La correspondance de Dame Gunelle - Première partie

Écosse 1424 – 1426

Correspondance entre deux amies d’enfance, Seonnag et Gunelle.

Seonnag

Le 1er jour du mois d’octobre de
La 18e année du règne du roi Jacques

 

Ma précieuse amie Gunelle,

Ton absence me pèse plus que je ne l’aurais cru. Nos conversations me manquent, ton esprit également. Aberdeen est bien triste sans toi. Céans, les gens de la cité s’affairent à leurs tâches quotidiennes, ignorant tout de mon chagrin et de mon inquiétude. Mes pensées se tournent vers mon âme sœur, mon amie d’enfance, que l’on conduit à l’abattoir contre son gré dans ce pays rustre des Highlands et tout cela pour une question de blason. Je maudis cette entente de nous avoir éloignées si loin l’une de l’autre.

Certes, ce n’est point la France me diras-tu. Jadis, je savais que tu reviendrais après tes études. Rappelles-toi, enfants, nous nous promettions de vivre à Aberdeen toute notre vie et d’y élever nos enfants.

Je me désole et m’inquiète sur ton sort, craignant les mauvaises rencontres et les bêtes sauvages. Je te prie de répondre promptement à cette missive. Rassure-moi que l’on te traite bien et que rien de fâcheux ne t’est arrivé en chemin malgré le milieu hostile.

 Ta fidèle amie,

Seonnag


Gunelle

Le 17e jour du mois de janvier de
la 18e année du règne du roi Jacques

 

Très douce Seonnag,

Bien qu’il ne s’est pas écoulé trois mois depuis l’écriture de ta lettre, qui m’est parvenue le mois dernier à Mallaig, j’ai l’impression qu’une année a passé, tellement les événements qui ont composé mon quotidien de nouvelle châtelaine m’ont accaparée.

D’abord, je veux te remercier de m’avoir écrit. Mis à part quelques échanges de billets avec ma mère, je ne reçois guère de missive ici. Il faut dire que les coursiers sont rares, et, comme on se doutait bien, les déplacements des gens de la maison MacNeìl hors Highlands sont plus rares encore. Je pourrais écrire des lettres chaque jour qu’elles resteraient dans mon coffret, faute de trouver à être livrer par quelqu’un.

D’abord, je dois immédiatement te rassurer sur moi, mon état de santé, ma vie en ces murs. Je m’adapte, je suis bien traitée et j’ai l’intention de faire honneur aux miens en assumant mon rôle ici. Ta lettre est pleine d’alarmes qui, toutes ont un fondement, mais dont certaines sont exagérées. Mais j’y décèle les reliefs de ta nature inquiète et compatissante.

Si tu as continué à fréquenter Crathes, comme tu en avais l’habitude avant mon départ, tu as probablement appris des Keith que le voyage s’est effectué sans encombres jusqu’à Mallaig dans l’escorte du lieutenant Lennox et que je suis mariée à Iain MacNeìl depuis le 18 décembre. Si tu as parlé un peu avec ma chère Vivian depuis son retour de Mallaig, tu as en mains un portrait assez fidèle du château, et de ses gens, dont mon mari est indéniablement le point central. Je sais par avance qu’elle l’a trouvé odieux en plus d’être rustre. Je ne contredis pas cette opinion, mais je tiens à la nuancer. Ce que les miens n’ont pas pu t’apprendre et que je te demanderais de taire, c’est que je suis toujours vierge. Iain MacNeìl ne m’a pas encore prise et je commence à deviner pourquoi.

Souviens-toi comme on s’était apitoyé toutes les deux sur les détestables mariages forcés. Nous croyions que seules les femmes souffraient dans ces unions. Je pense maintenant qu’Iain MacNeìl est en colère d’avoir été marié contre son gré et qu’il l’exprime par un comportement de rejet à mon endroit. Toi qui me connais bien, tu dois te douter que cette attitude agressive m’a prise de court, peu habituée que je suis à provoquer chez les autres des sentiments négatifs.  Premier ajustement.

L’agressivité de mon mari s’étend maintenant à son cousin Thòmas, seul représentant MacNeìl à me témoigner une réelle sympathie et un réconfort efficace. Mon beau-père n’est pas malveillant à mon égard, mais il est trop accablé de maladies, de vieillesse et d’amertume pour m’être d’un quelconque soutien. Une escarmouche entre mon mari et Thòmas dans laquelle je suis malencontreusement intervenue a dégénéré en conflit ouvert. J’ai été acculée à avouer à mon mari ma préférence pour son cousin. Ne t’alarmes pas, Seannag, il ne s’est rien passé entre moi et Thòmas sinon des leçons de Gaélique. Mais depuis l’incident, je vis comme une épouse revêche, ce qui n’arrange évidemment rien dans l’entreprise d’amadouer mon mari, si tant est que cette entreprise ait été entreprise… Par ailleurs, dans l’espoir de ne pas braquer davantage son épouse contre lui ou désireux d’égaler son cousin plus instruit que lui, Iain MacNeìl m’a demandé de lui enseigner à écrire et à parler Scott. Naturellement, je n’ai pas refusé et je crois que je tiens là un fil, ténu sans doute, pour aplanir les aspérités de nos caractères incompatibles. Deuxième ajustement.

