie-Jeanne que je tenais par la main et je me glisse jusqu’au dernier rang. Discrètement, j’ouvre largement la porte. Comme tous les enfants de trois ans, ma petite sœur veut aller par terre et elle se met à grouiller et à geindre. Je la serre contre moi tout en la grondant tout bas : pas question qu’elle dérange la cérémonie.

Enfin, le prêtre élève la voix pour appeler l’assemblée et le tapage cesse. Marie-Jeanne, intimidée, s’immobilise contre mon épaule et se tait. En un même mouvement, on se rapproche des futurs petits baptisés, de leurs parents et des parrains et marraines qui forment cercle autour du prêtre. De mon poste d’observation, je peux épier tout le monde. J’adore cette situation. Voir sans être vue. Remarquer l’expression sur les visages; la posture des corps; la direction des regards; le mouvement des mains qui grattent ou se serrent. Une foule de petits détails révélateurs des sentiments. Surtout ceux découvrant les attirances ou les aversions réciproques. Les aversions, c’est ce que je préfère repérer.

J’ai commencé à épier les gens au mariage de ma grande sœur Marie, en février dernier. J’écoutais les commentaires que me glissait tout au long de la cérémonie, l’amie de mère, Henriette Cartois. Ils portaient principalement sur quatre hommes : Jean Brias, mon beau-père; Jean Bissonnette, le frère du marié; le prêtre; et Guillaume Couture qui accompagnait le prêtre. La Cartois voyait quasiment une conspiration entre eux, rien qu’à les surveiller. Du coin de la bouche pour n’être entendue que par moi, elle m’a dit : «On voit bien que ton beau-père n’aime pas Jean Bissonnette. Il évite de le regarder en face. Mais il faut bien que Pierre Bissonnette ait un témoin à son mariage avec Marie. Vu la mort du  père Bissonnette, l’aîné des gars fait l’affaire de tout le monde, mais pas celle de Jean Brias. Ça se voit comme le nez au milieu du visage. Va savoir ce qui ne va pas entre eux ? Je parierais que c’est une affaire de lotissement. Jean Bissonnette déplace les bornes de sa concession, paraît-il…Quant au prêtre, il n’aime ni ta sœur Marie ni Pierre Bissonnette. Remarque l’endroit où il se tient, éloigné de trois gros pas, comme s’il ne voulait pas être en contact avec eux. Il les marie à contrecœur, à mon avis. Évidemment, le ventre de ta sœur peut choquer. Sans l’intervention de Guillaume Couture, je crois qu’il ne se serait pas déplacé depuis Lauzon pour ce mariage. D’ailleurs pourquoi Guillaume Couture est-il ici, c’est pas sa seigneurie ? C’est un bon ami de Brias, mais encore… C’est surtout le censitaire le plus important là-bas et l’homme le plus influent sur la Coste du Sud. Regarde-les bien tous les deux. Vois les échanges de regards entre Brias et Couture, ils se doivent peut-être quelque chose, un service, une faveur...

-  Ah oui  ? Quoi, par exemple, ai-je demandé ?

-  Je n’en sais rien, mais leur attitude parle. Jeune Marguerite Balan, deviner les gens n’est pas facile à 13 ans, mais ça l’est à 40, quand on a l’œil comme moi. Foi d’Henriette Cartois!»

Je n’ai que 13 ans, mais moi aussi j’ai l’œil! Du moins je m’y exerce depuis le mariage de Marie. Ce qui m’intéresse de trouver en ce moment, ce sont les amourettes secrètes. Il y en a probablement beaucoup dans le voisinage. D’ailleurs elles ne restent pas secrètes longtemps. Ceux qui ont l’œil comme Henriette Cartois et moi, ont vite fait de les découvrir. C’est moi la première qui ai deviné le fleuretage entre mon frère Jean-Baptiste et Jeanne Maillou et entre le métis Charles Dussault et ma sœur Henriette. Ils ont voulu protester quand j’ai fait part de ça à mère, mais on s’est rendu à l’évidence.

D’abord, c’est l’amitié entre Henriette et Jeanne Maillou qui a favorisé les visites de celle-ci chez nous. Jean-Baptiste n’en a manqué aucune. Il s’arrangeait pour avancer son affaire avec toutes sortes de prétextes et Jeanne embarquait dans son jeu. Ho, comme j’ai rigolé à les entendre ! Étant donné qu’ils ont tous les deux 17 ans, le père Maillou exigeait qu’ils soient surveillés. S’il connaissait Jean-Baptiste, il ne s’inquiéterait pas tant. Il n’y a pas plus sage et plus timide que mon grand frère. Le chaperonner est d’un mortel ennui.

Rien de comparable avec Charles Dussault. En voilà un qui est n’a pas la langue dans sa poche, ni les mains. En plus d’avoir 18 ans alors qu’Henriette en a juste 14, Charles Dussault est un homme fait; son métier est matelot et ces gars-là sont généralement pressés, d’après Henriette Cartois. La grand-mère paternelle de Dussault est une Nipissing-Algonquine et elle lui a transmis des yeux et des cheveux aussi noirs que ceux d’un corbeau. Ce genre déplaît à plusieurs filles, mais moi, je le trouve séduisant. Même si ce n’est pas à la demande de mère, je chaperonne volontiers ma sœur Henriette quand Dussault passe à la maison. J’apprécie les manières entreprenantes du gars et les émois d’Henriette. Pour ce qui est des conversations, rien de palpitant. Ils ne se sont pas encore déclarés leur amour. Aujourd’hui, Henriette est bien déçue que son amoureux n’y soit pas. Elle s’est assise dans un coin avec le bébé François Brias sur les genoux et regarde par la porte ouverte en soupirant. Elle espère probablement que Dussault la rejoindra à la maison, pour la réception après baptême.

Je tourne les yeux vers Jean-Baptiste. Mine de rien, il s’est éloigné des Balan dit Lacombe pour se rapprocher de la famille Maillou. Posté dans le dos de Jeanne, il a un air crispé. Le père Maillou le dévisage de temps à autre… pour s’assurer qu’il ne touche pas à sa fille, j’imagine. Quand bien même, un frôlement de vêtement est moins à craindre qu’un chuchotement à l’oreille. Jean-Baptiste est meilleur avec les mots qu’avec les mains et Jeanne aussi. À ce train-là, ils peuvent se courtiser durant 25 ans sans qu’il ne se passe rien de déplacé entre eux.

Un rassemblement aussi complet que celui d’aujourd’hui est une rare aubaine pour une experte en espionnage comme moi. J’ai l’intention de découvrir quelque chose durant la petite demi-heure qui m’est offerte. Quand les baptêmes seront finis, la foule va se disperser et il ne restera plus que les membres de ma famille, le prêtre, les parrains et marraines, tous conviés pour casser la croûte chez nous. Les autres personnes vont s’éparpiller sur le chemin communal et ma cueillette d’informations sur les censitaires de La Durantaye prendra fin. Si j’ai la chance, un peu plus tard dans la journée, j’irai partager mes impressions avec Henriette Cartois. Elle se tient à quelques pieds devant moi et je sais qu’elle s’emploie au même examen que le mien.

Figée dans mes bras, Marie-Jeanne semble subjuguée par la voix ronflante du prêtre. Même si elle est lourde, je n’ose pas la remettre par terre, car je devrai la surveiller et suspendre mon activité. Tout en cherchant à capter une œillade ou un mouvement discret, je m’attarde sur la tenue des gens. Tiens, la mère Davenne porte un nouveau mantelet.  Elle en a confectionné un pour sa fille Charlotte dans le même droguet gris souris. Pouah, quelle couleur affreuse pour des blondes ! Passe toujours pour la mère, mais pour une fille de 15 ans. Moi, je ne porterais jamais ça, même si mère m’y obligeait.

Anne Philippe porte une coiffe immaculée, comme toujours. Comment fait-elle pour obtenir une lessive aussi blanche ? C’est un mystère. Elle serait enceinte de son quatrième enfant, paraît-il. Avec sa galanterie habituelle, son mari lui tient le coude d’une main et son tricorne de l’autre. Il le met seulement dans les grandes occasions. Pas étonnant que le chapeau soit aussi propre! Aucun des anciens soldats du régiment Carignan-Salières ne possède encore son tricorne brun. Quand je suis née, mon père l’avait perdu depuis belle lurette. Il faut dire qu’une vingtaine d’années se sont écoulées depuis la fin de la guerre avec les Iroquois. Vingt ans, j’imagine que c’est long dans la vie d’un couvre-chef.

Parmi les accoutrements d’hommes, la plus belle veste, du moins la plus colorée est celle d’Alexandre De la Durantaye, le représentant du seigneur et parrain du petit Louis-Alexandre. Un jaune canari comme ça, on n’en voit pas souvent sur la seigneurie. Ou peut-être que si : la surprenante jupe de Marguerite Daniau est de cette couleur-là, il me semble. D’ailleurs je ne la vois nulle part. Marguerite n’est pas ici, mais son frère Jacques est venu. Le pauvre gars, lui qui courtisait ma sœur Marie. Quelle torture ce doit être de voir son rival Pierre Bissonnette faire baptiser le fruit de ses amours avec ma sœur! Je soupçonne Jacques Daniau capable de souffrir longtemps pour des peines de cœur. Je le regarde de biais et je n’aime pas trop l’air farouche qu’il arbore. Marie a bien fait de le tenir à distance, l’an dernier.

