Le récit d’Henriette

Mars 1696

Henriette

Il ne reviendra pas. Je ne le reverrai plus jamais. Ni vivant ni mort. Les hommes de l’expédition n’ont pas repêché son corps, mais Michel est formel : «Charles s’est noyé avec deux autres compagnons quand leur canot a chaviré dans le sault.» Mon mari est et restera aux Pays d’en Haut. Il me rend veuve à 19 ans. L’admettre est une chose, se faire à l’idée en est une autre.

Hier, je suis retournée à la cabane que nous avons habitée Charles et moi après notre mariage. Pour rassembler nos affaires et les ramener chez mère. Que de souvenirs m’ont assaillie quand j’ai ouvert la porte. En pétrissant la motte de pain, je me pique à l’écharde arrachée à la table mal dégrossie; jeté au feu, un sabot cassé s’embrase comme une noix; sur un crochet, balance la louche en étain, ébréchée près du manche; en tas sur le coffre, s’amoncellent les vêtements de Charles raidis de crasse. Puis, je revois son visage imberbe émergeant des couvertures; ses épaules larges qui s’ouvrent en enfilant sa chemise; ses mains chaudes et fébriles quand il me déshabille… J’ai frémi.

Voilà maintenant deux ans que je n’avais pas remis les pieds dans ce logis. Je me souviens du moment où Jean Brias est venu me chercher, sur ordre de mère, environ une semaine après ma fausse-couche, en avril 94. Charles avait pris la mer pour une durée indéterminée et je ne faisais que laver les draps, les étendre, les relaver, les étendre encore. Je n’avalais rien et buvais à peine. Et puis, je pleurais sans discontinuer. Mon frère René m’avait rendu visite. Il était alors âgé de 13 ans et avait parcouru à pied la distance de huit arpents depuis la maison. Je le vois encore, debout devant le foyer, les bras ballants, regardant autour de lui et me jetant un œil rapide, embarrassé et affligé. Il est reparti presque aussitôt. Le lendemain, Jean Brias était là.

Mon beau-père a franchi le seuil prudemment. J’entends de nouveau le lent grincement de la porte poussée et je me rappelle le rectangle de lumière qui s’est allongé sur le sol jusqu’au lit, m’aveuglant presque. Et immédiatement, la voix grave au prononcé chantant de l’homme: «Ça va la Henriette? Encore au lit? Ramasse tes hardes, je t’emmène avec moi. Ta mère te réclame, elle a besoin de toi à la maison. Allez, lève-toi ma fille! On va manger un petit quelque chose en chemin…»  Ce jour-là, on peut dire que Jean Brias m’a arrachée à mon malheur. C’est un vieil homme attachant. Il pourrait être mon grand-père. Il en a la bonté et l’affection, me plais-je à imaginer, moi qui n’ai connu aucun de mes aïeux, ni Biret ni Balan. Je me suis extirpée du lit silencieusement et je me suis activée à me vêtir et à garnir un baluchon de vêtements. Puis j’ai rejoint mon beau-père dehors. Sans poser de questions, je me suis assise sur le banc de la charrette et j’ai réalisé que mes joues étaient sèches. Mes larmes étaient taries. 

Hier, Jean Brias et moi avons refait le même voyage. Il restait peu de choses à récupérer pouvant être utiles chez mère, mais je n’avais pas vraiment le cœur au tri. J’ai fait un effort pour prendre quelques objets de mon ménage abandonné : un assortiment de pots en grès, un seau à lessive, le coffre, les linges de lit et deux lampes. J’ai renoncé à la vieille table,  la paillasse,  les deux tabourets, la chaudière à puiser l’eau, le chaudron de fonte, les assiettes et gobelets d’étain, les affreuses fourrures de lit. Brias a approuvé ma sélection : «C’est bien, Henriette. Tu laisses le nécessaire pour ceux qui vont occuper les lieux à ta suite. Ils t’en remercieront bientôt, j’en suis certain. Tu es une brave fille, peut-être même la plus brave de toutes.»

Est-ce que je suis brave? Plus brave que qui? Mes sœurs? Marie a déjà donné deux fils à son mari Pierre Bissonnette et elle cultive leur petit lot presque seule, Pierre étant souvent au moulin. On a vu ma sœur aller au champ en emmaillotant son dernier-né dans son dos. Sur la seigneurie, il n’y a pas beaucoup de femmes comme elle qui manient la bèche et la faucille, encore moins en portant une charge. Moi, en tous cas, je n’en serais pas capable… Quant à Marguerite, commencer son ménage avec quatre enfants nés d’un premier lit et en mettre un autre en route, à 18 ans : elle réussit ce que j’estime être une prouesse. Il est vrai que rien n’est à son épreuve, celle-là… Enfin, peut-on exclure ma mère parmi les braves femmes auxquelles Jean Brias me compare? Huit enfants d’un premier mariage et trois autres avec lui, le dernier venant au monde alors qu’elle avait 47 ans : voilà certainement un modèle de femme forte et courageuse. Modèle difficile à égaler.

Le fait est que je n’ai rien accompli de notoire jusqu’à maintenant. Je me suis mariée à 16 ans, j’ai perdu un enfant à 17 et je me retrouve veuve à 19. Durant deux de ces trois années, j’ai vécu sous le toit familial. Quatre frères en âge de travailler au champ me dispensent d’y aller moi-même. Mes tâches se limitent aux travaux d’aiguilles, à l’entretien de la maison, à la lessive, puiser l’eau, traire les vaches, soigner le potager et le poulailler. Où est la bravoure là-dedans? Je me le demande.

La tradition veut qu’on ramène à sa veuve le fusil d’un voyageur mort lors d’une expédition de traite. C’est du moins ce qu’a raconté mon frère Michel en me remettant l’arme de Charles à son retour des Pays d’en Haut, voilà deux semaines. Toute la famille a assisté à la scène et a vu mon désarroi.

- Charles ne portait pas son fusil quand il a chaviré, ai-je dit?

- Non, il avironnait sans être sanglé. Il était barreur dans le canot de tête et moi j’étais comme d’habitude dans celui de queue parmi les porteurs. On a mis tout l’après-midi à chercher les gars mais on n’a trouvé que leur canot. Il était resté coincé entre des rochers avec une partie du fourbi dedans. J’ai moi-même repêché l’arme.  

- Que suis-je sensée en faire? L’accrocher au mur au-dessus de mon lit? La donner? La vendre?  

- Tu pourrais en obtenir 12 livres, 13 même, c’est un bon fusil. Je serais preneur, Riette. Si tu veux, je te le paierai à ma prochaine expédition.

- …

- En tous cas, penses-y. Si mes affaires s’arrangent, je remonte à Ville-Marie le mois prochain. Le seigneur Morel m’a dit qu’un approvisionneur engage des gars de 17 ans comme «voyageur» et je ne veux pas manquer ma chance en passant l’été ici.

Le fusil de Charles est toujours appuyé dans un coin de la pièce, derrière mon coffre. Je n’y ai pas retouché depuis que je l’ai mis là. J’évite même de le regarder. Michel ne m’en a pas reparlé. Mais je m’attends à ce qu’il le fasse ce jourd’hui, puisqu’il repart demain. C’est étrange, on dirait que je ne veux pas me départir de cet article ayant appartenu à mon mari. Le seul objet qui le représente vraiment. Les nombreuses heures que Charles consacrait à astiquer ce foutu fusil, minutieusement, prudemment, presque amoureusement… Voilà l’image la plus nette de lui enfouie dans ma mémoire. Pour le reste, tout devient peu à peu flou : sa manière de bouger, sa voix, son corps, jusqu’aux traits de son visage. Charles Dusseault dit Lafleur, es-tu réellement passé dans ma vie? M’as-tu aimée et t’ai-je aimé? Je suis fatiguée de réfléchir à cela.     

Allons, je dois me secouer, l’heure du souper approche. J’ai le feu à réanimer, l’eau à aller puiser et les couverts à dresser avant que les hommes reviennent. Ma décision est prise : que Michel prenne le fusil. Mis à part René, personne à la maison ne se soucie de ce qu’il advient de mes biens. Lui et moi sommes les discrets des familles Balan dit Lacombe et Brias dit Latreille. Aucune attention n’est jamais portée à ce nous disons ou faisons. Je suis l’unique représentante des Balan dit Lacombe à me préoccuper de René. Il fait de même avec moi et tout le monde s’en contente : « La Riette et Reinette font la paire », disent nos frères et sœurs en nous moquant. Continuer à utiliser nos surnoms d’enfance pour nous désigner dénote un manque de considération, il me semble. Je n’en souffre pas, mais René, oui. Je le vois. Mon pauvre frère n’arrive pas à s’affirmer, à trouver sa place dans cette maison. L’absence de Michel depuis l’automne 94 et le départ de Marguerite l’an dernier, ses deux principaux tourmenteurs, m’avaient fait espérer en une trêve d’animosité à son égard. Hélas, il n’en est rien et cela me désole.    