Comme tu le constates, rien n’est tout à fait dramatique. Ma nouvelle vie n’est certes pas une partie de plaisir, mais je commence à mieux saisir les difficultés et les souffrances des uns et des autres, ce qui m’aide grandement à me positionner parmi eux. Je mentirais en te disant que mon cœur n’est pas malmené dans l’aventure. Je me morfonds souvent et longtemps. Heureusement que ma bonne Nellie est restée à mon service. Cette femme est le seul baume dont dispose ma pauvre âme ici.

Je pense à toi et j’envie presque ta sérénité et la douceur de ton environnement. Parle-moi de toi, de nos amies, de tes amours (nourris-tu encore quelque espoir du côté de mon frère Daren ?) et d’Aberdeen, je t’en prie. Tout ce que tu peux me raconter qui soit heureux serait bienvenu. Je ne peux pas compter sur les miens pour des nouvelles de ce genre-là...

Ta dévouée et aimante amie Gunelle Keith

Seonnag

Le vingtième jour du mois de février de
La 18e année du Règne du Roi Jacques

 

Ma chère amie Gunelle,

Quel bonheur d’avoir enfin de tes nouvelles. Tous les jours, j’allume un lampion pour toi à la Cathédrale de Saint-Machar afin que Dieu te protège dans cette contrée lointaine. Vivian nous a visités à la boutique de Père. Dès que je l’ai aperçue, je me suis littéralement jetée sur elle comme la misère sur le pauvre monde. Elle m’a remis ta missive à ce moment-là. À l’insistance de mes parents, elle nous a relaté votre arrivée. Nous avons été outrés voire scandalisés d’apprendre l’accueil qui vous a été réservé. Je ne peux concevoir qu’un clan de cette notoriété puisse manquer autant d’égard envers sa future châtelaine et faire un tel affront à ta famille. Cela est inadmissible…inconvenant… et peu chevaleresque... Les mots me manquent… Pourquoi Dieu t’envoie-t-il une telle épreuve? Je sais que les voies du Seigneur sont impénétrables, mais tout de même, cela dépasse l’entendement… Pardonne-moi, je me laisse encore emporter. Tu réussissais toujours à tempérer mes élans. Gunelle, si tu savais comme j’admire le courage dont tu fais preuve. Tu es si aimable et conciliante. Je ne sais par quel miracle, mais tu vois toujours le bon côté des gens, aussi minime soit-il. Puisse ce clan bénéficier de ce don. Ton époux ignore la chance qu’il a de t’avoir comme compagne. J’ose espérer qu’il se civilisera à ton contact, car Vivian m’a dressé un portrait peu flatteur de lui qu’elle trouve agressif et irrespectueux pour ne nommer que ceux-là. Peut-être qu’avec le temps, vous apprendrez à vous apprivoiser pour finir par vous apprécier. S’il est de présentation agréable, cela aidera assurément. Je prie ardemment que ton destin s’adoucisse. Tu ne mérites point de vivre un tel enfer. Par précaution, je continuerai quand même à allumer des lampions pour ta protection.

Depuis ton départ, je n’ai point remis les pieds à Crathes, je fais mon Mea Culpa. Je ne sais pourquoi, je suis mal à l’aise. Ce n’est point que je ne suis plus la bienvenue, au contraire, mais le simple fait de croiser éventuellement ton frère Daren m’intimide toujours autant. T’avoir à mes côtés me donnait du courage, mais maintenant... À mon plus grand malheur, il ne réalise même point que j’existe. Je ne suis que la meilleure amie de sa petite sœur. Je devrais peut-être m’en faire une raison.

Concernant Aberdeen, outre le ballet incessant des navires qui accostent et quittent le port, elle demeure toujours une ville paisible où il fait bon vivre. J’aime cet air vivifiant du large et imagine mal mon existence loin de la mer. Je doute que je pourrais faire un jour une bonne épouse de paysan, moi, fille de tailleur. Parmi les dernières nouvelles, des maçons et des tailleurs de pierre originaires d’un peu partout ont débarqués il y a deux semaines. Monseigneur de Lichton les a fait mander pour ériger deux campaniles sur la devanture ouest de la cathédrale ainsi qu’un clocher sur son versant est. Il prévoit également ajouter une chapelle dédiée à Saint-Jean-l’ Évangéliste qu’il affectionne tant.