De Jacques Daniau, je passe au groupe devant lui. Les quatre filles Gaboury et leur mère. Elles habitent à l’est du domaine seigneurial et je les rencontre assez rarement. Je mélange facilement leurs prénoms. Il y a, il me semble, une Jeanne, du même âge que ma sœur Marie; une Henriette-Françoise; une Louise-Françoise et une Marie-Jeanne, de l’âge de mon frère René. Ce sont toutes des brunettes, comme leur mère, et elles sont boulottes comme leur père. On dit que Jeanne Gaboury est courtisée par un soldat que ses parents n’apprécient guère. Je scrute Jeanne durant un instant en me demandant si son prétendant est là quelque part dans l’assemblée. Il se pourrait bien. À voir la manière dont elle triture le cordon de sa jupe, elle se montre plutôt nerveuse. Je ne connais pas le nom dudit prétendant, mais s’il se trouve ici, il va se trahir en dévorant Jeanne des yeux. Je tourne la tête et balaie le groupe du regard. Et tiens, tiens, que vois-je ? Un Isaac Tareau en pleine contemplation de notre Jeanne Gaboury. Je sais qu’il est dans la milice et qu’il a une réputation de séducteur, probablement ce que les parents Gaboury lui reprochent. C’est vrai qu’il a l’air déluré et aussi, un peu négligé. Si Jeanne l’aime tel quel, pourquoi pas  ?

En tout cas, pour moi-même, je préférerais un homme avec une fière allure, des belles manières et une certaine notoriété, si possible. Comme Guillaume Couture, par exemple. J’avoue que des hommes célèbres comme Guillaume Couture, il n’y en a pas des brassées par ici. Mais un homme comme le meunier Honoré Pedeau, avec sa haute taille, sa voix tonnante et son rôle au moulin, vaut presque Couture sur notre seigneurie. Pedeau est certes le parrain parfait pour le petit Honoré, d’autant plus qu’il est également l’employeur de son père, mon beau-frère. Voilà comment les liens se tissent entre les hommes, leurs familles, leurs affaires.

Marie-Jeanne commence à peser lourd et je songe à la mettre par terre. Reportant mon attention sur la cérémonie, je réalise qu’elle tire à sa fin. Le plus discrètement possible, je dépose ma petite sœur au sol en gardant sa main serrée dans la mienne. C’était le bon moment, car le prêtre conclut. Ainsi, les baptêmes s’achèvent sans que je n’aie trouvé quelque chose de notoire. Henriette Cartois a peut-être mieux réussi que moi, car elle me sourit en passant devant moi. Je lui rends son sourire, comme une promesse de se revoir d’ici peu.

Tandis que les gens sortent lentement du manoir, je regagne le groupe des Balan dit Lacombe. Mes jeunes frères Michel, René et Pierre sont rappelés à l’ordre. Qu’ont-ils encore fait ? Ils se bousculent derrière Marie et Pierre Bissonnette afin d’éviter une taloche de mère qui s’impatiente. Elle organise notre départ sur un ton sec et donne des instructions aux invités pour le goûter que nous avons préparé à la maison. Jean Brias va couvrir le feu dans l’âtre et, une fois que nous sommes tous sortis, il referme le manoir avec la gosse clef. Les garçons se poussent du coude avec des airs de conspirateurs : la clef les obsède depuis un bout de temps et c’est à qui réussira à la dérober. Je sens qu’ils pourraient bien le faire avant la fin de la journée.

Comme pour l’aller, Henriette, les garçons et moi ferons le trajet de retour à pied, de manière à laisser les places dans la charrette à Jean Brias, mère, Marie-Jeanne, le petit François, Marie, Pierre Bissonnette et les bébés nouvellement baptisés. Le prêtre et Honoré Pedeau sont montés dans une autre voiture. Avant que celle-ci s’ébranle, j’ai le temps de remarquer trois autres personnes à son bord : Jean Bissonnette, serré entre une veste jaune canari et un mantelet gris souris. Qu’est-ce que Charlotte Davenne fabrique avec Bissonnette et le sieur De La Durantaye ? Ne peut-elle pas marcher avec sa famille, d’autant plus que leur lot est le premier au sortir du domaine seigneurial ? Sur l’invitation de qui Charlotte est-elle montée ? Le parrain du petit Honoré ou bien celui du petit Louis-Alexandre ? Et puis Bissonnette, que fait-il là  ? Ah, je vois! Il a certainement un œil sur Charlotte…. Mère dit que ça lui prend une femme maintenant qu’il a repris le lot de son défunt père.

La grande voiture de Pedeau est suivie par celle d’Henriette Cartois. Son mari lui a laissé les rênes, probablement trop malade pour conduire. Sur la banquette arrière, Jeanne Audebout peine à contenir ses trépidants demi-frères André et René, de dix et huit ans. Elle a une face déconfite et tient sur ses genoux le petit dernier de deux ans qui cherche à tirer sur son foulard. À 19 ans, Jeanne ne devrait pas tarder à se marier. S’il faut prendre soin d’enfants, aussi bien que ce soit des siens. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est sa propre mère, Henriette Cartois, en jasant avec mère l’autre jour : «Ma Jeanne est vaillante et son aide est grande, même si les gamins lui donnent du fil à retordre. Mais je ne la retiendrai pas si elle veut se marier pis avoir des enfants à elle. Surtout si c’est avec le procureur fiscal de Bellechasse. Ce serait une vrai bonne prise, celui-là. L’avoir de notre bord riverait son clou à bien du monde sur la seigneurie. En particulier à Vandet qui me doit encore une truie. Je n’ai pas eu justice dans cette cause-là. Ça fait sept ans, mais je n’oublie rien… Foi d’Henriette Cartois!»

Il n’y a certainement personne dans la seigneurie pour douter qu’Henriette Cartois a bonne mémoire. Particulièrement ceux à qui elle a fait des procès à la Prévôté de Québec. On prétend qu’elle s’y est présentée onze fois jusqu’à maintenant et qu’elle a presque toujours gagné ses causes. Des causes sans importance, selon Jean Brias, des causes qui ne méritent pas qu’on y perde son temps. Je ne suis pas de cet avis. Ce doit être excitant de comparaître devant les notables et défendre son point au beau milieu d’une grosse assistance. Quel que soit l’objet de récrimination, on se fait connaître de tout le monde. Si c’est cela perdre son temps, j’aimerais bien perdre le mien de cette manière.

Même si je suis la seule dans la famille à souhaiter cela, je serais enchantée de vivre à Québec. Jean-Baptiste y est allé une fois et il n’a rien aimé de ce qu’il a vu. Il a trouvé qu’il y avait trop de bruit et trop de puanteurs : «Quand ce n’est pas les cloches qui te cassent les oreilles, ce sont les slaves de mousquets ou les coups de marteaux sur l’enclume, ou les cris des charretiers ou des marchands sur le pas de leur échoppe. Tu ne sais plus où donner de la tête. Sans parler du nez qui est tellement malmené par les odeurs que tu finis par le boucher avec ton bonnet pour avancer dans les rues sans suffoquer», a-t-il rapporté. Jean-Baptiste est l’âme sensible de la famille Balan dit Lacombe. Un coup d’œil à l’arrière du groupe m’avise qu’il s’attarde. D’après moi, il va se mêler à la famille Maillou et si possible, marcher le long de leur voiture qui fait route jusqu’à Beaumont. À voir l’air contrarié du père Maillou, je sens que le cheval va être poussé et que l’allure va s’accélérer. Jean-Baptiste devra trotter s’il veut parler à sa bien-aimée pendant le trajet.

Il fallait s’y attendre, je n’ai pas pu m’échapper chez Henriette Cartois comme je le voulais, mais Jeanne Audebout est venue faire un saut à la maison. Elle est arrivée peu avant que la visite ne parte, apportant dans un panier des galettes fumantes que sa mère nous offrait comme cadeau de baptême. Cette brave Jeanne s’est entretenue durant quelques minutes avec mère, puis elle a tenté de parler au prêtre, mais celui-ci n’était pas disposé à lui accorder de l’attention. En plus d’un timbre de voix aigre, Jeanne a de vilaines dents et je pense que la plupart des gens préfèrent regarder dans une autre direction quand elle prend la parole. Je l’accroche comme elle allait partir.

- Dis-moi, Jeanne, qu’est-ce que tu disais au prêtre tout à l’heure ?

- Lui faire un message de ma mère. Elle veut qu’il passe chez nous avant de quitter la seigneurie, mais c’est pas pressant.

- À quel propos ? Ton mariage ?

- Pourquoi tu dis ça, tu as entendu quelque chose à ce sujet ?

- Ben, tu le sais Jeanne, tout le monde parle de tout le monde, ici. Mon frère serait accointé à Jeanne Maillou; ma sœur à Dussault; Charlotte Davenne à Bissonnette; Jeanne Gaboury à Tareau; pis toi, tu viserais le procureur fiscal… c’est quoi déjà son nom  ?

- Jean-Baptiste Boutin. Mais c’est trop tôt pour aviser un prêtre, je l’ai dit à mère. Tu la connais, toujours prête à sauter sur une occasion. Mais le problème, c’est que Jean-Baptiste n’a pas fait sa demande, encore. Ha, je ne vois pas pourquoi je te parle de ça, Marguerite. T’es trop jeune pour comprendre… Tu vois des amourettes partout où il n’y en a pas. Exactement comme ma mère…

- … foi d’Henriette Cartois, comme elle dit!

- Foi ou invention d’Henriette Cartois...

- … et tu l’aimes, Boutin ? Remarque, c’est un gars qui a un titre, ce qui ne nuit pas.

- Qu’est-ce que tu connais aux titres, toi ?

- Rien du tout. Je dis ça comme ça. Et alors, l’aimes-tu ton procureur ?

- Ce n’est pas de tes oignons. Et puis, ce n’est pas MON procureur, pas encore…

Jeanne, dans son empressement pour sortir de la maison, bute sur la marche du seuil et manque de tomber. Elle reprend pied juste à temps. J’ai peine à retenir un sourire. C’est tout à fait ce que je me disais, Jeanne Audebout va épouser Boutin: foi de Marguerite Balan!