            

Avril 1696

Le ciel se couvre et la lumière projetée par la fenêtre décline subitement dans la pièce. Il est trop tôt pour allumer une lampe mais l’envie de le faire me tenaille. Je n’aime pas être seule quand la maison s’assombrit. Cela fait presqu’un mois maintenant que le grand déménagement a eu lieu. Celui de mère avec Marie-Jeanne et les fils de Brias. À la requête de celui-ci, ils sont partis s’installer dans la maison du métayer au domaine seigneurial. Ils ont emporté une bonne partie du ménage, me laissant seule avec Jean-Baptiste, René et Pierrot. Je tiens donc maison à la place de mère et cela me pèse. Non pas que la besogne soit trop lourde, mais je réalise que la présence de ma mère me manque. Plus que je l’aurais imaginé.

Tout en soupirant, je donne un dernier coup de cuillère à la chaudronnée du repas du soir afin que rien ne colle et que le fumet remplisse bien l’air. Mes frères ne devraient plus tarder à entrer et ils ne veulent certainement pas affronter la mine mélancolique de leur sœur. Comme moi, leur ardeur au travail n’est pas bien grande. Sans grand entrain, ils préparent la terre pour la prochaine saison. Depuis une semaine, ils refont les clôtures malmenées par l’hiver; débloquent les fossés encombrés et épierrent le champ du milieu. Pour remplacer sa participation aux labours qui devraient commencer la semaine prochaine, le beau-père a parlé de prendre un engagé. Jean-Baptiste pense qu’il peut y arriver avec les garçons, mais mère est de l’avis de Jean Brias : «À quinze et treize ans, Reinette et Pierrot n’ont pas la force nécessaire pour pousser la houe derrière le bœuf qui est de moins en moins vaillant, d’ailleurs. Il est trop vieux et les gars encore jeunots pour cette corvée-là.» Ainsi donc, aujourd’hui ou demain, Jean Brias nous amènera un homme engagé. Qui sera-t-il, d’où vient-il, logera-t-il avec nous? Devrais-je le servir comme je le fais avec mes frères? On ne m’a rien dit à ce sujet. J’ai questionné Jean-Baptiste mais il n’en sait pas davantage que moi. J’essaie d’imaginer l’accueil que nous ferons à cet étranger qui, malgré moi, m’inquiète.

Le repas du soir à peine avalé, le voilà qui passe le pas de la porte derrière le beau-père. Jean Brias présente le gars sans cérémonie, comme une chose entendue. Jean-Baptiste avance vers l’homme et lui serre la main, comme tout propriétaire agit avec quiconque entre dans sa maison. Sans se déplacer d’un pas, mes frères et moi saluons en inclinant légèrement la tête. Yves Bechet Sansoucy est d’allure ordinaire, ni grand ni court, ses vêtements ne sont pas en haillon, son visage a des traits saillants, nez long et yeux proéminents. Sous le caluron de laine, une tignasse brune, raide et longuette. Le baluchon pendu à son épaule semble bien maigre. Bref, l’éclairage de la lampe sur la table me prive d’un examen détaillé et me laisse sur une impression générale terne de notre nouvel engagé. Le beau-père enchaîne les présentations avec l’expression de ses attentes :

- Le lot doit produire son même rendement. Bechet me remplace et prend les décisions avec Jean-Baptiste. Quand il demande quelque chose, vous lui obéissez comme à moi. René et Pierre, vous avez deux choix. Soit vous lui faites la tête et vous en pâtirez, soit vous faites équipe et vous serez récompensés.

- Jean-Batiste aussi ? avance René sur un ton de défi.

- Jean-Baptiste va rendre compte des opérations à votre mère. N’oubliez pas que c’est l’aîné et que c’est à lui que reviendra la terre. Votre mère est claire sur ce point. Agissez comme si elle restait encore sous ce toit. Votre sœur la remplace et ne lui faites pas de misère. (s’adressant à moi spécifiquement), il ajoute : Quant à toi, Henriette, tu nourris Bechet et tu l’héberges ou tu le nourris seulement et il loge dans la grange. La décision t’appartient. C’est moi qui paie ses gages et c’est avec moi qu’il transige.

- …

- J’ai été assez clair ? Pour tout le monde ? lance Brias en nous fixant tour à tour.

René et Pierrot baissent la tête comme s’ils étaient déjà pris en défaut d’insubordination et ne disent mot. Yves Bechet Sansoucy et moi échangeons un regard rapide. L’homme esquisse un léger sourire que je lui rends avec la même discrétion. Quand une maison est presque vide, il y a de la place en trop et je n’ai vu aucune raison de faire dormir un engagé avec le bétail. C’est ainsi que je tranche la question en mon for intérieur.

Face à notre attitude d’acceptation et sans attendre ma décision concernant l’engagé, Jean Brias nous quitte. Sitôt la porte refermée, un silence embarrassé tombe dans la place et nous nous dévisageons gauchement. Un œil jeté à Jean-Baptiste me conforte et j’annonce :

- Bien sûr, Yves Bechet, installez-vous ici. Comme vous voyez, la place ne manque pas.

- Merci mademoiselle Henriette.

- Pardon, c’est «madame». J’ai été mariée. Ma période de deuil n’est pas finie.

- C’est vrai, je le savais mais ça m’a échappé. Vous êtes si jeune et bien accommodante…

- Bechet, avertit Jean-Baptiste, prends garde! Henriette est timide, mais je ne permettrai pas que tu abuses de ce côté serviable dont elle fait preuve ce soir.

- Oui, oui. Entendu, je vais tâcher d’être aussi inoffensif qu’un souriceau, marmonne Bechet.

Deux semaines sont passées et la présence de l’engagé dans la maison continue à me mettre mal à l’aise. Pourtant, il se fait discret et même distant avec moi. Nous ne nous parlons à peu près pas si ce n’est deux ou trois phrases à table, au repas du soir. Bechet converse surtout avec Jean-Baptiste. Il ne me donne jamais son linge à laver, puise lui-même l’eau pour se débarbouiller et se dévêtit quand la dernière lampe est éteinte. Jean-Baptiste m’a demandé ce que je pensais de lui. Je n’ai rien trouvé à dire. Ni en bien ni en mal. Pourquoi mon frère sent-il le besoin d’avoir mon avis sur Bechet? Imagine-t-il que je suis intimidée par la présence de cet homme?  «Je connais ton humilité naturelle, Henriette. Les affaires des autres passent toujours avant les tiennes, mais tu as le droit d’exiger. Tu es la maîtresse de maison désormais. Organise les choses en fonction de toi, de tes désirs et de tes vues. Bechet est un bon bougre, tu n’as pas à te défier de lui. Mais si sa vue te déplaît, on l’envoie dormir ailleurs. D’accord?»

Bien sûr, je me suis déclarée nullement perturbée par Bechet et d’ailleurs, Jean-Baptiste est à même de le constater chaque jour. Cependant, lorsque mon frère s’absente quelques heures ou parfois une ou deux journées, l’ambiance change ici. C’est une impression fugace, mais Jean-Baptiste le perçoit à son retour à la maison. L’atmosphère s’est alourdie, tendue. Mon frère attribue cela aux relations un peu étranges que nous entretenons tous avec Bechet. Il arrive parfois qu’il m’interroge en aparté :

- Il s’est passé quelque chose quand j’étais à Beaumont?

- … euh.

- Je veux dire avec Bechet?

- Non, pas de mon côté, du moins. Les garçons en profite pour l’étriver quand tu n’es pas là, mais rien de bien méchant. Seulement, je préfère que tu restes avec nous, tu comprends? Quand je vois du mauvais temps s’annoncer au-dessus du fleuve, je sais que tu vas t’esquiver. Je ne te critique pas, Jean-Baptiste. Il est normal à 22 ans qu’un gars courre les filles…

- …pas les filles, mais une seule. Ton amie Jeanne. Tu le sais pertinemment. Écoute, Henriette, je besogne fort durant les journées de travail sans en manquer une, mais celles qui sont gâchées par la pluie ou les jours fériés, je les consacre à Jeanne Maillou.

- Oui, oui. Je suis d’accord. Oublie ce que je viens de dire. Il n’y a aucun souci avec Bechet Sansoucy… comme son nom l’indique, n’est-ce-pas?   