Aussi, un matin à la fin janvier, un phénomène extraordinaire s’est produit. Toute la ville fut ensevelie sous un somptueux manteau de neige immaculée. Je me souviens qu’il fit particulièrement froid cette nuit-là, mais rien ne m’a préparée à ce spectacle grandiose à mon réveil. D’aussi loin que remonte ma mémoire, je n’ai jamais vu de neige. Comme tu le sais, il neige rarement dans notre région. Comment ne pas s’émerveiller devant tant de beautés. Notre Seigneur est sans conteste le plus grand des artisans. Dommage que cette œuvre magistrale soit si éphémère. Le lendemain, plus aucune trace ne subsistait, à ma grande déception.

Après l’office de dimanche dernier, Eibhlin a pris de tes nouvelles, mais comme je n’avais point encore reçu ta lettre, je n’ai pu contenter sa curiosité. Je soupçonne notre amie d’avoir des sentiments pour le nouvel apprenti-boulanger de son père. Elle croit que je ne vois rien de son manège, mais il y a des signes qui ne trompent point : elle est constamment distraite, passe son temps à lui jeter des œillades, elle rougit et se trouble en sa présence. Signes plutôt accablants, pour une jouvencelle prétendant qu’il n’éveille aucun émoi en elle.  Tout ce que je sais de ce jeune jouvenceau c’est qu’il s’est présenté à la fin de l’automne dernier devant son père en expliquant qu’il venait d’Inverness, que son maître avait malheureusement quitté cette terre – que Dieu ait son âme – et que le fils aîné ne pouvait se permettre un apprenti à court terme. Par conséquent, il cherchait un maître-boulanger pour parfaire sa formation. Monsieur Menzies lui a donné sa chance à la grande joie d’Eibhlin. Je te tiendrai au courant des développements dans cette affaire de cœur de notre amie.

Je dois te laisser céans, car je dois me coucher tôt. Père doit honorer une grosse commande et nous sommes tous de corvée demain y compris Mère et mes petites soeurs jumelles Ishbel et Brigid.

Que Dieu te garde, ton amie,

Seonnag Forbes


Gunelle

Le vingt-troisième jour du mois de mars de
la dix-huitième année du règne du roi Jacques
à dame Seonnag Forbes, Aberdeen.

 

Très douce Seonnag,

Merci de ton aimable missive que j’ai reçue presqu’en même temps qu’une autre adressée à mon mari de la part de mon père. Nous profitons du retour du messager à Aberdeen pour porter simultanément nos réponses respectives : la mienne à ta lettre et celle de mon mari à mon père. Je glisse aussi une lettre pour ma mère, apparemment bien malade, aux dires de mon frère Daren qui, avec le lieutenant Lennox, ont été les seuls représentants de ma famille aux funérailles de mon beau-père le premier mars dernier. Ils m’ont réjouie de leur présence durant quelques jours avant de repartir pour leur chantier des Grampians, sur le chemin desquels  ils ont essuyé une escarmouche aux mains d’opposants au clan McNeìl. J’ai appris la chose il y a seulement quelques jours, en même temps que la nouvelle du retour à Crathes de Daren qui a été blessé au ventre. Je te raconte peut-être là, sûrement, un événement dont tu as déjà eu vent à Aberdeen.

C’est que, depuis le décès du seigneur Baltair le 26 février dernier, je vis dans un grand tumulte et j’ai à peine le temps de m’arrêter et de réfléchir. Encore moins d’écrire. Bien juste si je trouve quelques moments de solitude pour mes dévotions. En fait, tout s’est précipité au château… et dans mon cœur.

D’abord au château. Malgré ma peine, car j’ai admiré et chéri le vieux seigneur, j’ai dû garder la tête alerte pour tenir mon rôle de châtelaine correctement et totalement en ces jours de grand deuil à Mallaig. La position de mon mari a radicalement changé au sein du clan et l’allégeance de ses commettants, lairds surtout, n’est pas acquise. La succession de Iain McNeìl au titre de chef du clan que détenait son père n’est pas assurée en cette heure fébrile où je t’écris. Tout devrait se jouer dans deux jours à Calluinn, jour fixé pour la cérémonie du prêt de serment. Mais je ne peux attendre jusque-là pour répondre à ta lettre… Combien je préférerais t’avoir à mes côtés et délester mon cœur de vive voix!!!