Mai 1692

Henriette et moi sommes de corvée pour laver les langes, une tâche qui ne nous déplaît pas depuis que le beau temps nous permet d’installer le bac dehors à côté du puits. Quelle paix que cette heure passée à l’extérieur, loin des pleurs, des cris, de la fumée et des humeurs de mère! Henriette est silencieuse et ainsi plus efficace que moi dans le frottage. Je suis une incorrigible distraite et mon attention se porte sans cesse sur l’environnement et les passants, pour peu qu’il y en ait. Tout ce que je vois ou entend est sujet à bavardage avec Henriette. Habituellement, celle passe un vague commentaire de temps en temps en réponse à mes questions. J’espère parfois qu’elle se taise quand elle ne trouve rien de mieux à dire que des inepties. Pauvre Henriette, quelle rêveuse!

Depuis qu’elle est amoureuse de Charles Dusseault, je la trouve presque sotte. Toujours à rêvasser et à rougir. Il me semble que Marie n’était pas comme ça et Dieu sait qu’elle était amoureuse de Pierre Bissonnette! Elle l’est encore, d’ailleurs… Je m’ennuie beaucoup d’elle. Même ses petits sermons de sœur aînée me manquent. Évidemment, sa part d’ouvrage nous manque encore plus. Henriette et moi besognons doublement depuis son départ de la maison : l’entretien du feu, la préparation des repas, le récurage du chaudron et des écuelles, la vidange des seaux, le ravaudage et le lavage du linge, le binage du potager, le puisage de l’eau, le soin aux poules et la surveillance des petits. Tout ce labeur ardu accompli sous une pluie d’ordres rêches de la part de mère commence à m’agacer.  

En comparaison, mes jeunes frères se la coulent douce. Je parle de Michel, de René et de Pierrot. D’abord, ils sont sous le joug de Jean Brias, un joug bien tendre, il me semble. Jamais ils ne sont corrigés, invectivés ou molestés comme le sont les autres garçons sur la seigneurie. Sans nécessairement faire à leur guise, ils exécutent négligemment leurs tâches. Quelle indolence! Cependant, ils sont toujours défendus par mère contre Brias. «Un beau-père n’est pas en droit d’exiger la même chose qu’un père. Il n’a pas la même autorité sur des enfants qui ne sont pas de son sang. Michel, René et Pierre ne sont pas tes fils, Jean. Ce sont les miens et je les élève comme je l’entends et comme Pierre Balan dit Lacombe l’aurait probablement fait», soutient-elle quand il y a désaccord entre eux sur une punition à donner suite au grabuge.

Et du grabuge, il n’en manque pas. Surtout du côté de Michel et René. À 13 et 11 ans, les jambes sont fortes, les épaules sont hautes, les poings sont durs et le goût de se battre est toujours derrière leur tête. Brias pense qu’ils doivent passer par là pour devenir des hommes; mère tolère la bousculade tant qu’elle n’a pas lieu dans la maison. Alors, Michel donne sa raclée quotidienne à René dehors, hiver comme été.

Jusqu’à maintenant, René a toujours crié forfait en moins de cinq minutes, mais je crois que ça pourrait changer. Hier, mes frères se sont battus dans la grange et Jean Brias a rapporté que Michel a mordu la poussière le premier. J’avoue qu’il était assez amoché et j’ai dû mettre un bon moment à laver ses égratignures. René s’en est tiré avec deux ou trois bleus. Il n’a rien dit quand on l’a interrogé. Il est taciturne comme Henriette. Quant à Michel, c’est une grand-gueule comme moi. Il a trouvé le moyen de raconter une version des faits à son avantage, mais personne ne l’écoutait, sauf Jean-Baptiste. «Ne fais pas le coq, Michel Balan. Rien de ce que tu pourras dire ne te changera en vainqueur si tu es un vaincu», a tranché notre grand-frère. À cet instant précis, j’ai surpris un sourire sur les lèvres de mère.

Ce n’est un secret pour personne, Jean-Baptiste est son préféré. À cause de sa grande ressemblance avec notre défunt père ? C’est ce que prétend Marie. Je suis plutôt d’avis que Jean-Baptiste doit sa place enviable parce qu’il est le fils aîné de la famille Balan dit Lacombe et que mère compte sur lui pour prendre la suite de la concession. Quant à moi, mon préféré est Pierrot. Il n’a que neuf ans, mais il jacasse comme un adulte; il imite tout le monde mieux qu’un singe et il joue des tours pendables à Brias, sans s’attirer autre chose qu’une remontrance. Il m’arrive souvent de prendre part à ses plaisanteries, surtout s’il sollicite ma complicité. Quand on entend rire dans la maison, c’est immanquablement dû au bouffon Pierrot.

Il ne reste plus que quelques pièces à rincer. Je les laisse à Henriette et je vais étendre la lessive essorée. Me levant de ma longue posture accroupie, j’empoigne le panier et le transporte sur le côté sud de la maison, là où la ligne à hardes est tendue. C’est l’endroit qui bénéficie du vent constant et de la meilleure vue sur le chemin communal. Je ne suis pas si tôt installée que je vois venir Henriette Cartois, de son pas caractéristique, sec et allongé. Les pans de sa coiffe battent dans son dos au rythme de son avancée saccadée, ce qui me fait penser aux ailes des oies au moment de leur envol. Je l’interpelle.

- Ah, vous voilà revenue de la seigneurie de Beaumont. Est-ce que votre fille Jeanne va finalement se marier dans leur nouvelle paroisse ?

- Je voudrais bien, mais son promis le procureur fiscal Boutin veut se marier à Québec. Monsieur le curé de Beaumont dit que c’est aux mariés de décider de l’endroit. Par contre, il m’a affirmé que dorénavant, avec la nouvelle paroisse de Saint-Étienne-de-Beaumont, il ne se fera plus de mariage à Pointe-de-Lévy pour les habitants de notre seigneurie. Tant mieux, quand ça ne se passe pas près de chez nous, on n’est pas invité aux noces. On l’a encore constaté avec le mariage de Jeanne Gaboury avec Isaac Tareau en janvier dernier. Il leur a fallu aller jusqu’à Lauson pour faire bénir leur union, pis Tareau a dû abjurer sa religion pareil que si le mariage avait eu lieu ici. Personne sur la seigneurie De La Durantaye ne s’est déplacé à Lauson. Pourtant, le temps n’était pas si mauvais. J’aurais été curieuse d’assister à ça. J’ai été la première à prédire ce mariage-là. Souviens t’en, Marguerite.

- Oui, je m’en rappelle. Vous aviez même dit que Jeanne Gaboury se marierait avant votre fille parce que Tareau est plus entreprenant que Boutin. Vous avez toujours raison sur ces questions-là.

- Ben veux-tu une autre prédiction ? C’est à propos de la sœur de Jeanne Gaboury, Henriette-Françoise. La belle frisée est courtisée par son voisin Jacques Corriveau. Je dirais que le mariage va suivre l’année prochaine. Alors on sera tous invité parce qu’on va avoir notre propre paroisse en 1693. Tu en as entendu parler, non ?

- Oui, mère a discuté de la nouvelle avec Jean Brias. Elle dit qu’une nouvelle paroisse ne changera pas grand-chose aux déplacements entre les seigneuries de la Coste du Sud pour les mariages. Seulement les baptêmes et les sépultures vont vraiment tous se faire chez nous. Mais je crois qu’avec un prêtre sur place, les mariages dans les familles de la seigneurie De La Durantaye vont être célébrés ici de préférence.

- En tout cas, il y a une noce qui ne nous échappera pas cet été : le mariage de Jean Bissonnette avec Charlotte Davenne. Ils ont eu beau avoir essayé de tenir leurs fiançailles secrètes: tout le monde l’a su à Noël. Tant que le père Davenne était malade, la date du mariage ne pouvait pas être fixée. Il a finalement été hospitalisé à Québec et là, ça y est, Charles Davenne est rentré chez lui hier.

- Oh, madame Henriette, comment faites-vous pour tout apprendre avant les autres ?

- C’est simple, je regarde partout et je questionne. La femme de Davenne a la langue bien pendue et elle n’a pas manqué sa chance d’aller en ville. Elle est restée avec son mari durant tout le temps qu’il a été soigné dans l’hospice des sœurs et elle m’a raconté en long et en large son séjour d’un mois là-bas. D’ailleurs, j’ai su quelque chose dont te reparlerai tout à l’heure. Une information assez ordinaire, mais c’est le genre de papotage qui fatigue ta mère. Il me faut aller la voir maintenant, c’est pour ça que je suis ici.

Sur ce, Henriette Cartois s’empresse vers la maison. Je ne perds rien pour attendre tout en m’énervant. Heureusement, la Cartois ressort après seulement dix minutes avec mère qui a dû la renvoyer, à bout de patience. Renée Biret peut parfois être désagréable avec les bavardes, surtout si elle est en pleine corvée. Henriette Cartois me fait signe de la tête afin que je l’accompagne jusqu’au chemin et je la rejoins.

- De quoi vouliez-vous me parler, lui demandai-je aussitôt ?

- Je voulais te parler de toi. C’est-à-dire de ton goût pour aller vivre à Québec. T’as encore ça en tête, jeune Marguerite ?

- Oh oui, de plus en plus!

- Eh bien, quand elle était au chevet de son mari, la mère de Charlotte s’est fait offrir une place de servante pour sa fille. Une dénommée Thérèse Poirier qu’elle a rencontrée là-bas et qui est une de ses amies, et également une de mes connaissances, a besoin d’une servante pour ses enfants car sa santé est déficiente et elle n’y arrive pas, la pauvre femme. Évidemment, la femme de Davenne a répondu que ce n’était pas possible puisque Charlotte se mariait.

- Évidemment…

- Que dirais-tu si on essayait de te proposer à la place ?

- J’en serais ravie, vraiment. Mais je doute que mère accepte de se séparer de moi. Elle ne vous l’a pas peut-être pas dit, mais elle est enceinte. Avec ma sœur Henriette qui songe à se marier, je crains que mon tour de quitter la maison n’arrive pas de si tôt…  

- Dieu du Ciel, Renée encore enceinte! Elle ne m’en a rien dit, la cachottière. Ah, mais quelle affaire! Un petit en route et une enfant sur le pas de la porte… Avec toutes ces filles qui se marient les unes après les autres, on va finir par manquer de bras aux fourneaux et au pétrin. Moi la première. Une fois ma Jeanne partie, en juillet, j’aurai un grand vide dans la maison, crois-moi.