Impossible d’insinuer quelque reproche que ce soit sur les allées et venues de Jean-Baptiste. Mon frère n’a jamais aimé une autre fille que Jeanne Maillou. De même pour Jeanne qui n’a jamais regardé un autre gars que Jean-Baptiste. Je suis convaincue qu’ils vont se marier un jour, lointain peut-être, mais ils ont la capacité de patienter. Ce sont des êtres calmes, assidus et raisonnables. Des vertus que Jeanne me reconnait à moi aussi, mais je doute de vraiment les posséder. Pourtant, en ce moment, je me sens ni patiente ni impatiente face à ma vie. Je suis seulement arrêtée, fermée, dédiée à mon ouvrage. Le temps est suspendu et je fais silence autour de moi. Ma période de veuvage sera-t-elle d’un an, comme le veulent la coutume et mère? Que m’importe. Elle se déroule sans tristesse ni amertume, sans que j’y participe vraiment. En dehors de moi, dirais-je. 

Si le souvenir de Charles s’efface à une vitesse surprenante, je n’entrevois pas encore un avenir où je me remarierais. D’abord, avec qui? Je ne trouve personne sur la seigneurie de La Durantaye qui puisse être un prétendant à mon goût. Ma sœur Marie partage mon opinion et pense que je dénicherais plus facilement quelqu’un en cherchant dans les seigneuries voisines, Berthier ou Beaumont. Là où on ne colporte pas cette histoire à mon sujet, une niaiserie que j’essaie d’ignorer, mais que Marie me rappelle souvent: «Ici, des mégères ne tarissent pas de ragots sur ta fausse-couche et le sang indien de Charles. Certaines disent même que tu attires le mauvais œil et que tu n’enfanteras plus jamais. Évidemment, je réfute de telles bêtises, Henriette, mais tant d’hommes y prêtent foi… Tu sais à qui je fais allusion.»  

Marie a peut-être raison. Me faut-il sortir de ma coquille; tenter de me remarier avec quelqu’un venant d’ailleurs; repartir une union à zéro? Probablement. Mais alors, devrai-je envisager de perdre cette maison qui m’est si chère et quitter mes frères que j’ai toujours connus et aimés et qui sont mes seuls compagnons en ce monde? Y parviendrai-je seulement? Ah, Dieu du ciel, que vais-je devenir?

 

Mai 1696

 « Henriette, comprends que je me sens coincée. Mon père a sept filles et un seul garçon. Mes deux sœurs aînées sont mariées, mon frère est mort noyé dans une expédition de traite il y a trois ans, comme ton défunt mari. Alors nous restons cinq filles à la maison. Cinq filles à marier, mais pas à n’importe qui pour papa. Il faut que chaque union lui rapporte du biens », m’a confié Jeanne, tout à l’heure, à mon arrivée pour la fête du Premier Mai sur la seigneurie de Beaumont. Nous parlions évidemment de ses amours avec Jean-Baptiste. 

Je saisis la situation familiale de mon amie. Mais à quels hommes possédant du biens le père Maillou peut-il donner ses filles, ici, sur la Coste-du-Sud? Mystère… Cependant, quiconque observe le déroulement de la fête du Premier Mai, voit le père Maillou sur le qui-vive, prêt à interpeller tout gars approchant de trop près ses filles, même la cadette qui a 14 ans. En tant qu’aînée, Jeanne, est très bien surveillée. Ma présence constante à ses côtés fait office de chaperon, en quelque sorte. Elle permet surtout à Jean-Baptiste, qui m’escorte officiellement, de demeurer avec nous sans susciter l’inquiétude paternelle. Ni mon frère ni mon amie ne se préoccupent de probables séducteurs, si tant est qu’il s’en trouve dans la maigre assemblée de Beaumont à la fête du Premier Mai.

L’après-midi tire à sa fin et voilà qu’Yves Bechet Sansoucy se joint à notre trio. Le bras de Jeanne passe subtilement du mien à celui de mon frère. Aussitôt, Yves Bechet m’offre de me raccompagner à la seigneurie De La Durantaye à la fin de la journée. Ce que je n’ose pas refuser, et mon bras glisse naturellement sous le sien. En définitive, Bechet est le seul homme à m’avoir abordée durant la journée, dois-je reconnaître. Malgré ma ferme intention de profiter de la fête pour faire des rencontres, tel que suggéré par ma sœur Marie et malgré ma volonté à me montrer avenante, je n’ai repéré aucun homme susceptible de m’intéresser. À quoi m’attendais-je à cet égard? À rien d’extraordinaire, je suppose. Croiser le regard de plusieurs; être présentée à certains; échanger quelques phrases avec d’autres; prolonger un entretien avec l’un en cassant la croûte au coude-à-coude; ou même trouver un partenaire de danse. Bref, retenir un gars pour une causerie et parvenir à le connaître sommairement. Mais voilà, il n’y a eu ni musique ni danse, à peine quelques chants autour du mât de mai garni de branches d’épinette et aucun ravitaillement servi aux gens si ce n’est un peu de bière pour les femmes et du tafia pour les hommes. Il n’y a que Bechet qui demeure à mes côtés depuis un assez long moment et je sens le départ proche. Les gens ont commencé à retourner chez eux. Mon tour arrive et je me prépare à passer une heure en tête-à-tête avec notre homme engagé. Nerveuse, je fais la tournée de salutations de mes hôtes pendant qu’il s’affaire à l’attelage qui nous ramènera à La Durantaye.  

Nous montons dans la charrette et quittons Beaumont sans rien nous dire. Voulant éviter de répondre à d’éventuelles questions sur Charles, ou sur mon état de veuvage, je prends l’initiative de la conversation. Bechet s’y prête de bonnes grâces et répond à mes questions. J’apprends donc des choses que sans doute même Jean Brias et Jean-Baptiste ignorent à propos d’Yves Bechet dit Sansoucy. Par exemple, son âge ­– 34 ans – ; son appartenance à une famille bretonne – d’où son léger accent - ; les origines du surnom «Sansoucy» – assez comiques - ; son parcours d’homme engagé qui l’a mené de Beauport à la seigneurie De La Durantaye – plutôt tortueux - ; la bonne entente présumée entre lui et le seigneur Morel De La Durantaye; son intérêt pour le transport par barge entre la Coste-du-Sud et Québec – une entreprise qui l’attire - ; l’accident qui lui a fait perdre trois dents – invraisemblable - ; et ses préférences en matière de saisons – l’automne – ; de gibier – le cerf - ; de chaussures – les bottes indiennes -; et de femmes, c’est-à-dire dans mon genre. Le sourire avec lequel il souligne cette dernière révélation n’est pas dépourvu de charme. Du moins y suis-je assez sensible pour surmonter ma gêne et sourire à mon tour, réalisant avec étonnement que cet admirateur, je l’ai sous la main depuis près de deux mois.

Désormais, il n’en faut pas plus à Bechet pour ouvrir grand son jeu. Durant les jours suivants, estimant que nous avons gagné en intimité, il entreprend de me courtiser. Ses compliments se multiplient relativement à ma cuisine, à l’aménagement de la maison, à l’entretien de la basse-cour et même à la propreté des linges. J’accueille les éloges avec retenue. C’est très agréable à entendre et plutôt inoffensif. L’est un peu moins son empressement à me suivre à l’étable quand mes frères sont absents.

La manœuvre est carrément embarrassante. Tandis que je suis occupée à traire la vache, accroupie au-dessus du seau, Bechet s’approche de moi. Les murmures, les frôlements et les soupirs saccadés qu’il émet m’agacent plus qu’ils ne m’amusent. Voilà deux semaines que ça dure et chaque fois que cela se produit, je ne trouve rien à dire pour protester. Il faut croire que le comportement de Bechet ne m’importune pas autant qu’il le devrait. Tient-il mon impassibilité pour un encouragement? C’est vraisemblablement le cas aujourd’hui. 

Bechet s’agenouille derrière moi, se colle à mon dos et passe les bras sous les miens tendus vers le pis gorgé de lait. Ses mains effleurent mon corsage et se glissent dans l’ouverture, son souffle brûle ma nuque, ses doigts trouvent la peau palpitante de mes mamelons et commencent à en pincer la pointe. Je halète mais je n’ose parler ou ralentir la cadence de ma besogne. Je crois même que je l’accélère. La vache ne réagit pas au changement. Comment ai-je assez d’attention pour le noter? Je me le demande. Maintenant, Bechet en a plein les mains de mes seins durcis, plein la bouche des baisers dans le cou et du mordillement de mes lobes d’oreille. Bientôt, n’y tenant plus et craignant de heurter le seau par un faux mouvement, je lâche prise et me laisse basculer vers l’arrière contre lui. Nous tombons à la renverse. Le temps que Bechet roule sur moi, j’ai retroussé mes jupes et je lui rends ses baisers. Quelle soif de caresses j’éprouve! Quelle ardeur contenue explose soudainement en moi! Où est passée l’Henriette Balan dit Lacombe timorée sur laquelle tous s’apitoient? L’espace de quelques minutes, elle s’est évaporée comme la brume matinale. Je ne pense plus, ne raisonne plus, n’imagine rien, n’est gouvernée par aucune volonté. Mon corps répond avidement à une question qui n’est même pas posée. Le désir s’allume et je revis.