À propos de ma belle-famille, je dois te préciser un élément important, qui justifie plusieurs actes de ses membres. Son histoire est particulièrement complexe, truffée de drames et de tragédies, dont je commence à peine à démêler l’écheveau et qui expliquent en bonne partie le caractère controversé de mon mari.  Je ne vais pas te la raconter, ce serait trop long. Retiens seulement que la découverte du passé de mon mari, révélée par les uns et les autres au château, me le fait voir sous un nouvel angle et adoucit mon jugement sur lui. Pour être honnête, je dois ajouter qu’il n’y a pas eu que des révélations pour modifier mon opinion, il y a également eu un comportement inespéré de sa part, qui m’a rien de moins que sauvé la vie. L’événement qui a donné lieu à cet acte, a marqué un point tournant dans mes relations avec lui. Nous ne sommes désormais plus hostiles l’un à l’autre. Je suis désemparée par sa nouvelle attitude, qui est presque de l’affection, je suis incrédule et je demeure prudente, mais j’ai indéniablement baissé la garde. Ça s’est passé autour d’un accident survenu sur les rochers qui bordent le rivage de Mallaig et qui sont immergés à marée haute. Par bêtise ou ignorance, j’ai entraîné ma servante et Ceit, une petite sourde dont je m’occupe au château, dans une promenade qui a bien failli nous noyer toutes lorsque la marée a monté subitement. Alors que ma servante et l’enfant (dont il faut que je te parle dans une prochaine lettre) ont réussi à en réchapper, les eaux m’ont poussée au fond d’une grotte et m’auraient engloutie si Iain n’était pas intervenu au péril de sa vie pour m’en extirper. C’est dans des moments comme celui-là qu’on est le moins capable de feindre des sentiments, n’est-ce pas ? C’est ce qui est arrivé. Je relis ces dernières lignes et je réalise que j’ai nommé mon mari par son prénom. Je crois que c’est absolument révélateur de l’émoi avec lequel bat mon cœur en sa présence.

Ho, je dois conclure, et vite ! J’ai encore tant à faire et le coursier risque de partir sans cette lettre et celle que j’adresse à ma mère !!! Merci encore mille fois pour ta missive, qui, par son caractère paisible et agréable, me charme durablement. L’improbable tapis de neige couvrant notre pays, l’érection de campaniles devant la cathédrale et les amours de notre ineffable Eibhlin avec l’apprenti-boulanger de Maître Menzies m’ont certes beaucoup divertie, et sur le dernier sujet, je compte bien que tu m’instruises des suites. Mais surtout, timide amie, ce sont les mouvements de ton cœur qu’il me plait de connaître. Je t’en conjure, profite de l’immobilisme momentané de Daren pour entrer dans son champ de vision. Trouve un moyen. Quand il sera remis sur pied, il sera trop tard. Son désir frénétique d’action va de nouveau le propulser loin d’Aberdeen.

Salue bien ta mère et tes jumelles de petites sœurs pour moi.

Je te baise les mains et ne t’oublie jamais dans mes prières.

Ton amie fidèle des Highlands,

Gunelle Keith

Seonnag

Le vingt-huitième jour du mois d’avril de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques

 

À Gunelle, ma précieuse amie, 

Ta dernière missive m’a complétement retournée l’âme lorsque tu racontes ton effroyable épreuve. Je n’aurais pu supporter que tu quittes ce monde. Rien qu’à y songer, les larmes me montent à nouveau aux yeux. Quelle situation horrible que cela a dû être pour toi. Je t’en prie, transmets toute ma reconnaissance à ton époux pour son geste héroïque. Cependant, ce malheur me fit réfléchir longuement jusqu’à revoir mon jugement sur ton Iaìn MacNeìl. Mes réflexions me conduisirent à analyser sa réaction plus que révélatrice. Pourquoi laissa-t-il échapper une excellente opportunité de se débarrasser d’une épouse encombrante? L’occasion était pourtant parfaite. Il aurait pu tout bonnement te laisser à ton sort. Il aurait alors expliqué, avec beaucoup d’affectation, il va de soi, qu’il était malheureusement arrivé trop tard. Les gens l’auraient cru d’emblée, soutenu et réconforté. Il se serait alors félicité du retournement de la situation en sa faveur. Cela l’aurait grandement accommodé. Or, sans réfléchir, il se précipita à ton secours, au risque de sa propre vie. Comme tu le mentionnes, il est difficile de feindre dans de telles conditions. Ce barbare de mari nourrirait-il secrètement quelques sentiments pour toi? La bible mentionne que l’amour transporte les montagnes. Ton contact attendrirait-il ce cœur armuré? Au final, ton mariage arrangé se transformera peut-être en mariage d’amour, comme tu l’as toujours rêvé. Je te le souhaite ardemment. 

Mais je manque totalement à toutes les bienséances en passant sous silence le décès de ton beau-père. Pardonne-moi encore ma maladresse. Ma famille et moi, sommes fort peinés d’apprendre cette triste nouvelle. Nous vous offrons nos sincères condoléances. À te lire, je ressens combien tu y fus attachée. Il semble avoir été un homme remarquable et honorable. Tu me vois soulagée de savoir que Daren et le Lieutenant Lennox t’aient soutenue dans ces moments difficiles. 