- Mais il faut ce qu’il faut, comme dirait ma mère.

- Et elle n’a pas tort. Nous les Filles du Roi et nos filles qui prennent la suite, c’est pour enfanter qu’on nous requiert. Nos hommes font de la terre et nous, on fait de la famille. C’est notre tâche.

Automne 1693

Les couleurs sont à parts égales dans les arbres et par terre. Habituellement, octobre apporte un restant de jours chauds, mais depuis une semaine, c’est froid et humide, car il pleut durant une bonne partie de la journée. La terre autour de la maison est rendue passablement boueuse. Que ce soit pour aller puiser de l’eau ou pour rentrer du bois, à dix toises du seuil de notre porte, nous revenons avec les sabots aussi crottés que si nous avions parcouru deux arpents à travers champs. Si au moins mère n’exigeait pas un sol impeccable, les corvées d’entretien seraient moins pénibles. Combien ne donnerai-je pour changer de toit au-dessus de ma tête et de plancher sous mes pieds en ce moment ? J’en viens même à vouloir me marier pour sortir d’ici, mais aussitôt évoqué, le statut de femme mariée me fait plisser le nez.

Trois de mes amies se sont mariées l’an dernier. Jeanne Gaboury et Jeanne Audebout avaient 20 ans et Charlotte Davenne en avait seulement 16. La pauvre fille a accouché de son premier bébé le 16 janvier, deux jours avant la naissance du deuxième fils de ma sœur Marie et une semaine après que mère ait accouché du petit Gabriel Brias. L’acte de baptême du bébé a été le premier inscrit au registre de notre nouvelle paroisse. Toute une fierté pour le beau-père malgré une certaine indifférence pour mère, selon son habitude concernant les choses religieuses.

Je me garde de faire trop de visites chez Charlotte ou chez Marie. Il m’est impossible de les imaginer se débrouiller sereinement avec leurs nourrissons. J’ai assez de subir le tumulte qui règne ici avec le nôtre. C’est proprement infernal d’entendre les cris de bébé Gabriel, je le déclare. Mère est exténuée et moi aussi. Réellement, je ne sais pas ce qui me rebute le plus entre avoir des enfants ou tenir maison. Henriette Cartois dirait que le moins endurable pour une femme d’habitant est d’être cloué à la maison. Elle le sait d’expérience et elle a probablement raison. «Il n’y a rien de mieux pour l’humeur d’une honnête femme qu’une bonne virée à Québec de temps en temps, foi d’Henriette Cartois!» Si mon destin est vraiment d’être mère, voilà ce qui me conviendrait comme mari : un gars de la ville, ou à proximité des virées salutaires.

Pour l’heure, il vaut mieux songer à mes tâches sans ronchonner si je ne veux pas devenir exécrable. Quel homme voudrait d’une mégère de 15 ans pour épouse ? Je lève les yeux de mon balai et jette un coup d’œil à ma sœur Henriette assise tranquillement près du feu. Heureuse est-elle de flotter sur son nuage rose, bien au-dessus du tapage et de la poussière. Elle se marie le mois prochain avec Charles Dusseault et elle s’affaire presque exclusivement à son trousseau, maintenant. Elle déploie un tel zèle, comme si son bonheur d’épouse dépendait du nombre de linge de table et de lit que son coffre contient. Mère voudrait que je l’aide, mais j’en suis incapable. D’abord je suis trop harassée par les corvées pour avoir le goût de coudre avec ma sœur, le soir venu. En plus, la minutie et l’empressement que met Henriette dans ses travaux d’aiguille me tapent sur les nerfs. Toujours à se demander si les pièces de tissu sont assez longues, assez blanches, assez épaisses, assez égales entre elles pour l’usage prévu. Quelle fatigante! En plus, à quoi son trousseau impeccable va lui servir si elle part vivre au fond des bois avec son métis en mocassins et capot de cuir ?

Jean Brias interdit qu’on parle de Charles Dusseault comme d’un métis. Pourtant le fiancé d’Henriette est bel et bien un sang mêlé, même si c’est d’une part sur quatre. Quand ce matelot ne navigue pas sur le fleuve à bord de bateaux qui tiennent plus du canot que de la goélette, il courre l’arrière-pays et séjourne dans les campements d’indiens apparentés à sa grand-mère. Henriette est convaincue d’aller vivre dans l’est de la seigneurie avec lui, mais on se demande encore où, tous les lots étant déjà concédés. Brias s’en inquiète un peu, mais mère n’en a cure. «Ils vont se débrouiller comme les autres ménages forestiers qu’on connaît. L’air n’est pas moins sain, l’eau moins pure, ou les abris moins chauds au-delà des concessions qu’au beau milieu de celles-ci», affirme-t-elle.

Une fine couche de glace repose sur l’eau au fond du puits. J’aime le bruit que fait le seau qui la brise, comme un crépitement clair, léger, presque joyeux. Puiser l’eau du matin est une tâche qui me revient depuis que Michel et René sont entrés au moulin à scie par l’entremise de Jean Brias, à la mi-octobre, voilà presqu’un mois déjà. Jean-Baptiste s’est alors offert pour la corvée d’eau, mais mère a refusé en alléguant que la réserve de bois de chauffage n’était pas complète avant l’arrivée des premières neiges et qu’il devait s’y consacrer. Jean-Baptiste n’a pas insisté. Je sais qu’il aime beaucoup la compagnie des arbres et celle du bœuf de travail. Se retrouver seul dans le silence qui règne en haut de la terre n’est pas une pénitence pour lui. Je ne lui en veux pas. Les sœurs et frères Balan dit Lacombe n’ont rien à reprocher à leur aîné. Jean-Baptiste possède l’estime générale, on l’admire spontanément, il parle avec réserve, il ne commet jamais d’erreur et il a la faveur de mère et la vénération de Marie. Comment fait-il pour avoir tout ça sans lever le petit doigt ?  C’est encore un mystère pour moi. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé de le percer.

En réalité, je n’ai aucune récrimination envers Jean-Baptiste et je l’adore comme tout le monde. Ce n’est absolument pas une pénitence pour moi d’aller puiser l’eau. J’aime sortir aux premières lueurs du jour alors que la paix est partout où porte mon regard. La buée fait un petit nuage blanc devant ma bouche et j’imagine que c’est mon ange qui me précède, comme je me plais à le faire croire à Marie-Jeanne.

Responsable de garnir de petit bois la boîte de l’âtre, Pierrot m’a suivie à l’extérieur. Je l’entends s’agiter dans l’appentis en marmonnant. Tant qu’il jouit d’un auditeur à portée de voix, Pierrot ne peut tenir sa langue.

- Pourquoi faut-il qu’Henriette nous quitte demain, me lance-t-il ?

- Tu le sais bien. Notre sœur se marie. Les femmes mariées vont vivre chez leur mari. C’était comme ça quand Marie a épousé Bissonnette, c’est comme ça pour Henriette avec Dussault et ce sera comme ça quand je me marierai.

- Ce n’est pas juste.

- Qu’est ce qui n’est pas juste là-dedans ?

- Les filles partent toutes et les gars restent.

- Eh bien, tu partiras toi aussi quand tu seras assez vieux pour exploiter ton propre lot, quand tu pourras bâtir une maison ou en acheter une. Ou encore, tu partiras pour te mettre en apprentissage chez un maître ou bien tu obtiendras une place d’homme engagé et tu iras vivre chez ton employeur. Tu as seulement dix ans, Pierrot, attends au moins d’en avoir dix de plus pour penser prendre le large.

- (Sortant de l’appentis et me rejoignant) Dix ans de plus me donnent l’âge de Jean-Baptiste. Est-ce que notre frère aîné peut démarrer une terre maintenant ? Jean Brias pense que non, je l’ai entendu le dire à mère. Je trouve que dix ans à attendre, pour être censitaire ou pour avoir un métier, c’est trop long.

- Mais qu’est-ce que tu as à la fin ? Pourquoi veux-tu tellement quitter la maison ? On n’est pas heureux ensemble ici ?

- Oui, mais si tu pars pour te marier toi aussi, je serai très mécontent. Il n’y aura plus que Marie-Jeanne de fille à la maison et elle a juste cinq ans. Elle ne sait rien faire et ne rit jamais.

Pierrot ronchonne. Inutile de répondre, vaut mieux se taire. Il n’est pas le seul à envier les membres de la famille qui quittent la maison. J’évite de suivre le fil de mes pensées car elles pourraient m’entraîner là où je ne veux pas aller. C’est-à-dire à Québec, dans les programmes de la Cartois.

Dès qu’elle en a l’occasion, Henriette Cartois me parle de la ville, «me farcit la tête avec des chimères», selon mère. Sitôt qu’une opportunité se présente de me rendre là-bas, elle s’évanouit. Par exemple, la dame Thérèse Poirier qui cherchait une domestique l’an dernier vient de mourir. Son veuf pourrait avoir besoin de quelqu’un, mais il a déjà une personne en vue, de dire la Cartois : «Je connais bien le bonhomme. Il ne restera pas veuf longtemps. Mathieu Guay sait faire des enfants, mais c’est tout ce qu’il sait faire dans une maison. Il en a une demi-douzaine, il ne les élève pas du tout, il connaît à peine leur nom. Par contre, il s’entend bien au commerce. Il rafle presque tous les contrats de maçonnerie de l’amirauté et de la prévôté. Avec lui comme mari, mon amie Thérèse n’a jamais manqué de rien, foi d’Henriette Cartois!»  Je l’écoute avec amusement désormais, sachant que mère n’est pas disposée à me laisser partir de la maison et que mes chances de rencontrer un homme de la ville sont nulles en restant sur la seigneurie. Qu’importe si, à Québec, les sœurs hospitalières ont besoin d’une servante; ou si la belle-sœur d’une telle cherche une lavandière dans sa pension; ou bien si le père du cousin d’un tel veut remplacer la soubrette dans sa taverne, il me plaira toujours qu’Henriette Cartois me l’apprenne, même si je ne suis pas en position de réclamer l’emploi.