À l’instant précis où Bechet conclut et s’affale dans un grognement, la voix de René nous parvient du dehors. Mon frère m’appelle. Il me sait à l’étable et il arrive. Je repousse aussitôt Bechet et me remets sur pieds en secouant mes vêtements piquetés de brins de paille. Du coin de l’œil, je vois Bechet assis par terre, occupé à reboutonner ses braies fébrilement, mais c’est trop tard, mon frère entre et nous surprend ainsi. Nos attitudes sont non équivoques. René fige et nous dévisage avec incrédulité et morgue, puis il tourne les talons. Livide, je reprends mes esprits. Je retourne à la vache, au tabouret et au seau. Sans un regard pour l’homme, le front appuyé au ventre humide de la bête, je réussis à balbutier: «Je me suis laissé aller et je n’aurais pas dû. C’est dit. Ne me touche plus jamais.»

Juin 1696

 

Sous le regard de Dieu, les hommes font maigre et jeûne durant les jours fériés chômés. Comme le 24 juin tombait hier, un dimanche, on observe la règle du calendrier liturgique en ne travaillant pas aujourd’hui. Tôt ce matin, Jean-Baptiste et Bechet sont partis à Beaumont. René, Pierrot et moi allons passer la journée chez Jean Brias. Il y a longtemps que l’on a vu notre mère, notre sœur Marie-Jeanne et nos trois demi-frères, Louis, Alexandre et le petit Gabriel. Je compte sur la sortie pour renouer avec René. Il ne me parle plus depuis l’incident avec Bechet dans l’étable. Son mutisme chargé de reproches me mortifie. La honte m’empêche de briser la barrière du silence. Pourtant, il faudra bien y parvenir. La bonne humeur dans la maison en dépend… Comme Jean-Baptiste et Pierrot ne remarquent rien de particulier et que Bechet se tient coi, la tension entre René et moi n’attire l’attention de personne. Il semble qu’il n’y a que moi qui la rumine. Cette visite au domaine seigneurial arrive à point nommé pour m’en distraire.   

Durant le trajet jusqu’à la métairie, Pierrot jase sans arrêt et aucune occasion de parler en aparté avec René ne se présente. Mes espoirs seront peut-être récompensés sur le chemin de retour. Après avoir retrouvé la famille, René pourrait être mieux disposé à la confidence. Je nourris également des attentes vis-à-vis de mère avec laquelle je n’ai pas eu de longues conversations depuis son déménagement. Tant de choses me trottent dans la tête…

Notre arrivée chez Brias suscite les embrassades et les remarques habituelles pour chacun, puis les garçons se retrouvent désœuvrés au milieu de la place. Ils brûlent d’aller s’ébattre au dehors et l’absence du beau-père parti au manoir seigneurial leur donne le prétexte idéal pour prendre congé de mère. Toujours fascinée par la maison du seigneur, Marie-Jeanne emboîte le pas aux cinq garçons. La paix retombe soudainement dans la pièce. Avec un profond soupir, mère se laisse choir sur une chaise à accoudoirs et étend les jambes devant elle. Je prends place sur un tabouret et je me penche vers elle. Je lui trouve un air fatigué et lui en fais la remarque. Mère hausse les épaules et répond en énumérant les défauts que présente la maison de Brias : plus petite, mal orientée pour recevoir la lumière du jour et encombrée de meubles qui met la famille à l’étroit. Elle achève en déclarant qu’elle ne l’aime pas. 

- Cette maison n’est pas mauvaise, mais elle n’égale pas la nôtre. Tu peux me croire, ma fille, ça m’a brisé le cœur de la quitter et de vous laisser là-haut, mais il le fallait.

- Bien sûr, mère, je le sais. Ne vous tracassez pas. Tout va bien chez nous. J’ai les choses en mains et les garçons ne manquent de rien. C’est à peine s’ils vous réclament de temps en temps.

- Pour ma part, je ne me languis pas tant d’eux. C’est toi, ma Riette et la maison elle-même qui me manquent. La maison que ton père a bâtie, celle des Balan dit Lacombe. C’est maintenant que je me rends compte que j’y étais beaucoup attachée. J’ai mal accepté de changer de place. Bien sûr,  j’admets que Brias a eu raison de venir vivre sur le domaine seigneurial. En tant que métayer il en a pratiquement le devoir. Il était devenu trop vieux pour continuer à faire la navette entre ici et chez nous. D’ailleurs, le seigneur Morel De La Durantaye tolérait de moins en moins notre arrangement à Brias et moi.

- C’est bien compréhensible, mère. Avec les trois fils que vous lui avez donnés, Jean Brias a maintenant sa propre descendance, sa propre famille à élever. Il est normal que ses enfants vivent sous son toit, ainsi que vous-même et Marie-Jeanne pour vous aider.

- Bah, c’est ainsi…

- Je sens votre déception et je la comprends. Êtes-vous inquiète pour notre concession, qu’elle soit maintenant entre les mains de Jean-Baptiste? 

- Certes non! Présentement, le lot 1135 prospère mieux que bien d’autres sur la seigneurie. Et tant que ton frère s’y investira corps et âme, comme tout homme veillant sur la terre qui lui revient de droit, je n’ai pas de souci à me faire. L’avenir des Balan dit Lacombe est assuré. Par contre, je ne suis pas aveugle. Jean-Baptiste a des visées ailleurs. L’acquisition de lots vacants, sur cette seigneurie ou sur une autre est paraît-il dans ses projets, selon Brias.  

- Ah bon… Vous pensez à Beaumont, peut-être. Ce serait logique qu’il s’établisse là-bas s’il épouse Jeanne Maillou. Quoique la possibilité de ramener Jeanne à La Durantaye après leur mariage est aussi envisageable.

- … et alors, tu devrais partager la direction de la maisonnée avec elle? Jeanne est ta grande amie, mais ce n’est pas dit que la cohabitation maintiendrait votre affection mutuelle dans l’état. Ce type de conflit existe, Riette, on a déjà vu ça. Cela dit, je crois que le mariage de ton frère avec Jeanne Maillou n’est pas pour demain. Jean Brias dit que le bonhomme Maillou est plus dur en affaires matrimoniales qu’en ses autres affaires. Il assure même que chacune de ses filles devrait lui rapporter plus que sa production annuelle de chaloupes. Ce n’est pas rien…

- Vous avez raison concernant l’éventuel mariage de Jean-Baptiste avec mon amie Jeanne. Elle connaît les enjeux et ne se berce pas d’illusions, mais sa foi en mon frère est inébranlable. Ils vont parvenir à se marier tous les deux, j’en suis persuadée.

- Je le crois aussi, mais alors, il s’écoulera quelques années avant que Jean-Baptiste introduise ton amie chez nous et d’ici là, bien des choses peuvent arriver. Ton remariage, par exemple.

- Ho, mère, ne vous y mettez pas vous aussi! Il y a assez de Marie qui m’y pousse…

Octobre 1696

 

Yves Bechet Sansoucy a quitté la maison hier. Enfin! La ferme entre dans sa période hivernale et selon mon beau-père, les travaux ne sont pas assez importants pour justifier l’aide d’un homme engagé. Nous nous attendions au départ de Bechet, et même plus tôt. Dans les circonstances, je ne sais qui de René ou de moi éprouve le plus grand soulagement. Car le secret entre mon frère et moi persiste. Les occasions de parler avec René sont passées sans que je n’en saisisse aucune. J’ai redouté à certains moments que Bechet ne vende la mèche. Il aurait pu faire allusion à notre écart de conduite plus d’une fois alors que les sujets de conversation autour de la table s’y prêtaient. Cela aurait été conforme à sa nature frondeuse et désinvolte. Mais non, Bechet s’est tu. Pas un mot, pas même un coup-d’œil dans ma direction ou un échange de regards avec René. Le silence est complètement retombé sur cette histoire au point où je me demande si Bechet se souvient qu’elle a eu lieu. Cependant, René ne l’a pas oubliée. Même s’il est resté muet à ce propos, son attitude fermée, voire renfrognée à mon égard et envers Bechet est éloquente. Mais René demeure René. Prêt à rentrer dans sa coquille à la moindre contrariété. Il faut le bon outil pour l’en extirper, outil que je croyais posséder, mais je me suis trompée sur ce coup-là. 

En revenant de l’étable avec le lait de la traite, le spectacle flamboyant des érables à la lisière du boisé me cloue sur place. Les rouges et les ors éclatent entre les épineux, dardés par les rayons du soleil sans nuage. Je m’arrête, dépose les seaux au sol et respire à fond l’air pur et frais, me laissant gagner par une paix profonde. Maintenant, je peux envisager avec entrain de mettre de l’ordre dans la maison, à commencer par la paillasse que Bechet occupait. Laver les draps, redresser le châlit le long du mur, balayer. C’était la place de Michel et elle le redevient.