Concernant l’attaque, je l’appris après l’office sur le parvis de l’église. Les gens ne parlaient que de la mésaventure de Daren et cet événement me donna enfin le courage qui me faisait tant défaut. Je visitai Daren et lui apportai quelques douceurs. Ta mère prit soin de me rassurer sur son état de santé avant de m’introduire auprès de lui. Il allait s'en sortir. Merci mon Dieu! Quel choc se fut de voir Daren ainsi allongé, le teint blafard, lui si solide et si actif. D’abord surpris, il m’accueillit avec un sourire qui se transforma rapidement en rictus lorsqu’il voulut se relever seul. Je l’aidai en redressant ses oreillers pour plus de confort. Il m’en fut reconnaissant, quoique mal à l’aise. Nous discutâmes de tout et de rien. Il me remercia pour les gâteries. Son attitude envers moi me sembla différente ou peut-être est-ce mon imagination ou son état qui me donna cette impression? Je l’ignore. J’espère seulement que ma visite portera ses fruits. Tu ne me croiras point mais, encouragée, je poussai l’audace jusqu’à lui proposer de lui faire la lecture quotidiennement afin de le distraire. Vraiment, je fus la première étonnée de m’entendre le lui suggérer. Je ne sais où je dénichai cette force. Habituellement, tu le sais, je perds tous mes moyens en sa présence. Contre toute attente, ton frère accepta mon offre. Ce jour-là, je parcourus le chemin du retour le cœur bien léger et plein d’espoir. Daren mentionne-t-il mes visites dans ses envois? Ne pourrais-tu intercéder en ma faveur ou tout le moins sonder ses sentiments? Ai-je raison de poursuivre dans ma lancée? Je ne voudrais en aucun cas être entreprenante, ce serait beaucoup trop déplacé et inconvenant pour une dame. N’est-ce pas à l’homme de manifester ses intentions? Mais que fait-on quand l’homme de nos pensées se laisse attendre? Je désire lui démontrer que je suis sensible à son charme et que je suis disponible. N’hésite point à me ramener à l’ordre ou à me prodiguer tes judicieux conseils, si tu considères que j’enfreins les convenances. 

Aux festivités de Calluinn, tout le clan Forbes se rassembla dans notre demeure à l’exception de mon grand frère Liam et de sa femme, Lizzie. T’ai-je annoncé qu’ils attendaient leur premier enfant? Selon les nouvelles de mon frère, la grossesse de Lizzie semble difficile. L’enfant semble vouloir arriver trop tôt, ce qui serait une catastrophe puisqu’elle est grosse que depuis six mois. La sage-femme recommanda à Lizzie de garder le lit en surélevant les jambes afin que le bébé comprenne qu’il doit patienter encore, l’autorisant seulement à se lever pour se soulager et s’alimenter. Évidemment, elle ne peut forcer de quelque manière que ce soit. Pour cette raison, Liam préféra s’abstenir du voyage entre Édimbourg et Aberdeen, le jugeant trop risqué dans l’état actuel de son épouse. Assurément nous comprîmes tous. Néanmoins, leur présence nous manqua terriblement et cela jeta un léger nuage grisâtre sur notre réunion familiale. 

En parcourant ta missive, la vie de châtelaine me paraît être une existence bien remplie laissant peu de place aux distractions. Je ne sais si je saurais m’acquitter adéquatement d’une telle responsabilité. Parle-moi de la vie de château et des Highlands qui ont conquis le cœur de ma chère amie. 

Ton amie déjà impatiente de te lire à nouveau,

Seonnag Forbes


Gunelle

Le sixième jour du mois de juin de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques
À dame Seonnag Forbes, Aberdeen.

 

Aimable et compatissante Seonnag, 

Comme il est ardu  de reprendre pied après une si longue absence de soi-même et comme il est ardu de reprendre le fil de nos échanges épistolaires ! En relisant pour la énième fois ta dernière missive datée de la fin avril, parvenue à Mallaig dans la deuxième semaine de mai, et enfin lue par moi voilà à peine une semaine, je réalise combien je suis dépassée. Dépassée par les événements, dépassée par mes sentiments et dépassée par la réalité toute entière, par moments.

J’émerge d’une profonde maladie de l’âme dans laquelle un incident pénible m’a plongée.  Je ne suis pas encore en mesure d’en parler avec la distance voulue pour relater les faits avec justesse. Nul doute que la nouvelle de cet événement survenu le sept mai est parvenue au château de mes parents et que tu en auras eu vent. Aussi est-ce inutile et douloureux d’y revenir pour ta compréhension de ce qui suit. Inutile aussi de parler du siège de 48 heures que le château a subi au lendemain de Calluin par l’attaque de Mallaig menée par les Cameron. De ça aussi il en été largement question à Aberdeen. Le plus important de ce qui s’est passé à Calluinn demeure inédit aux yeux de tous : mon mariage a été consommé. 