Été 1694

Le temps des journées suffocantes bat son plein. C’est à peine si on peut rester plus d’une heure au gros soleil. Au champ d’en haut, récemment déserté, mes frères s’échinent derrière le soc à tour de rôle, piochent et dessouchent avec Jean Brias. Notre beau-père est de plus en plus ralenti par l’âge, mais il ne laisse pas encore sa place à la tête de notre concession tout en demeurant métayer sur la concession seigneuriale.

Je dois monter porter de l’eau aux hommes deux fois dans l’avant-midi et trois dans l’après-midi. Leurs chemises sont trempées, jusqu’à la paille de leurs chapeaux qui dégouline. Quand je les quitte, je marche avec empressement pour me réfugier dans la maison. Fort heureusement, c’est presque frais à l’intérieur, mais, pour maintenir cette température, il faut éviter de faire une flambée dans l’âtre. On peut cuisiner dehors grâce au foyer de pierres que Jean Brias et Jean-Baptiste ont érigé l’an dernier. Mère, continuellement assaillie par des chaleurs, m’assigne à ce brasier extérieur le plus souvent possible pour ne pas sortir.

Je surveille le feu de l’eau chaude et de la marmite de cuisson. Mes cheveux collent sous la coiffe et mouillent mon cou, mais je préfère mon poste à celui de ma sœur Henriette. Depuis son retour chez nous, suite à une fausse-couche et au départ de son mari en mer, Henriette sert de bras droit à mère dans la maison. Ce qui m’arrange, en fait. Ma sœur  vaque à toutes les corvées d’entretien, elle veille sur les petits et elle assume seule la lessive. À moi le soin aux vaches, au poulailler, le binage du jardin, la cueillette des petits fruits, et, ce que je prise par-dessus tout, faire les commissions ici et là sur la seigneurie.

Moins je suis cloitrée dans la maison, même s’il y fait bon ces jours-ci, mieux je me porte. Néanmoins, il m’arrive de plaindre Henriette. Je la trouve vraiment édifiante dans son malheur. Malgré qu’elle se dise contente d’être revenue chez nous, ma sœur est fort triste et abattue, ce me semble. Nous partageons le même lit et je suis régulièrement témoin de ses pleurs étouffés. L’autre nuit, je l’ai fait parler et peut-être ai-je réussi à la consoler.

En réalité, le mariage déçoit Henriette. «Tu vas trouver ça bizarre, m’a-t-elle dit, mais j’aime mieux coucher avec toi qu’avec Charles. C’est pénible de faire son devoir conjugal, crois-moi. Il n’arrête jamais, nuit après nuit et encore une fois au matin. Et puis, je ne m’habitue pas à vivre dans la cabane. Il fait froid, sombre et la cheminée tire tellement mal que tout est noirci par la fumée. Il faut garder le linge à l’abri dans le coffre. Et puis, je trouve que ça pue. Des fois, j’ai l’impression d’être une souris grouillant dans un trou.» Je lui ai fait valoir qu’il ne s’est pas encore passé une année complète depuis son mariage et que les choses ont toutes les chances de s’améliorer; que Charles est travaillant; qu’il n’est sûrement pas pire que les autres maris; et qu’elle finira par trouver de l’agrément au devoir conjugal.

Henriette a voulu savoir de qui je tenais cette information : «De mère, je suppose ou bien de Marie…» Je n’ai pas répondu. Je n’allais tout de même pas lui raconter qu’Henriette Cartois est ma confidente sur le sujet. Ce serait immanquablement venu aux oreilles de mère qui n’aurait pas apprécié ce genre de conversation avec son amie et aurait bêtement limité mes déplacements de ce côté-là de la seigneurie.

Dans la direction opposée, du côté du domaine seigneurial, mes courses se multiplient. Ne voulant perdre aucune heure du labeur de mes frères au champ, Brias m’envoie porter ses ordres à la métairie deux ou trois fois par semaine. Il ne veut pas relâcher la surveillance du travail au domaine en cet été où le seigneur participe à une expédition militaire dans la région de Montréal. Pour livrer ses messages, je dois traverser le fief des Gautron et celui des Davenne, par le chemin communal. En passant devant la maison des premiers, j’ai droit à un bon placotage avec la maîtresse des lieux, une Bissonnette à la langue bien pendue. En traversant le fief des seconds, ce n’est pas les potins qui me retiennent, mais plutôt la curiosité. D’ailleurs le sujet de mon observation se prête volontiers à mes regards. Il s’agit du fils des Davenne, un gars de dix-neuf ans, arrogant, lourdaud et blondinet.

Un ruisseau peu large et d’une bonne profondeur coule dans un ravin pentu à une dizaine de toises derrière les dépendances de la maison. Gabriel Davenne en a fait son repaire où il pratique une sorte de pêche à fascines. Avec des branchages, il tresse des pièges à poissons qu’il coince dans l’eau entre des pierres agencées pour faire obstacle au flux et pour former des cuvettes. Au cœur de l’été, le débit faible du ruisseau oblige le garçon à dresser des barrages plus élevés et même parfois à creuser le lit du cours d’eau pour disposer d’un bassin de rétention plus important. Toute cette industrie nécessite évidemment de se mouiller, ce que Davenne choisit de faire nu.

C’est ici que j’entraîne mon indiscrétion. Non pas que je n’aie jamais vu un gars dans son plus simple appareil : j’aperçois souvent un ou l’autre de mes frères dénudé. Cependant aucun d’eux n’est bandé comme Gabriel Davenne l’est. C’est assez curieux à remarquer. Je m’interroge d’ailleurs sur l’effet du glissement de l’eau fraîche pour maintenir le vit dur… Henriette Cartois, à qui j’ai raconté l’anecdote, a bien ri. Elle a voulu savoir comment avait réagi le gars quand il m’a surprise à l’épier. «Il est certain que Davenne n’a pas cherché à se dissimuler. Je dirais plutôt le contraire. Il m’a lancé un sourire narquois en se plaçant bien droit face à moi. J’ai tourné les talons sans lui avoir adressé la parole», ai-je répondu. Les explications d’Henriette Cartois sur le comportement singulier de Gabriel Davenne sont plus nébuleuses qu’éclairantes. Cependant, j’ai compris que mon émoi à la vue du vit dressé ne résulte pas d’une forme de gêne ou de pudeur, mais provient d’une chaleur agréable apparemment naturelle chez les femmes.

M’aurait-il fallu éviter le ruisseau des Davenne depuis l’incident ? Ça ne m’a pas semblé opportun ou nécessaire. Puisqu’il ne se passe rien de regrettable. L’un se montre et l’autre examine. C’est un jeu innocent entre nous. Aujourd’hui, c’était notre quatrième fois cet été. Je suis restée un peu plus longtemps. J’ai mis fin à la séance en sentant un picotement diffus dans le bas-ventre, un picotement plutôt doux.

Sur le chemin de retour à la maison, je me demande si ma sœur Henriette n’apprécierait pas davantage le devoir conjugal en regardant plus attentivement son mari nu quand il est bandé. Quitte à l’accompagner pour un bain à la rivière, tel que pratiqué par les sauvages. Car je suis certaine que l’eau y est pour quelque chose, mais de quelle façon ?

Légèrement courbé, le filet roulé sur l’épaule, Michel avance à pas de loup. Il ne veut pas que les oiseaux nous repèrent dans notre coin du pré. Je le suis aussi discrètement que possible, mais mes jupes nuisent à une avancée agile et silencieuse comme la sienne. De temps en temps, il se retourne et me fait signe de faire moins de bruit en fronçant les sourcils. C’est amusant d’obéir à mon frère. J’ai un an de plus que lui et à la maison, je le plie aisément à mon autorité. Mais lorsque nous sortons ensemble, Michel exerce sur moi la domination propre à son sexe et je lui laisse cette satisfaction sans protester. Il a du front tout le tour de la tête et ça me plaît beaucoup. Si j’étais née garçon, c’est comme lui que j’aurais aimé être.

La journée de pluie d’hier ayant laissé les tiges trop mouillées pour être coupés, le travail de moissonnage est reporté. Comme nous, plusieurs familles sont à la chasse aux tourtes sur les terres en friche ou déjà fauchées. Rien n’égale le pâté de tourte aux herbes et aux oignons. Je ne connais pas une femme qui néglige ce mets sur la seigneurie. Naturellement les Balan dit Lacombe ne font pas exception. Nous possédons deux grands filets qui ne servent qu’à la chasse aux tourtes et aux oies sauvages. Pour ma part, je préfère les oies. D’abord, elles ont plus de viande, plus de gras et un plumage plus dense. Mère aurait bien aimé envoyer mes quatre frères à la chasse aux tourtes ce matin, mais elle s’est heurtée à un Jean-Baptiste trop fourbu; un René trop buté et un Pierrot trop dissipé. J’étais pour ainsi dire la seule volontaire pour seconder Michel.   

Soudain, une volée d’oiseaux s’élève du champ voisin et tournaille durant un moment dans le ciel avant de venir se poser non loin du petit groupe de volatiles que nous traquions. Michel se baisse lentement et me fait signe de m’accroupir. Je me laisse glisser sur les talons. J’estime à une vingtaine le nombre de tourtes dans l’essaim qui s’est sauvé de la terre de Gautron vers la nôtre. Au-dessus de la tête de Michel, j’aperçois justement Michel Gautron debout au milieu de son lot, les mains crispées sur une perche à rets. Il nous a aperçus et guette la suite de l’opération.

- Ton parrain vient de nous faire un beau cadeau, Michel. Mais ça n’a pas l’air de lui faire plaisir, dis-je.

- Pas si fort! Je ne veux pas retourner le beau cadeau de son côté. Pour sûr, il y a là  une trentaine d’oiseaux, sinon plus.