Depuis la fin de l’été, l’espérance du retour de mon frère a plané sur la maison. Je l’ai souhaité ardemment. La bonne humeur, l’intrépidité et l’aplomb de Michel font défaut ici. Son expérience de forestier lui a donné sa stature d’homme, malgré ses jeunes dix-sept ans. Revenu s’établir sur la seigneurie, Michel aurait assuré une stabilité dans la maison, menacée par les fréquentes absences de Jean-Baptiste. Car notre aîné s’échappe souvent chez les Maillou et le fera de plus en plus durant la morte saison. Or, j’en ai hélas la certitude maintenant : Michel restera un autre hiver à Montréal. Il me faut donc envisager l’enfermement durant les cinq prochains mois avec René et Pierrot pour toute compagnie.

Et puis une autre difficulté va bientôt poindre dans notre cercle familial. Je suis persuadée d’être enceinte de six mois. Si j’ai réussi à cacher mon état jusqu’ici, nausées et fatigues, le renflement de la taille va commencer à me trahir. Plus d’une fois j’ai failli m’ouvrir à mère ou à Marie sur ma condition, puis à la dernière minute, j’y ai renoncé, soit par gêne, soit mue par un vague espoir de fausse-couche. Mais surtout, je crois, je ne voulais pas être confrontée aux inévitables questions sur l’identité du père.

Honnêtement je ne sais que penser d’Yves Bechet. Le prendrai-je comme deuxième époux si tant est qu’il le propose? Je le soupçonne fort d’être trop épris de liberté pour vouloir s’engager au mariage. Combien de fois a-t-il rabâché à mes frères, à Jean-Baptiste en particulier, les avantages de la vie de célibataire? À la fin de son séjour chez nous, Bechet s’est même déclaré ravi de retourner à Beaumont auprès de ses amis et connaissances dont la gaie société lui ont beaucoup manqué. À l’écouter discourir sur les femmes accortes qui résident dans la seigneurie voisine, je me suis formé l’idée que je ne plais pas vraiment à Bechet et qu’il pourrait bien se montrer rétif à endosser la paternité de l’enfant qu’il m’a mis au ventre. Pourquoi me morfondre avec une question dont l’issue est encore incertaine? Rien ne presse pour le moment. « Continuons à se taire », me dis-je.

Un vent tourbillonnant se lève et fait battre la porte mal ajustée sur ses gonds. L’air froid s’infiltre dessous, frôlant nos pieds jusqu’aux chevilles. Pierrot se cale sur sa chaise, lève les genoux et les appuie sur le bord de la table en râlant:

- Où est encore passé le tapis de corde qui bouche le seuil de la porte? On gèle ici.

- Ce ne serait pas le cas si tu t’occupais mieux du bois de chauffage, répond Jean-Baptiste.

- Mais c’est faux! Le mur nord de l’appentis est rempli de bois fendu jusqu’au toit. Ça fait deux bonnes semaines que je m’esquinte rien que là-dessus…

- En effet, mais encore faut-il le rentrer dans la maison, le bois. Henriette ne peut pas tout faire en même temps, sa besogne et la tienne…

- Voyons les garçons, dis-je. Pas d’alarme pour le chauffage si tôt dans la saison. Nous allons nous ajuster avec les tâches à faire, ensemble. Bechet me rentrait le bois chaque matin. J’ai pris la relève spontanément ces trois dernières semaines, mais il est vrai que c’est la responsabilité de Pierrot et elle devrait lui revenir.

- Et pourquoi pas Reinette, rétorque Pierrot? Il n’est plus requis au labour d’automne puisque le travail est terminé, non? Ou bien toi, le grand frère? T’aurais amplement le temps de te charger de la corvée de bois si tu n’étais pas toujours parti…

- Paix, paix! Je ne veux pas entendre de chicane autour de la table avant le souper! Vous réglerez ce problème entre vous, au retour de René. Vous le ferez calmement sinon, je continuerai à sortir pour m’approvisionner moi-même, tranchai-je avec humeur.

La porte s’ouvre brusquement. Accompagné d’une grande bourrasque, René fait son entrée. Il était passé par la métairie voir mère. Nous l’attendions pour nous mettre à table. Je me porte à l’âtre et m’apprête à remplir les bols de mon ragoût en écoutant l’interrogatoire suivant :

- Alors, quelles sont les nouvelles du manoir, lance Jean-Baptiste?

- Pas grand-chose qu’on ne sache déjà… sauf peut-être une, répond René.

- Ah bon?

- Une petite fille… elle s’appelle Marie-Charlotte.

- Et alors, cette petite fille… elle a fait quoi?

- Elle s’est fait baptiser la semaine dernière, le 12 octobre.

- Donc il s’agit d’un bébé.

- Oui.

- Intéressant, mais encore?

- Bah, on devrait être content de cette naissance, du moins tous les Balan dit Lacombe.

- Parce que… Ah, René, aboutis à la fin, s’impatiente Jean-Baptiste!

- Parce que c’est notre nièce. Voilà!

- Tu veux dire la fille de notre sœur Marie ou de notre sœur Marguerite, demande Pierrot?

- De Marguerite, bien sûr, coupe Jean-Baptiste. As-tu vu un gros ventre à Marie dernièrement?

- Euh, non, mais ça ne paraît pas toujours quand une femme est enceinte, pas vrai?

- Bien dit! Ça ne paraît pas toujours…répond René en me fixant dans les yeux.

« Dieu du ciel, René a décelé quelque chose » me dis-je. Je détourne le regard et m’empresse de babiller sur l’heureux événement pour dissiper mon émoi. Les garçons le commentent à peine, mais profitent du sujet de conversation pour parler de Marguerite et de la chance inouïe qu’elle a de vivre dans une grande maison à Québec. Et puis, jusqu’à la fin du repas, il n’est plus question que de la ville et de ses attraits.

Le lendemain, n’y tenant plus, je décide de parler de ma grossesse à Marie. Je la rejoins chez elle et la trouve entourée de ses trois bambins de cinq, trois et un an. L’aîné, Honoré, m’accueille avec des transports de joie en se jetant contre mes jupes tandis que ses frères sont couchés en boule sur le lit, les yeux larmoyants et le nez morveux. Ils remarquent à peine mon arrivée tandis que je me déleste de ma cape. Marie est à la lessive des langes et me reçoit avec un sourire contraint :

- Ah, Riette, tu me fais une visite! Quel plaisir… Entre, entre te réchauffer.

- Bonjour ma sœur. Je vois que tes petits sont enrhumés. Ils ne sont pas fiévreux, j’espère.

- Je ne crois pas, non. Tu sais, les jeunes enfants, c’est souvent dolents, mais gravement malades, pas tant que ça. Nos petits chérubins sont toujours plus solides qu’ils n’y paraissent. Mes deux derniers vont bondir et piailler dans quelques jours. Tu verras quand ce sera ton tour, car je suis sûre que ton tour reviendra, va!

- … Oui, enfin, il se peut que…

- … que j’aie raison? J’ai certainement raison. Les filles de Renée Biret, elle-même femme féconde,  le sont autant qu’elle. La preuve? Marguerite, par exemple : elle se marie en août, accouche 14 mois plus tard. Assez rapide, je dirais. Ou bien, prenons simplement mon exemple. J’ai épousé Jean en 1691, j’ai trois marmots et un autre en route qui va naître au début de l’année 97. Quatre enfants en six ans de mariage…

- Marie, tu es enceinte et tu ne nous as rien dit! Comment est-ce possible, tu n’es même pas grosse…

- Mais oui, je le suis. Personne ne me regarde de près, ni de loin, d’ailleurs. Je ne sors presque plus. Je n’ai pas vu mère depuis la Fête du Mai, et toi, depuis mars. Alors pour remarquer ma grossesse, il n’y a personne.

- …

- Viens t’asseoir près de moi et racontes. Comment ça va à la maison depuis le départ d’Yves Bechet dit Sansoucy?

Ouille! Il ne fallait pas mentionner ce nom. Mon cœur manque un battement et je fais un effort pour me ressaisir. Prenant l’air le plus détaché possible, je bavarde sur la famille, l’organisation de la maisonnée, les allers et venues de Jean-Baptiste, l’absence de Michel, l’humeur des garçons. Marie m’interrompt de temps en temps par une question anodine, je réponds, puis reprends ma narration du train-train de la vie ordinaire, plutôt morne qu’est la mienne. Habilement, j’évite de parler de Bechet. Marie enchaîne avec des nouvelles sur son mari, sur Marguerite et sur mère. J’acquiesce tout en gardant les yeux rivés sur mes petits neveux.