Relire ta lettre et lui préparer une réponse est un exercice salutaire pour moi, car il me reporte dans le souvenir magique de ce jour, moment où Iain est devenu chef du clan McNeìl et mon époux au regard des hommes. Cette nuit-là, il m’a fait sienne et je l’ai fait mien, et tout ce qui s’en est suivi m’a irrémédiablement transformée. Transformée en première châtelaine qualifiée du clan avec tout ce que ça comporte de responsabilités et d’honneurs; en fondatrice d’école de bourg, un projet qui m’exalte; en éducatrice attitrée de Ceit, la fille naturelle de mon mari, cette petite orpheline dont je me promettais de te parler; mais surtout en amoureuse. Je suis éprise de mon mari et lui de moi. Tu sais, toi qui me connais si bien, que la perspective de rencontrer le «grand amour», comme on nommait cet état de grâce dont on rêvassait jusqu’à plus soif, je l’appelais de tous mes vœux et je le craignais en même temps. Je l’ai vécu, je le vis toujours et je m’en repais chaque heure de mon existence… et je te le souhaite de toutes mes forces. 

Ici, je veux parler de toi et de tes espérances. Mon mari a fait une visite d’affaires à Crathes à la mi-mai et m’en a rapporté les nouvelles dont celle voulant que Daren ne reprend pas son travail au chantier et demeure auprès de père. Voilà la bonne chose qui milite en faveur de tes amours. Affirme-toi, il n’y a que cela à faire et rassure-toi, tu n’enfreindras jamais les convenances avec le doigté et la réserve que je te connais. Tu as remonté les oreillers de mon frère et tu lui as fait la lecture durant sa convalescence, ce dont il s’en est trouvé revigoré, table là-dessus. Tu me demandes de sonder son cœur à travers mes lettres, mais hélas, je ne pense pas pouvoir m’y risquer. Quand j’étais en France, il m’avait mis en garde d’aborder ce type de sujet dans notre correspondance, qui d’ailleurs, était plutôt maigre vu son peu d’intérêt pour l’écriture. Daren n’est pas un être sentimental et il est très inconfortable et maladroit dans l’épanchement de ses émois. Par contre je peux tâter le terrain du côté de ma mère qui est bien la seule personne au château capable de lui tirer les vers du nez. Tu m’en as déjà fait la remarque, Daren est le fils à maman : il peut tout dire à sa mère chérie et rien lui cacher. En cela je suis assurée de la collaboration discrète de mère, car elle t’aime beaucoup et je suis certaine qu’au fond de son cœur maternel, elle t’apprécierait comme bru si la question de l’union éventuelle de Daren faisait surface dans le paysage familial. 

Deux événements majeurs qui viennent tout juste de survenir : la belle-sœur de Iain, Beathag, veuve d’Alasdair, a été chassée de Mallaig. Soulagement, car elle m’était très hostile et elle aurait joué un rôle proche de la traîtrise dans l’accident qui m’a rendue si léthargique et momentanément amnésique. Après l’avoir prise comme maîtresse au décès de son frère, Iain l’exècre de toute son âme désormais. Deuxième événement qui me transporte de joie, nous recevons la visite du lieutenant Lennox en ce moment. En partant d’ici, il se rendra à Aberdeen avant de regagner le chantier des Crampians. Il sera évidemment porteur de mes lettres, une à toi et une à ma mère. Il transmettra également aux miens une invitation pour participer à un tournoi que mon mari organise à la St-Jean pour l’adoubement de son cousin Thòmas. J’ai une envie furieuse d’y voir s’inscrire Daren pour défendre l’écu des Keith s’il avait suffisamment retrouvé la forme. Voilà sans doute une chose que tu apprendras avant moi… Si mon désir se réalise, fais-lui livrer ta prochaine missive. Ma mère y joindra sûrement la sienne. Je chercherai alors à l’interroger sur toi. 

Enfin, le meilleur pour la fin : très chère Seonnag, je suis enceinte de trois mois !

Bien sûr, cela me ravit au plus haut point, et cela me déconcerte infiniment. Je suis une femme de contrastes émotifs et le demeurerai longtemps, voir toujours. Ma bonne Nellie s’affaire comme une abeille et roucoule autour de moi. Quel plaisir et quelle sérénité après les heures de tourmente que j’ai vécues en mai ! 

J’apprends céans que le lieutenant nous quitte demain. Je dois donc conclure très rapidement. Dieu te bénisse, reçois mes salutations pour les tiens, mes baisers pour toi et donne-moi des nouvelles de notre amie Eibnlin dont tu ne me parles pas dans ta lettre. 

Ta très affectionnée,

Dame Gunelle McNeìl

   

Gunelle

Le quinzième jour du mois de septembre de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques
À dame Seonnag Forbes, Aberdeen.