- Alors, qu’attendons-nous pour les attraper ?

- Pas maintenant, Marguerite. Tant que les tourtes sont aux aguets, on ne bouge pas. On attend qu’elles recommencent à picorer pour se positionner. Je vais montrer à Gautron que ma technique de chasse à deux est plus efficace.

- Ma technique de chasse… Ma parole, tu te considères comme un chasseur, frérôt.

- Pourquoi pas ? Moi, au moins, je chasse, ce que font ni Brias, ni Jean-Baptiste. Je suis le seul à rapporter du gibier à mère et donc à pouvoir revendiquer le titre de chasseur… comme notre père et comme notre beau-frère Charles.

- Alors là, je te donne entièrement raison. Charles Dussault est le meilleur chasseur de la seigneurie et il en fait métier. Il n’a pas grandi en forêt pour rien. Ce n’est pas ton cas.

- Notre père non plus n’est pas né dans un tipi, mais il ramenait son ballot de fourrures à chaque printemps, avant qu’il commence à travailler au moulin à scie. Mère dit qu’il a appris à chasser auprès d’amis sauvages. C’est ce que j’ai l’intention de faire, moi aussi.

- C’est-à-dire ?

- (Baissant le ton) Marguerite, je n’ai pas l’intention de rester ici cet automne. Je pars avec Charles. Ça fait un bout de temps qu’on s’est entendu tous les deux. Il m’amène en expédition dans les pays d’en haut si je peux emprunter le mousquet de Brias.

Pour cette entreprise, je me retiens de lui souhaiter «bonne chance». Michel prendrait ma remarque pour une provocation. Mon frère a un faible pour les armes; il a la tête farcie de plans d’équipées intrépides; il est audacieux et il rêve de liberté. La recette parfaite pour obtenir un coureur des bois.

Quoiqu’il en soit, sa technique de chasse à deux fonctionne. Après avoir discrètement bordé la talle d’oiseaux avec le filet tenu chacun de notre côté, Michel et moi l’avons rabattu en se précipitant ensemble sur les tourtes. J’ai obéi à son signal avec précision. Mon frère exulte et me félicite. Ma première chasse m’ébahit. Résultat : vingt-trois belles tourtes. Michel les assomme céans, nous les rassemblons dans un coin du filet et revenons avec notre prise. Notre voisin nous salue du chef au moment où nous quittons le champ et c’est avec une fierté non dissimulée que je lui renvoie son salut.

Comme d’habitude, mais avec un sentiment de victoire dans le cœur, je vais plumer les tourtes avec les garçons. Marie-Jeanne va ramasser le duvet pour les paillasses. Jean Brias va vider les oiseaux avec son grand couteau à gibier. Mère va saler quelques-uns des volatiles et cuire le reste. Toute la famille va se régaler ce soir, et grâce à qui ?

Oui, Michel Balan dit Lacombe est un vrai chasseur, foi de Marguerite, sa grande sœur !

Décembre 1694

À la mi-octobre, Michel et Charles sont partis pour Ville-Marie, point de départ de toutes les expéditions de traite dans les pays d’en haut. Avec la bénédiction de Brias, l’accord de mère et le soulagement d’Henriette. Michel a promis de nous faire parvenir un pli quand il serait arrivé, mais, évidemment, nous n’avons rien reçu. Les Fêtes approchent et je n’attends plus grand nouvelle de ce côté. Quel dépit de le constater! J’étais loin de m’imaginer que Michel me manquerait autant et aussi tôt.

Apparemment, il semble que je sois la seule à me languir de lui chez les Balan dit Lacombe. Jean-Baptiste ne mentionne jamais son nom; René se réjouit d’en n’être plus le bouc émissaire; Pierrot apprécie d’échapper aux contraintes qu’exerçait Michel dans l’élaboration des mauvais coups; Marie-Jeanne redoute davantage Michel qu’elle ne lui est attachée; Brias goûte la sérénité de voir son autorité non contestée; mère pense que Michel est plus utile ailleurs qu’ici.

Quand à ma pauvre Henriette, elle espère tout simplement une longue absence de Michel parce qu’elle signifie une longue absence de son mari. Ce qu’elle vient de me confier au moment où nous nous apprêtons à dresser les paillasses pour la nuit.

- Dis- donc, Henriette, ton mari commence-t-il à te manquer un peu ?

- Bah, non. Ça fait même pas deux mois qu’il est parti avec Michel. Pis on ne les reverra pas avant avril. Quatre mois de plus à attendre… Faudrait pas que ça passe trop vite, je suis bien ici.

- Comment acceptes-tu d’être séparée de Charles aussi longtemps, Henriette ? Je ne te comprends pas et Marie non plus.

- Eh bien, ce n’est pas pareil. Notre grande sœur vit dans une maison bien calfeutrée, elle a deux fils et un mari meunier qui n’a pas d’intérêt dans l’éloignement. Moi, je n’ai rien pour retenir Charles Dusseault quand l’appel de la traite sonne.

- Dis plutôt que tu ne cherches pas à le retenir.

- Tu me juges vite, Marguerite. Il est vrai que Charles me désappointe sur certains aspects… tu sais lesquels, mais j’ai appris à le connaître et il n’est pas à l’aise entre quatre murs. C’est comme un ours en cage, pas un ours paisible, mais un ours bourru. Il agit comme si j’étais de trop à ses côtés. J’ai parfois l’impression de l’exaspérer avec mes avis sur la température, sur l’avancement des labours, sur les malchances des voisins, sur nos vêtements, sur notre nourriture, sur ma famille, sur le seigneur De La Durantaye, bref, sur un peu tout. Dois-je me résigner à me taire pour vivre en harmonie avec Charles ?

- Bien sûr que non ! À quoi sert un mari si on ne peut pas lui parler ?

- Je trouve aussi. Par contre, quand Charles s’absente, je note qu’il a meilleure humeur à son retour parce qu’il a des choses à raconter. Alors de conclure que mon mari est plus satisfait en forêt ou en mer que chez nous.

- Il est heureux dans des lieux où il ne convient pas que tu le suives, naturellement.

- Et pourtant, il y a des femmes qui mènent cette vie-là. Charles prétend qu’elles ont fait ce choix sans y être contraintes et qu’elles aiment ça.

- Sans doute, de telles femmes existent, mais je ne les envie pas du tout. Moi, c’est tout le contraire. Mon rêve est d’habiter dans une ville et je désespère de ne pas trouver le moyen d’y parvenir. Henriette, réalises-tu que le mois prochain, je vais déjà avoir dix-sept ans ?

Si on en juge par le nombre impressionnant de traîneaux et de chariots divers qui occupent la place, il semble que tous les fidèles de la paroisse Saint-Laurent de Bellechasse se sont présentés à l’office de Noël.  Je me réjouis d’avance de revoir toutes nos connaissances et, possiblement, de découvrir de nouveaux visages. Jean-Baptiste conduit notre jument Picotine qui tire bravement la charrette des Balan dit Lacombe. Il trouve un endroit libre entre deux attelages, passe les rênes à René et saute pour mener Picotine par le harnais. J’empoigne Pierrot et Henriette retint Marie-Jeanne avant qu’ils ne se précipitent trop vite pour descendre. Leur surveillance nous incombe, comme d’habitude. Mère est restée à la maison avec les petits et Brias est requis au manoir seigneurial pour je ne sais quelle raison.

À peine ai-je mis le pied sur le sol boueux derrière Pierrot que je suis hélée par Gabriel Davenne. Je crois qu’il a dû guetter notre arrivée afin de m’interpeller le premier.

- Et voilà les retardataires du troisième lot, nos chers Lacombe… La Marguerite vient faire moisson de potinages, je suppose, lance-t-il.

- La Marguerite vient entendre la messe avec sa famille, comme toi, d’ailleurs.

- Pas toute la famille Balan dit Lacombe… La mère Biret trouve que la cérémonie ne vaut pas le déplacement ?

- As-tu oublié que ton filleul vient juste d’avoir un an ? Assurément, si tu t’étais offert pour veiller sur bébé Gabriel pendant la messe, en bon parrain que tu es, notre mère serait venue avec nous. Dis-donc, Davenne, es-tu en charge de prendre les présences pour le prêtre Beaudin ? J’ignorais que tu savais compter…

Juste derrière moi, Jean-Baptiste s’empare de mon bras et m’enjoint de me taire. Il m’entraine avant que je n’aie le temps d’entendre la répartie de Gabriel Davenne, si tant est qu’il ait trouvé quelque chose à répondre.

- Marguerite, veux-tu bien me dire pourquoi Gabriel et toi êtes toujours à vous houspiller dès que vous vous voyez ? me glisse Jean-Baptiste.

Nous ne pouvions pas demander une meilleure température que cette petite neige mouillée et clairsemée qui descend gentiment du ciel pour accompagner notre retour de la messe. Au lieu de monter dans notre charrette, je choisis de faire route dans le groupe d’Henriette Cartois qui va à pied. En cachant sa main derrière sa mitasse, elle chuinte son bavardage coutumier à mon oreille. Oh là là, j’assiste à une suite de révélations à la limite de l’indécence. Henriette Cartois me fait un compte rendu des ébats matrimoniaux de sa fille Jeanne avec le procureur Boutin. Comment celui-ci excelle au lit; de quelle façon Jeanne le manœuvre; les astuces qu’elle emploie; les attitudes à éviter, et ainsi de suite. En l’écoutant, je ne sais pas trop si je rougis de gêne ou d’excitation. Peut-être des deux… «Je suis contente que ma Jeanne soit tombée sur un homme qui sait y faire, dit-elle. Boutin, s’il progresse dans cette voie, va faire une ribambelle d’enfants à ma fille avant longtemps. À Québec, il pourrait même égaler Mathieu Guay, le mari de ma défunte amie. Oh, celui-là, c’est bien le chaud lapin dont je t’ai parlé. Ses épouses semblent s’éreinter à l’exercice, car sa deuxième femme est morte après seulement dix mois de mariage. Le voilà encore veuf avec une belle maison garnie et une ribambelle d’enfants… et plus tout à fait jeune».