En façade j’affiche un air placide, mais en dedans, je suis abasourdie, une pensée tourne en boucle dans mon esprit : « Marie et moi sommes toutes deux enceintes, possiblement rendues à la même étape de grossesse... » Alors que je devrais sauter sur l’information comme entrée en matière pour révéler à ma sœur aînée ce que j’envisageais de lui annoncer, me voici muette. De stupeur, d’embarras, de honte? Peu importe, il devient évident que plus ma visite se prolonge, moins je suis encline à m’ouvrir sur mon état. Bientôt, les enfants réclament notre attention et c’en est fini de notre entretien. Marie se lève, recouvre les petits dans le lit; rejoint son aîné à l’âtre et lui montre à manier le pesant tisonnier; puis elle retourne à son bac à lessive. Je l’embrasse au passage, prends ma cape et sors. Rien ne sert de m’attarder.

Finalement, je repars comme je suis venue, la tête inquiète et le cœur lourd d’une confidence difficile à garder secrète et tout aussi difficile à partager. Sur le chemin du retour à la maison, je réfléchis à la rencontre. L’image de Marie et sa façon de porter le tablier à bretelles au noeud relâché dans le dos me frappe. « Ma foi, c’est exactement ainsi qu’il faut s’attifer pour avoir une silhouette banale » songeai-je.

Décembre 1696

Pour un 13 décembre, le couvert neigeux est étonnamment peu épais dans les champs qui bordent de part et d’autre le chemin entre notre seigneurie et celle de Beaumont. Le cheval ne peine pas, avançant avec aisance sur la neige préalablement piétinée depuis la dernière bordée. Avant notre départ de la maison, Jean-Baptiste a garni la voiture de pelisses pour me garder au chaud, mais je grelotte tout de même.

- Henriette, tu as froid, me demande-t-il?

- Un peu, mais ce n’est rien.

- Anxieuse peut-être. Tu n’as rien dit depuis qu’on est parti.

- Je continue à ne pas vouloir forcer la main à Yves Bechet. Par ma faute, il est très tard pour lui parler de ma grossesse. Trop, peut-être…

- C’est tard, bien sûr, trop, non. Il faut inévitablement que Bechet le sache. D’ailleurs, tu ne dois pas présumer de son refus à t’épouser simplement parce que tu es gênée d’avouer qu’il t’a mise enceinte.

- Je ne suis pas gênée…

- Bien sûr que tu l’es! Ne rien dire à personne. Ni à mère, ni à moi. Attendre en silence d’être démasquée par ta taille. Et puis Reinette qui sait probablement tout depuis le début et qui se tait, l’imbécile.

- Ne traite pas notre frère d’imbécile juste parce qu’il a su rester discret.

- …

- Cela n’aurait jamais dû être un secret, je le réalise maintenant. Mais voilà, j’ai décidé de tout garder pour moi et on en est là. En prenant les choses en mains comme tu le fais, Jean-Baptiste, tu m’aides vraiment beaucoup et je t’en suis reconnaissante. Je n’osais pas…Merci en tout cas.

- C’est normal, Henriette, on est une famille. Si je te soutiens, c’est autant par devoir que par amour fraternel. Il n’est pas question qu’une Balan dit Lacombe soit abandonnée des siens pour affronter une telle difficulté.

Entre Jean-Baptiste et moi, le silence retombe. Ce n’est pas plus mal. Tout a été dit. Durant le temps qui reste avant notre arrivée à Beaumont, je prépare mentalement ma rencontre avec Yves Bechet dit Sansoucy. Bien qu’il ait été convenu que je le verrais d’abord et Jean-Baptiste ensuite, ce premier face-à-face après trois mois avec l’homme engagé m’embarrasse. Comment Bechet accueillera-t-il mon annonce? Quelle sera son premier réflexe? De la surprise, certes, mais encore? De l’arrogance, du mépris, du rejet? Dans ce genre d’affaire, les hommes sont souvent prompts à se défiler de la faute pourtant commise à deux.

D’après les réactions des membres de la famille au moment où mon état a été découvert, il y a deux jours, la critique s’est portée davantage sur Bechet que sur moi. Ayant été claire par l’aveu de mon consentement à l’acte et donc qu’il n’y avait pas eu viol, Yves Bechet a bénéficié de l’indulgence due à sa fougue et aux louvoiements naturels mais condamnables de son sexe. Quant à mon comportement, tout aussi blâmable, selon moi, mes frères l’ont attribué à ma timidité excessive qui m’empêche de résister aux insistances d’autrui. Bien que délestée par leur opinion favorable sur moi, je me suis questionnée sur sa justesse. Me suis-je réellement laissée faire par Bechet par timidité ou ai-je été active quand il m’a culbutée? Ah, voilà bien la question que Bechet ne manquera pas de soulever tout à l’heure…  

Puis, à la maison, la discussion s’est aussitôt tournée vers les conséquences de la grossesse et les dispositions à prendre. Sur cet aspect du problème, je me suis sentie plus coincée. D’emblée, Jean-Baptiste a déclaré que je devais impérativement me marier, et que Bechet n’était pas un mauvais diable. « On peut le taxer de fanfaron, mais il fera un époux aussi sérieux et conscient de ses devoirs qu’un autre. Je le connais assez pour lui accorder ma confiance là-dessus. » Mon frère aîné avait raison, les choses devaient se passer ainsi: accepter d’épouser Yves Bechet dit Sansoucy et espérer qu’il accepte lui aussi. Quitte à l’y obliger. Comment? Jean-Baptiste est resté évasif là-dessus et j’ai préféré ne pas le savoir. 

En définitive, je reconnais n’avoir pas d’autre choix que d’aller au mariage avec Bechet. J’ai eu beau jongler pour trouver une alternative durant deux jours et deux nuits, je l’ai fait en vain et je m’y suis épuisée. Devant mon teint blafard ce matin, René s’émeut.

- Pourquoi tu ne veux pas de Bechet? me demande-t-il en aparté.

- Je ne sais pas exactement.

- Il te déplaît? Tu doutes de sa valeur… comme mari et comme père de l’enfant?

- Sur ces points, est-on jamais assuré par avance de la valeur d’un célibataire endurci? Bechet me plaît-il, veux-tu savoir. Eh bien, il me laisse indifférente, je crois. Je ne pourrais m’en enticher, mais il ne me fait pas horreur non plus. Je suis même persuadée de pouvoir m’accommoder de cet homme. Mais, vois-tu, j’aurais aimé choisir mon deuxième époux, comme j’ai choisi le premier. Le choisir et être choisie par lui.

- Pas être contrainte par les circonstances. Être courtisée, même…

Pourquoi cette petite phrase de René me trotte-t-elle dans la tête depuis notre arrivée chez les logeurs d’Yves Bechet : « Pas être contrainte… être courtisée »?  Leur maison jouxte la grange du moulin seigneurial. Assez haute pour comporter un deuxième étage, elle offre une façade étroite et une profondeur appréciable dont on peut mieux juger dès qu’on y pénètre. Notre regard se perd aussitôt dans un long corridor disposé face à l’entrée principale. De part et d’autre, on devine plus qu’on ne les voit, des portes d’accès aux différentes pièces de la maison. Jean-Baptiste me précède, salue le couple hôte qu’il connaît déjà et me présente comme sa sœur. L’homme est très grand et corpulent, la femme semble plus âgée, frêle et indolente. Ils nous font bon accueil et nous invitent au coin du feu tout en offrant de nous débarrasser de nos capes. Mon frère enlève la sienne, mais je garde la mienne. Après avoir devisé de choses et d’autres, Jean-Baptiste s’enquiert de la présence d’Yves Bechet.

- Habituellement, le jeudi, il va au moulin au cas où on aurait besoin de lui, répond l’homme.

- Mais pas aujourd’hui, enchaîne la femme. Il fainéantise dans sa chambre, la porte fermée, et se plaint d’avoir froid. Il réclame un petit poêle, le drôle. Je lui en ferais un petit poêle de fonte au prix qu’il paie, moi…

- Suffit la mère! Messieurs, dames ne veulent pas savoir ça. Va chercher Bechet et dis-lui qu’on le demande.

- Permettez que je vous suive, madame. Je dois lui parler en privé, dis-je en emboitant le pas à la vieille.

Elle s’arrête, se retourne, me toise de la tête aux pieds, revient à mon visage, plisse les yeux à la recherche de je ne sais quoi sur mes traits. Elle décèle probablement ma gêne, car elle me désigne la porte de Bechet en disant : « C’est bon, allez-y seule. Vous ne seriez pas accompagnée de votre frère si vous aviez des intentions malséantes en tête. » Voilà bien le genre de pensée qui n’a aucune chance de m’effleurer au moment où je distingue Yves Bechet en entrant dans le cagibi sombre qui lui fait office de chambre. Pelotonné dans une fourrure mitée; les jambes pendantes au bout d’un lit bancal; chaussé de deux ou trois paires de bas enfilés les uns sur les autres; la tête enfoncée dans une toque en peau de loup, d’ours ou de castor; Yves Bechet somnole contre le mur.