 

Irremplaçable amie,

L’été s’est achevé et je n’ai reçu aucune lettre de toi. La correspondance que j’entretiens avec la maison de Crathes, avec ma mère en particulier, est ténue mais instructive car elle m’a expliqué ton silence en me rapportant les bruits qui courent à Aberdeen au sujet de la maladie de ta mère. Je sais combien la mauvaise santé d’un parent bouleverse les membres d’une famille et, connaissant ton dévouement en tant qu’aînée, je n’ai aucune difficulté à imaginer le rôle de remplacement que tu te dois de tenir auprès des tiens. Une santé fragile n’est pas toujours augure d’une vie écourtée et j’espère que ta mère se relèvera de sa maladie, comme elle l’a toujours fait. Tes petites sœurs jumelles sont trop jeunes pour être privées de leur mère… Sois assurée de mes prières quotidiennes afin que le Tout Puissant vous accorde aide et miséricorde.

Mes pensées compatissantes vont aussi à ta belle-sœur Lizzie qui a connu une fin de grossesse difficile autour de la fête de Calluinn, d’après ta dernière lettre. J’espère qu’elle et l’enfant sont saufs tous deux. Pour ma part, je connais une grossesse relativement aisée qui se déroule tout à fait normalement et je serais parfaitement comblée si ce n’était le départ de mon mari il y a dix jours. Il a été convoqué à Stirling pour régler une question d’impôts et nul ne sait le temps que prendra son absence. Me voilà donc investie de tous ses pouvoirs dans la conduite du château et la gestion de nos fiefs. Bien que cela m’intimide, je me concentre sur la tâche qui a l’avantage de me distraire de l’inquiétude qui me taraude en pensant à mon époux. Heureusement, je ne crains rien pour ma propre vie, car nous sommes tous placés sous la bonne garde de Thomàs, le nouveau chevalier du clan MacNeìl.

Combien l’été a vite passé à Mallaig, les événements s’enfilant les uns à la suite des autres sans interruption ! La perception d’empressement et de poids qui les entoure me sidère parfois; il me semble toujours les vivre avec un temps de retard; il me manque le recul nécessaire à leur analyse. Quels sont-ils ces événements si précipités de l’été ? D’abord l’adoubement de Thomàs suivi du tournoi auquel n’a pas pris part Daren, comme je l’espérais. Des mises en garde d’ordre fiscal par le shériff Darnley et son départ abrupt de fin de mission. L’intervention de mon cher lieutenant Lennox dans les affaires de mon mari et la mise à jour (enfin le soupçon) d’un complot fomenté par l’oncle Aindreas visant la destitution de Iain à la tête du clan. La réapparition de l’ineffable Beathag sur la péninsule de Mallaig, en la maison d’Aindreas, justement…

J’avoue être troublée et ne savoir que penser de tout cela. Iain ne veut pas paraître ébranlé devant moi, mais je sais qu’il est rempli d’appréhensions quant à l’avenir du château et du clan. Mais, me dis-je, nous sommes tous vigoureux, et n’est-ce pas le plus précieux dans l’intérêt d’une famille ? Que sont les questions d’argent et de pouvoir devant le don d’une vie en santé accordé par notre Créateur ?

En terminant, et au risque de paraître importune dans la tourmente que tu vis, chère Seonnag, je te rends compte du cœur de Daren, que ma mère a sondé à ma demande. Tes visites fréquentes à son chevet en avril et son immobilité contrainte l’auraient apparemment aidé à te regarder autrement que comme l’amie d’enfance de sa jeune sœur… Je te rapporte les mots exacts de mère à son propos : « Votre frère Daren a toujours considéré le mariage comme un fardeau et par conséquent, les femmes comme une menace. La maladie aura eu cela de bon qu’il semble avoir révisé ses positions sur l’un et l’autre sujet. La persévérance et les attentions de votre amie Seonnag y sont sûrement pour quelque chose. Allez savoir quelle trace un émoi amoureux a laissée chez Daren quand la santé maintenant retrouvée et les affaires de la maison Keith l’ont sorti du lit. Ses confidences ne m’éclairent en rien sur quelques mouvements de son cœur roide. Cependant, j’ai eu vent d’une discussion qu’il a tenue avec votre père concernant une commande d’habits qu’il voulait confier à Messire Forbes plutôt qu’à notre tailleur habituel. Dans cette préférence subite de Daren pour le commerce du père de votre amie, on peut y déceler un certain intérêt pour celle-ci. Jusqu’où cela ira-t-il ? Je vous en toucherai mot, s’il y a lieu de le faire, dans une prochaine missive. »

Je sais que c’est là un indice bien mince, très chère amie, mais je ne m’avouerai pas vaincue devant si peu. Daren n’accomplit rien sans intentions. Je me fais forte de les découvrir dans ce choix inusité pour le commerce de Messire ton père. Malgré le tumulte dans lequel tu es précipitée depuis juin, ne t’enferme pas dans le mutisme. Parle avec Daren à chaque occasion offerte et prends un moment pour m’écrire, même un court billet. Cela me ravirait.