Tandis que l’amie de mère poursuit sur sa lancée, me traverse alors une idée aussi saugrenue qu’inconvenante : et si je devenais la troisième épouse de ce Mathieu Guay et si c’était moi qui épuisais le bonhomme à la tâche, à la tête d’une maison sise au cœur de la ville la plus effervescente du pays ? Du coin de l’œil, j’entrevois les simagrées que fait Gabriel Davenne pour attirer mon attention. Il marche presqu’à reculons dans le groupe de paroissiens qui nous précèdent. Je lui fais un sourire provocateur qu’Henriette Cartois surprend. «Dis donc, la Marguerite, votre petit jeu continue entre toi et Davenne ? Si le gars a des chances de te conduire à l’autel dans la prochaine année, il ne faudrait pas me le cacher, hein ?»

Je la rassure qu’il n’en est rien, mais mes protestations doivent sonner faux, car la Cartois s’acharne sur le sujet. Elle commence à détailler Davenne et commente son allure et ses attributs. Devinant probablement qu’on parle de lui, et à mon grand ennui, Gabriel se laisse distancer par son groupe pour se joindre au nôtre. Lui cédant la place à mon côté, Henriette Cartois me salue promptement et va vers les siens. Avec un certain aplomb, Davenne s’empare de mon bras et s’apprête à engager la conversation, mais je le devance.

- Arrête, Gabriel. Je ne veux pas entendre ce que tu as à dire. Tu ne m’intéresses pas. Je peux te sourire sans vouloir nécessairement te parler; Henriette Cartois peut te regarder et me faire des commentaires flatteurs que je ne suis pas obligée de partager; j’accepte ton bras par politesse mais je ne t’ai rien demandé. Ne te fatigues pas, nous n’irons nulle part ensemble.

- Tant mieux! Que vas-tu t’imaginer, Marguerite Balan, que je pense t’épouser ?

- J’espère que non! S’il y a quelque chose qui me répugne, c’est bien le mariage.

- Comment, une fille délurée comme toi ? Ne prétends pas que tu veux rester vieille fille.

- Peut-être bien, ou sinon, je me marierai à la condition que ce soit avec un homme fortuné de la ville.

- Eh bien, bonne chance ma chère! Les gros bonnets de Québec sont assez rares à venir se promener par ici. J’ai l’impression que tu vas devoir aller à leur rencontre.

- Pourquoi pas ? dis-je en lâchant prestement son bras.

Ni Gabriel Davenne ni moi ne nous doutions alors qu’une sortie à Québec se produirait rapidement pour moi et qu’elle atteindrait son but.

Printemps - été 1695

Aux premiers jours de mars, Brias a rapporté à la maison deux nouvelles, l’une sur un ton grave et l’autre sur un ton anodin. La première était à l’effet que notre Michel et Charles Dusseault s’étaient engagés dans une expédition de traite qui allait durer une année additionnelle. La seconde nous apprenait que l’épouse du seigneur Morel De La Durantaye cherchait une servante pour l’entretien de sa grande maison à Québec.

À la première annonce, tous les yeux se sont tournés vers une Henriette silencieuse sur le visage de laquelle nous avons lu plus de résignation que de peine. Personne n’a réagi à l’autre nouvelle sauf moi, qui me suis aussitôt déclarée intéressée. Brias a enchaîné en disant que j’avais été remarquée par l’intendant des Morel, à l’été dernier, quand il était venu au manoir par affaire et que j’y étais allé pour porter un message. J’avais un souvenir peu précis de cette rencontre, car la petite séance de voyeurisme qui l’avait précédée chez les Davenne m’avait passablement troublée. Comment avais-je pu, malgré cela, faire si bonne impression pour que l’homme se souvienne de moi dix mois plus tard ? Je l’ignore, mais Brias, lui, ne sembla pas autrement surpris. «C’est vrai que notre Marguerite a de l’avenant, a-t-il dit. La placer chez le seigneur Morel à Québec serait une bonne affaire pour nous, pour la dame Morel de La Durantaye et pour elle aussi. Qu’en penses-tu Renée ?» Mère a accusé le coup sans sourciller. Elle n’a pas donné son approbation, mais elle ne s’est pas opposée au projet non plus. Attitude qui m’a donné d’infinis espoirs.

Le soir même, quand nous avons pu avoir un entretien en aparté, mère a accordé son autorisation en ces termes : «Me passer de toi ici sera difficile, mais je vais y parvenir avec Henriette qui reste ici encore une autre année. Travailler dans une grande maison est une chance qui n’arrive qu’une fois dans la vie d’une fille. Te la refuser serait égoïste de ma part… Et puis, je suis fatiguée des jérémiades de la Cartois à ton sujet».

Ainsi donc, tel que convenu entre Brias et le seigneur Morel De La Durantaye, je me suis embarquée pour Québec dès la fonte des glaces sur le fleuve. C’était le 10 avril 1695, j’avais 17 ans, je quittais la seigneurie pour la première fois et j’avais la tête farcie d’idées sur la vie citadine et sur les hommes. Assise au fond de l’embarcation, mon baluchon coincé entre mes genoux, j’ai levé le nez pour humer l’air de la liberté et regarder le ciel strié de voiliers d’oies aux cris rauques et désespérés. L’avenir m’appartenait.

Voilà déjà deux mois que je suis servante dans la maison De La Durantaye. D’abord sous les directives de l’intendant dès mon arrivée, j’ai récuré les planchers et lessivé les linges avec une telle ardeur que je m’en suis pratiquement brûlé les mains en trois semaines. Madame la seigneuresse jugeant qu’il s’agissait d’un travail d’homme, m’a assignée aux cuisines, poste que j’ai gardé durant presqu’un mois. J’étais supervisée par une vieille femme qui entendait mal et chuintait en parlant. Je ne la comprenais guère et je n’arrivais à rien produire de satisfaisant. Cela m’a désespéré, car je ne voulais pas être renvoyée. D’autre part, mon expérience de vie citadine me décevait extrêmement sans savoir comment faire pour l’améliorer.

En effet, une fois passé l’éblouissement du luxe étalé dans toutes les pièces de la maison et des manières raffinées de mes maîtres, je suis tombée dans une sorte d’hébétude de désenchantement. Je me voyais besognant du matin au soir entre quatre murs sans jamais mettre le nez dehors. Aucune occasion de sorties pour voir la ville, aucune compagnie amicale parmi les gens de la maison ne m’étaient offertes. Les enfants De La Durantaye tous adultes et ayant quitté la maison, il ne reste que les invités aux réceptions pour animer la place, mais bien sûr, je ne suis pas autorisée à y assister.

Hier soir, toute pétrie d’ennui, je me suis questionnée : Ne devrais-je pas demander qu’on me retourne chez ma mère, sur la seigneurie, me suis-je dit ? À ce moment de mon abattement, le vent a tourné. Madame m’a fait venir dans le petit salon afin de me donner une nouvelle assignation. Je m’attendais à n’importe quelle tâche en dehors de la cuisine, et ça me soulageait presque d’avoir la possibilité d’exercer mes talents domestiques à autre chose, mais quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que je serais «prêtée». «Ne va pas croire que je suis insatisfaite de tes services, Marguerite, ce n’est pas cela du tout. Simplement avec le départ de monsieur en voyage d’affaires à Montréal et le mien chez ma fille pour deux semaines, il y aura peu à faire ici. Tu vas donc m’accompagner chez madame Françoise-Geneviève, pour me servir et la servir et j’aimerais que tu t’occupes particulièrement de mon petit-fils Joseph. C’est un garçon de huit ans qui manque de discipline. Je sais que tu as de jeunes frères avec lesquels tu sais y faire. Alors si cela se passe bien avec le jeune Joseph, tu passeras le reste de l’été là-bas tout en recevant tes gages habituels de moi. Et puis, cesse de m’appeler «madame la seigneuresse», c’est mon mari qui est seigneur, pas moi.» 

Et ce là-bas n’est pas bien loin, au cœur même de cette ville qui m’obsède. Madame Françoise-Geneviève Morel habite dans une rue moins huppée que celle de ses parents. Les immeubles la plupart en pierres côtoient quelques logements en bois. La maison où l’on nous dépose est étroite et ne comporte qu’une fenêtre en façade. L’unique fille de ma maîtresse y vit seule avec son fils et une domestique. Son mari, le lieutenant d’infanterie Louis de Cadaran crèche ailleurs depuis un an. Où, je ne le sais pas, mais pourquoi, je le sais. Madame Françoise-Geneviève me l’a appris lors des présentations : elle a déposé une procédure en séparation à la Prévôté de Québec il y a deux ans et elle a obtenu gain de cause. Ainsi donc, la maison est sans maître et le jeune Joseph est sans père. Mais avant même la fin de la journée, un autre secret m’est révélé : monsieur Cadaran n’est pas le père du garçon. Oh là là, ai-je pensé, les usages sont aussi souples en ville qu’à la campagne!

Je sens que je vais beaucoup me plaire en ces lieux, plus modestes en apparats et plus libéraux de moeurs. Que dire de madame Françoise-Geneviève ? Assez jolie, jeune aussi, nous n’avons pas plus de cinq ans de différence. Elle est moins figée dans ses manières que sa mère; elle bavarde beaucoup et elle est fougueuse de tempérament. Son fils lui ressemble de ce côté. Il aime piquer des petites colères pour obtenir ce qu’il veut, jeu dans lequel sa mère se laisse souvent prendre, mais qui reste sans effet sur moi.

Tel que prévu, madame la seigneuresse me laisse dans la maison de sa fille lorsqu’elle la quitte au tout début juillet. Je n’aurais pas voulu d’un autre arrangement, car la découverte que je viens de faire a toutes les raisons de me retenir. J’ai rencontré le fameux Mathieu Guay dont m’a parlé Henriette Cartois. Ce maçon deux fois veuf et père de quatre enfants habite la rue derrière celle de madame.