Par convenance, j’avais eu l’idée de laisser la porte ouverte, mais je me ravise. Si je dois tirer Bechet du sommeil, aussi bien utiliser le bruit qu’elle émet en se fermant. Je répugne à appeler notre ancien homme engagé, à prononcer son nom, à le toucher. Le léger claquement de la porte produit l’effet escompté et Bechet sursaute. Il ouvre les yeux et m’aperçois dans le filet de lumière projeté par la petite fenêtre. Me reconnaissant aussitôt, il se redresse :

- Ça alors, Henriette Balan ici! Que me vaut l’honneur? Mais attends, j’ai peur de n’être pas présentable dans cette tenue… Il est vrai que tu m’as déjà vu en posture plus dénudée… Jamais j’aurais imaginé avoir ta visite.  

- …

- (se levant et serrant les pans de fourrure autour de lui) T’es de passage à Beaumont pour voir Jeanne? Jean-Baptiste t’accompagne je suppose… C’est gentil de passer me voir en tout cas.

- Yves Bechet, dis-je, je ne suis pas en visite de courtoisie. Je suis accompagnée par mon frère, mais ce que j’ai à t’apprendre, je veux te le dire seule à seul.

À ces mots, le sourire de Bechet s’éteint. L’air soudain grave, il se rassoit sur le lit et m’indique le tabouret non loin, mais je reste debout, les jambes flageolantes. Lentement, sans le quitter des yeux, je dénoue les attaches de ma cape, que j’ouvre et fais glisser de mes épaules à mon bras. Durant la minute d’après, qui s’écoule en silence, ma gorge se serre et ma vue se brouille, à mon grand désarroi.

- Holà, la belle! Ne te chamboule pas ainsi. Je ne suis pas un sans-cœur, j’ai compris.

- …

- L’enfant que tu portes est le mien, Henriette Balan. Il ne peut être de personne d’autre. Je suis bien placé pour savoir que tu ne couches pas, que tu es la femme la plus réservée que je connaisse, irréprochable, même. Depuis ton veuvage, je suis sans aucun doute le seul à t’avoir prise et encore, une seule fois.

- Oui. Apparemment, ça a suffi pour m’engrosser, dis-je en reprenant une certaine contenance. Au début, cela m’a tellement étonnée que j’ai mis du temps à réagir. Avec Charles, j’ai attendu plus d’un an avant de tomber enceinte. Puis, j’ai perdu l’enfant. Alors, je me suis convaincue que je perdrais aussi celui-là et j’ai décidé de laisser aller les choses.

- Mais le p’tit n’est pas parti, tu l’as gardé.

- Voilà : d’un mois à l’autre, l’enfant s’est accroché et maintenant il va naître.

- Sitôt?

- Pas maintenant, non. J’accoucherai dans un peu plus de deux mois, autour du 25 février.

- Bon, bon. Tu m’as dit que ton frère est là? Oui. Alors, donne-moi quelques minutes et je vous rejoins.

En refermant la porte de la chambre, je me suis demandé pourquoi j’appréhendais tant la rencontre avec Bechet. Loin de se défiler, il a reconnu sa paternité sans hésiter. Loin de m’insulter, il m’a qualifiée d’irréprochable. Pour peu, il se serait déclaré ravi de l’annonce ou même amoureux de moi.  Le « Pas être contrainte… être courtisée »  de René me revient en mémoire et je souris. Jean-Baptiste, qui devait guetter avec impatience mon retour dans la salle, surprend le sourire sur mes lèvres et pousse un soupir si sonore que nos hôtes ont un mouvement de surprise. Avant que je n’aie eu le temps de revêtir ma cape, la vieille fixe ma taille et devine l’objet de notre visite. Dans l’instant qui suit, elle accueille l’arrivée d’Yves Bechet avec un air glacial alors que son compagnon lui adresse un clin d’œil égrillard. Puis, c’est non sans déplaisir que Bechet, Jean-Baptiste et moi nous nous soustrayons à leur compagnie et sortons pour converser. Autant voulons-nous échapper aux remarques désobligeantes de la vieille, autant cherchons-nous un lieu pour nous entretenir privément.

Sitôt dehors, Yves Bechet nous entraîne vers la dépendance de la maison afin de nous protéger sinon du froid, du moins du vent. Au fond, parmi les cageots, je repère un endroit où m’asseoir et je m’y dirige aussitôt, car je commence à être fatiguée. Cependant, mon frère et Bechet ne me rejoignent pas. Ils demeurent sous l’auvent à l’entrée, surveillant le va et vient alentour et ils devisent à voix basse. Habitée d’un sentiment de calme, je les regarde parler ensemble et vraisemblablement décider de mon sort. J’observe leur entretien avec confiance, animée par l’espoir que tout va se régler très vite et très bien. L’attitude de mon frère est empreinte du sérieux et de l’assurance qui le caractérisent toujours alors qu’Yves Bechet semble en proie à la nervosité. Il me jette de temps en temps un coup d’œil rapide. Nos regards se croisent alors et je ne sais comment interpréter le sien. Quant au mien, il ne reflète certainement aucune animosité, aucun reproche, aucun regret, émotions qui auraient tout pour le mettre mal à l’aise ou sur ses gardes. Au contraire, j’apprécie le changement d’allure de Bechet en discussion avec Jean-Baptiste et je le considère, je pense, avec un air d’obligeance.

Le conciliabule ne dure pas. Les hommes conviennent rapidement d’une promesse de mariage entre Béchet et moi, promesse à laquelle je donne mon aval. Ne reste plus qu’à la faire enregistrer en bonne et due forme, le jour même en la paroisse de Saint-Étienne de Beaumont, une exigence de mon frère. Tout en nous acheminant vers la maison du curé, je le vois, Yves Bechet dit Sansoucy se prête à la démarche avec réserve :

- Mes amis, le soleil décline et vous ne devrez pas tarder à vous remettre en route. Si le curé n’est pas disponible, je peux l’attendre et faire préparer le document et le signer plus tard, demain même. Rien ne presse du moment qu’on s’est entendu, non?

- Bien sûr, dis-je. Nous gagnerions du temps, Jean-Baptiste. Je suis lasse et je ne veux pas retourner à la maison de nuit…

- Voyons, Henriette, une promesse de mariage, c’est comme le mariage. Les deux partis doivent signer le papier.

- T’en est certain Balan?

- Absolument, et si ça se trouve, un témoin est requis. En tant que frère aîné d’Henriette, je suis le témoin tout désigné. Allons-y donc!

Février 1697

Demain, cela fera deux mois, jour pour jour qu’Yves Bechet et moi avons signé notre promesse de mariage. Mais rien encore ne s’est passé. À chaque fois que Jean-Baptiste s’est rendu à Beaumont, je l’ai pressé d’obliger Bechet à fixer une date. Mais, jusqu’à maintenant, mon frère n’a rien obtenu. Je crois même que Bechet l’évite, car jamais il ne lui confie de message pour moi. Le silence de mon supposé promis me paraît suspect en plus d’être franchement décevant. Si j’ai pensé une minute que Bechet se mettrait en frais de me fréquenter ou même de me courtiser un brin à la suite de la promesse de mariage, je constate maintenant ma méprise. Je ne suis qu’une sotte, une sotte romantique. Ah, Charles Dussault, auras-tu été le seul homme à m’avoir conté fleurette de toute ma vie?

Avant hier, en soirée, j’ai été assaillie de crampes et René a insisté pour que je m’étende. Cela m’a effrayée. Au moment où j’allais céder à la panique et accepter qu’on aille chercher mère ou Marie, les douleurs ont cessé. Elles ne sont pas revenues depuis. René me surveille constamment, s’alarme du plus petit essoufflement ou de la plus légère grimace, se précipite pour soulever la moindre charge à ma place. Bien sûr, je suis troublée, mais rien ne cesse de le manifester. Cela rendrait mes frères nerveux et l’ambiance deviendrait intenable à la maison. Tout de même, j’aimerais bien que quelque chose arrive pour mettre fin à cette interminable attente.

Comme si René lisait dans mes pensées et s’exaspérait de la situation et de l’inaction, il prend son manteau, son caluron, enfile ses bottes. « Je pars faire un tour », lance-t-il en sortant précipitamment. Jean-Baptiste et Pierrot se dévisagent en silence. Ont-ils le goût de suivre leur frère? J’espère que non. Tout, sauf rester seule ici! Je m’approche de la fenêtre et tente d’apercevoir René, mais le givre sur les carreaux empêche de distinguer quoique ce soit, sinon la lumière scintillante d’un plein soleil. « Au moins, il fait beau », me dis-je avec accablement. C’est devenu une habitude chez moi d’évaluer la température et parfois de m’en préoccuper dès qu’un membre de la famille sort de la maison. Mère avait coutume de regarder dehors après le départ de quelqu’un, mais elle n’a jamais exprimé les motivations de son geste. Je sais maintenant qu’il y avait de l’inquiétude. Ah, mère, ma bonne mère, vous me manquez si fort en ce moment! 