Par la cour arrière, on a accès aux petits jardins qui séparent sa maison de celles lui faisant dos. C’est par là que s’enfuit Joseph dès qu’il en a l’occasion. Il va retrouver un ami de son âge, le jeune Noël Guay. Comme les deux logis sont à proximité, je parcours à peine une vingtaine de toises pour me rendre chez Mathieu Guay. J’y vais presque à tous les jours pour récupérer mon protégé. La curiosité l’emportant, je m’y attarde le plus possible, car Mathieu Guay est souvent présent au milieu de sa marmaille. Son aînée, Thérèse, a dix ans et s’occupe tant bien que mal de ses deux frères et de sa petite sœur de deux ans. Ce n’est pas du tout la famille de nombreux enfants dont le père est incapable de les nommer par leur nom, rumeur colportée par la Cartois. Mais tout de même, c’est une famille sans direction féminine. Le toit est bon et la nourriture suffit aux besoins des enfants, mais ceux-ci restent néanmoins négligés. Parfois, une femme de peine entre et tient maison durant une journée ou deux; parfois une religieuse se présente et consacre une heure à Thérèse pour lui apprendre à coudre, parfois encore, en l’absence du père, une amie de la défunte épouse vient chercher les enfants et les emmène profiter d’une courte sortie dans la ville. Bref, la maison que fréquente monsieur Joseph semble très animée et ouverte, mais elle mérite sérieusement d’être prise en mains.

Maintenant, le maître. Que dire de Mathieu Guay ? Malgré ses quarante ans, l’homme est étonnamment vif. Ses cheveux commencent à grisonner, il se tient droit comme un chêne et il est bâti comme un taureau. Pour des raisons familiales évidentes, Mathieu Guay cherche à se remarier, il ne s’en cache d’ailleurs pas. «Comment se fait-il qu’un beau brin de fille comme toi n’ait pas d’amoureux, la Marguerite ? Et puis, c’est une vraie misère de te voir enfermée à servir dans la maison d’une autre alors que tu pourrais être libre et maîtresse dans la tienne.»

Voilà qui me donne à réfléchir. Je vois arriver la fin du mois de juillet avec nervosité. Retournerai-je servir chez madame la seigneuresse le mois prochain ? C’est vraisemblablement ce qui m’attend si je ne fais rien. Comme madame Françoise-Geneviève envisage de placer son fils à l’école des jésuites en septembre, mon départ de chez elle est scellé. Alors, quelle option ai-je pour éviter de retourner travailler comme servante ? Il me reste Mathieu Guay. Ses allusions à peine voilées ne laissent aucun doute sur ses intentions de me prendre comme épouse. Combien j’aimerais m’ouvrir à quelqu’un sur cet épineux dilemme! À une femme, mais certainement pas à Henriette Cartois, trop biaisée dans ses jugements. Non plus à ma mère, trop soucieuse de bénéficier d’aide domestique à la maison. Enfin, ce serait une grave erreur de consulter madame la seigneuresse, car étant ma maîtresse, elle est autorisée à prendre toutes les décisions me concernant, ce qui compromettrait inévitablement mon éventuel projet d’épousailles si je le lui confiais.

Le premier août, je tente donc ma chance du côté de madame Françoise-Geneviève. Ses idées sur le mariage, sur les contraintes parentales appliquées aux filles mineures, sur la liberté même des femmes mariées par rapport à leur époux, sans oublier son appréciation des comportements amoureux ­– n’a-t-elle pas été séduite à l’âge de 14 ans ? ‑, tout cela laisse présager un accueil favorable à mes confidences.

- Mathieu Guay, je vois très bien de qui il s’agit, dit-elle. Il m’est arrivé une fois de rencontrer sa femme… sa dernière femme. Vraiment, il n’est pas chanceux avec ses épouses, et même avec ses enfants. On prétend qu’il en a enterré cinq. Cette maisonnée semble maudite, Marguerite. Es-tu certaine de vouloir la prendre ?

- Eh bien, malgré ce que vous dites, je me sens capable de relever le défi. Les enfants me connaissent et ils se plient volontiers à mes consignes, ce qui est encourageant. Vraiment, madame, durant l’été, j’en suis venue à concevoir ma place parmi eux.

- …Et dans le lit de leur père ? Tu as plus de vingt ans d’écart d’âge avec Guay et crois-moi, le devoir conjugal n’est pas agréable à faire avec un vieux. Monsieur mon mari a 26 ans de plus que moi, il en aurait deux fois moins qu’il en demeurerait répugnant.

- Assurément, madame, je ne doute pas que ce doit l’être. Cependant, Mathieu Guay est loin d’être repoussant à mes yeux. Je suis parfaitement persuadée de pouvoir m’accommoder de son âge.

L’argument a cloué le bec habituellement piailleur de madame. Elle m’a longuement regardée avec, je dirais, un intérêt neuf. Un sourire a fleuri sur ses lèvres. Soudain, en l’espace de quelques instants, nous étions deux jeunes femmes sur le même pied, parlant de l’activité matrimoniale intime.

Ce jour-là, madame Françoise-Geneviève a décidé de me soutenir. Elle a promis de me garder chez elle jusqu’à ce que Guay fasse sa demande et que les bans soient publiés. Tout s’est rapidement organisé sans que ma famille et madame la seigneuresse n’en sachent un seul mot. Quand l’annonce leur en a été faite, le 24 août, j’étais mariée depuis une semaine et dument installée chez Mathieu Guay à titre de maîtresse des lieux.

Chaque soir en m’étendant aux côtés de mon mari, une pensée fugace pour la verge de Gabriel Davenne me traverse l’esprit et me fait sourire.


Marguerite Balan dit Lacombe 1678 - 1758

Née ou baptisée le 28 janvier 1678 sur la seigneurie De la Durantaye, Marguerite est le cinquième* enfant du couple Pierre Balan dit Lacombe - Renée Biret et elle est la troisième  des quatre filles que compte la famille de huit* enfants. Selon le registre de Notre-Dame-de-Québec, Marguerite Balan dit Lacombe épouse le maçon Mathieu Guay, le 17 août 1695. Aucun membre de la famille Balan dit Lacombe n’est présent au mariage. Elle a 17 ans et Mathieu Guay en a 41. Il s’agit pour lui de son troisième mariage : Thérèse Poirier est son épouse en premières noces et Anne Brisson en secondes.  

Au moment de son mariage, Marguerite prend en charge une famille qui compte quatre enfants dont l’aînée, Thérèse, a dix ans et la plus jeune vient d’avoir deux ans. Marguerite Balan dit Lacombe donne onze enfants à Mathieu Guay, dont neuf atteindront l’âge adulte et se marieront : Marie-Charlotte (1696-1783) qui épouse Nicolas Rousset; Marie-Catherine (1698-  ?) qui épouse Pierre-Étienne Eugène De Villy; Vincent (1700-1729) qui épouse Marie-Marguerite Roy Lapensée; Marguerite (1701- ?) qui épouse François Bissonnet; Marie (1705-1780) qui épouse François Drouet Laperche; François (1706-1757) épouse Marie-Charlotte Parent; Pierre (1709 - ?) épouse Marie-Angélique Morin; Marie-Geneviève (1710-1789) épouse Henri Dubourg Picard; Marie-Anne Jeanne (1717-1781) épouse Pierre Roger.

Mathieu Guay décède le 4 juillet 1719 à l’âge de 65 ans. À 44 ans, Marguerite se remarie le 30 décembre 1722 avec René Duchesneau de Sansregret, 27 ans. Elle lui donne un fils, Jacques (1723-1780) qui épousera Marie-Madeleine Pépin.

Marguerite Balan dit Lacombe décède le 19 octobre 1758 à l’âge de 80 ans. Elle est inhumée le lendemain à Québec. Six des 14 enfants qu’elle a mis au monde lui survivent.

*Note : La généalogie de Pierre Balan dit Lacombe et de Renée Birette présente une famille de neuf enfants, cinq fils : Jean-Baptiste (né en 1674), Étienne (né en 1676 ?), Michel (né en 1679), René (né en 1681) et Pierre (né en 1683); et quatre filles : Marie (née en 1673), Henriette (née en 1677), Marguerite (née en 1678) et Jeanne (Marie-Jeanne) (née en 1688). Cependant, l’auteure ne retient que huit enfants dans le récit, supposant qu’Étienne et René sont la même personne. En effet, aucun acte de baptême n’est retrouvé pour Étienne et il n’apparaît pas dans le recensement de 1681 alors qu’il aurait été âgé de cinq ans selon l’inscription de l’âge dans son acte de sépulture, le 24 novembre 1746. Dans les faits, Étienne Balan Lacombe apparaît pour la toute première fois aux registres de la Nouvelle-France en août 1702, à titre de parrain au baptême de sa nièce, Geneviève Bechet, fille d’Henriette Balan. Puis son nom est à nouveau inscrit dans l’acte de son mariage à Montréal avec Madeleine Brassard, le 17 octobre 1710. Au moins cinq autres mentions de lui figurent dans différents registres jusqu’à son décès en 1746. Quant à René Balan Lacombe, son acte de baptême porte la date du 15 mars 1681; son acte de mariage avec Marie-Renée Boutin est enregistré le 8 mai 1702 à L’Ancienne-Lorette, auquel sa sœur Marguerite Balan dit Lacombe a assisté. Aucun enfant n’est issu de cette union, Marie-Renée Boutin décédant huit mois plus tard à L’Ancienne-Lorette, soit le 24 janvier 1703. Selon cet acte de sépulture, René Balan Lacombe n’était pas présent. Depuis cette date, aucune mention de lui n’apparaît dans les différents registres, pas même dans un acte de sépulture à son nom. L’auteur soupçonne donc que René Balan Lacombe a changé son prénom pour Étienne entre la date de son mariage et le baptême de la première fille de sa sœur Henriette où il aurait été mentionné comme parrain sous le nom d’Étienne Balan Lacombe.