Le jour se lève à peine mais je ne peux rester couchée. Pourtant le sommeil m’a fait défaut une bonne partie de la nuit et je dormirais bien encore un peu, tant je me sens fourbue. Les garçons, eux, ne s’éveilleront pas avant une heure si je ne fais pas de bruit. Malheureusement, mon tâtonnement dans l’obscurité pour trouver le pot de chambre produit un raclement sonore, et, joint au jet d’urine qui s’ensuit, fait s’agiter René sur sa paillasse. J’ai le temps d’enfiler bas, jupes, mantelet, tablier et coiffe, avant que mon frère ne soit tout à fait réveillé.

- Attends-moi, Henriette. Je vais te puiser l’eau et rentrer du bois, chuchote-t-il.

- Rien ne presse, j’en ai assez pour ranimer le feu… et la grosse chaudière est encore à moitié pleine. Vraiment, tu peux rester sous les couvertures si tu veux, je n’ai besoin de rien.

- Non, aujourd’hui, je n’ai pas le temps de paresser, murmure-t-il.

Tandis que René s’habille à la hâte et en silence, j’essaie de trouver une explication à son étrange réponse. Rien ne me vient à l’esprit. Aucune corvée urgente n’est en attente, aucun événement sur la seigneurie n’est prévu, aucune visite de qui que ce soit n’est annoncée. Au moment où René me rejoint devant l’âtre, nous percevons le bruit d’un attelage qui arrive et s’immobilise dans la cour. Au son des grelots, je devine qu’il s’agit du traîneau à lices de mon beau-père.  

- Jean Brias sitôt ici? Est-il arrivé malheur à notre mère, dis-je sur un ton d’alarme?

- Non, non. Le beau-père ne vient pas ici à cause de notre mère, mais à cause de toi.

- Que me veut-il? Qu’est-ce que j’ai fait? Pourquoi de si bonne heure, nous sommes encore à la barre du jour?

- Il t’amène à Beaumont, si tu te sens en état de voyager ce matin.

- Ah! Pour me marier avec Yves Bechet, évidemment, dis-je après réflexion. Je comprends maintenant où tu es allé hier, ajoutai-je sur un ton de reproche.

- Écoute Henriette, il fallait que j’intervienne. Ton enfant peut naître d’un jour à l’autre et je ne veux pas qu’il soit bâtard. Ce n’est pas digne de ta réputation ou de celle des Balan dit Lacombe.

La minute suivante, Jean Brias entre. Avec lui, le froid du dehors et sa voix tonitruante se répandent dans la place. Ceci achève de tirer du lit Jean-Baptiste et Pierrot qui s’étaient réveillés au bruit de l’échange avec René. Abasourdie, je n’ai pas le temps de me composer une mine affable pour accueillir mon beau-père, ce dont il s’émeut aussitôt :

- Ça ne va pas mon Henriette? Tu ne te sens pas d’attaque pour une virée à Beaumont?

- Euh… Enfin, si. Je crois que je ne vais pas accoucher là, ce jourd’hui. À moins que les ballottements du voyage ne provoquent le travail… avançais-je sur un ton terrifié.

- Ne te morfonds pas à ce propos. Sur notre route il n’y a pas une seule demeure qui n’ouvrirait pas grand ses portes afin que tu mettes ton enfant au monde bien au chaud. Tu me fais confiance?

- Oui, bien sûr.

- Alors, mettons-nous en route dès à présent. Ta mère a préparé du pain, un morceau de jambon et une pomme pour te sustenter si tu n’as encore rien mangé.

- Yves Bechet est-il prévenu, demandais-je avec incrédulité?

- Il n’a pas besoin de l’être, il a signé la promesse de mariage. Maintenant, il est temps qu’il devienne ton mari avant d’être père. Tu es d’accord avec ça, Henriette?

- Certes. Voilà exactement deux mois que j’ai accepté de l’épouser. Que cela se fasse donc!

Un poids énorme tombe soudainement de mes épaules. Avec calme, je revêts ma cape, mes moufles et mes bottes. J’embrasse chacun de mes frères avec effusion, particulièrement René. Touchée par les préventions maternelles de Renée Biret, par la protection paternelle de Jean Brias dit Latreille et par l’amour fraternel de mes frères Balan dit Lacombe, en ce 13 février 1697, je quitte la maison familiale sans peur, amertume ou désespoir. Au contraire, j’ai foi en mon avenir. Je m’apprête à fonder une nouvelle lignée, dans la foulée de ma mère et de mes sœurs Marie et Marguerite. Je prends ma place dans le pays en tant que fille de «fille du roi».  Tel est mon destin.

Henriette Balan dit Lacombe 1677 - 1715

Née le 1er février 1677 et baptisée le 4 avril, Henriette est le troisième* enfant du couple Pierre Balan dit Lacombe - Renée Biret et elle est la deuxième des quatre filles que compte la famille de huit* enfants. Le 16 novembre 1693, en la paroisse de Saint-Michel de Bellechasse, Henriette épouse en premières noces Charles Dussault. Il a 20 ans et Henriette en a 16. Aucun membre de la famille Balan dit Lacombe n’apparaît au registre du mariage. Charles Dussault décède quelques années plus tard, on n’en connaît pas la date, mais cela survient avant décembre 1696. Le couple est resté sans enfants.

Henriette épouse en secondes noces Yves Bechet Sansoucy le 13 février 1697 suite à une promesse de mariage enregistrée le 13 décembre précédent, en la paroisse de Saint-Étienne de Beaumont. Le couple s’établit à Montmagny dès 1700. Henriette donne naissance à dix enfants. Le tout premier est baptisé du nom de Joachim, le 26 février 1697, soit 13 jours après le mariage de ses parents. De cette famille, quatre enfants seulement atteindront l’âge adulte et trois se marieront : Gabriel (1698 -1776) épouse Marie-Jeanne Thérèse Chedevergne Larose; Marie-Marthe (1705 - 1766) épouse Adrien Deschamps Laliberté; et Marie (1709 -1794) épouse Pierre Chedevergne Larose.

Chez les Bechet Sansoucy, le mois de juillet 1715 sera particulièrement noir avec trois décès à cinq jours d’intervalle: le 20 juillet, la dernière-née âgée de six semaines, baptisée Rosalie; le 22, sa maman Henriette Balan dit Lacombe à l’âge de 38 ans; et le 25, le sixième enfant de la famille, Jean-Baptiste, à l’âge de 9 ans; tous inhumés à Montmagny.

*Note : La généalogie de Pierre Balan dit Lacombe et de Renée Biret présente une famille de neuf enfants, cinq fils : Jean-Baptiste (né en 1674), Étienne (né en 1676?), Michel (né en 1679), René (né en 1681) et Pierre (né en 1683); et quatre filles : Marie (née en 1673), Henriette (née en 1677), Marguerite (née en 1678) et Jeanne (Marie-Jeanne) (née en 1688). Cependant, l’auteure ne retient que huit enfants dans le récit, supposant qu’Étienne et René sont la même personne. En effet, aucun acte de baptême n’est retrouvé pour Étienne et il n’apparaît pas dans le recensement de 1681 alors qu’il aurait été âgé de cinq ans selon l’inscription de l’âge dans son acte de sépulture, le 24 novembre 1746. Dans les faits, Étienne Balan Lacombe apparaît pour la toute première fois aux registres de la Nouvelle-France en août 1702, à titre de parrain au baptême de sa nièce, Geneviève Bechet, fille d’Henriette Balan. Puis son nom est à nouveau inscrit dans l’acte de son mariage à Montréal avec Madeleine Brassard, le 17 octobre 1710. Au moins cinq autres mentions de lui figurent dans différents registres jusqu’à son décès en 1746. Quant à René Balan Lacombe, son acte de baptême porte la date du 15 mars 1681; son acte de mariage avec Marie-Renée Boutin est enregistré le 8 mai 1702 à L’Ancienne-Lorette, auquel sa sœur Marguerite Balan dit Lacombe a assisté. Aucun enfant n’est issu de cette union, Marie-Renée Boutin décédant huit mois plus tard à L’Ancienne-Lorette, soit le 24 janvier 1703. Selon cet acte de sépulture, René Balan Lacombe n’était pas présent. Depuis cette date, aucune mention de lui n’apparaît dans les différents registres, pas même dans un acte de sépulture à son nom. L’auteur soupçonne donc que René Balan Lacombe a changé son prénom pour Étienne entre la date de son mariage et le baptême de la première fille de sa sœur Henriette où il aurait été mentionné comme parrain sous le nom d’Étienne Balan Lacombe.