Je t’embrasse tendrement et te recommande à Dieu dans mes prières,  

Ta très affectionnée,

Dame Gunelle McNeìl


Seonnag

Le dix-huitième jour du mois d’octobre
Dans la dix-neuvième année du règne du roi Jacques
À dame Gunelle Keith, château des McNèil, péninsule de Mallaig.

 

Très fidèle et affectionnée amie,

Je sais que mon silence de l’été est pardonné par ton grand cœur et je te demande de pardonner également la brièveté de ce pli. L’attaque que ma mère a subie est plus sérieuse que les précédentes et son état demeure extrêmement préoccupant. Sans compter l’apparition récente de quelques cas de peste noire dans la ville. Plusieurs maisons sises près du port, dont la nôtre, sont sur un pied d’alerte face à ce fléau. Comme tu le présumes, c’est sur moi que la conduite de la maison repose entièrement et en cela, je compte bien ne pas décevoir mon père qui ne se possède plus. Je n’ai pas une minute de répit et je vis dans un état permanent d’angoisse.

En bref, voici les nouvelles que tu me demandes. Ma belle-sœur Lizzie et son enfant, une petite fille, ont survécu à l’accouchement. Notre amie commune Eibhnlin a dû détourner ses attentions du jeune apprenti-boulanger de son père car une proposition de mariage a été faite à sa famille par un maître cuistre à Stirling. Cela ne lui plaît pas, mais je crois qu’elle n’a pas son mot à dire. La conclusion de cette union est prévue pour Calluinn prochain, ce qui laisse à Eibhlin encore un peu de temps pour mener une action quelconque. Je ne l’ai pas rencontrée depuis deux mois.

Je n’ai revu qu’une seule fois Daren au cours de l’été. Cette journée-là, le diagnostic du médecin de ma mère était si inquiétant que j’avais perdu toute contenance. Je n’ai pas pu dire deux mots d’urbanité à Daren qui s’en est retourné après une visite bien écourtée à la maison. Je n’ai même pas compris les raisons qu’il m’a données pour venir prendre des nouvelles directement auprès de moi. Loin de mon idée de prêter une intention courtisane à son agissement. Je n’ai pas le loisir d’utiliser mon imagination amoureuse en ce moment.

En terminant, je partage ton désarroi concernant l’absence de ton mari. Je suis sûre que les choses vont s’arranger, du côté des finances et du côté de la direction du clan. J’aimerais mieux te rassurer, mais aujourd’hui, j’en suis incapable. À nouveau, pardonne-moi. Tu demeures dans mes pensées et je prie pour toi.

Ton amie sincère,

Seonnag Forbes

Seonnag

Le 23ième jour du mois de novembre de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques

 

Ma loyale amie Gunelle, 

Enfin quelques instants de répit avant de continuer ma course effrénée entre veiller sur mère, gérer les angoisses de père et courir après mes bessonnes de sœurs, ces deux petites furies de 11 ans qui défient constamment mon autorité. Elles ne font que des bêtises, me provoquent impunément et n’accomplissent aucune de leurs tâches quotidiennes. Je vois bien qu’elles en profitent. Avant longtemps, je serai bonne pour l’enfermement à l’hospice.

Comment mère faisait-elle pour administrer la maisonnée avec autant d’aisance et de fermeté ? J’envie sa patience et son énergie, qualités qui me font horriblement défaut. Mais, si je ne peux assurer sa relève adéquatement, il y a lieu de se questionner sur le genre de mère que je ferai, le temps venu. De quelle piètre épouse sera affublé mon infortuné mari, que je plains à l’avance pour mon incompétence ! Que Dieu me vienne en aide pour maîtriser la situation domestique, car je crains de n’y point arriver sans Son intercession. 

L’épuisement m’accable, car je dors peu. Il y a maintenant deux semaines que notre médecin a été emporté par la peste et je tente tant bien que mal de poursuivre les traitements et administrer les potions qu’il avait prescrites pour soigner mère. Hélas, son état de santé ne s’améliore pas du tout. L’inquiétude me ronge et je redoute le pire. Je dois m’y préparer et être forte : tous comptent sur moi. Si tu savais combien ta présence me manque, tout particulièrement dans ces moments où j’aurais bien besoin de conseils avisés sur la gouverne de la maisonnée. T’écrire devient mon unique havre; apaise mon âme tourmentée; me réconcilie avec moi-même. C’est pourquoi je ne renoncerai pas à notre correspondance. Sans ta présence par la pensée et par les mots tracés sur cette page, je me sens comme un esquif perdu en mer et balloté sans ménagement par la tempête. 

Le confinement à la maison me ronge cruellement. Je m’ennuie de ma routine quotidienne si rassurante, où je priais chaque matin à la cathédrale. Je recommandais tous ceux que j’aime entre les mains protectrices du Très Haut et j’y puisais de l’harmonie. Après mes dévotions, je m’arrêtais un instant pour contempler l’avancement des travaux des maçons et des tailleurs de pierre qui besognent à l’édifice, inlassablement tel des abeilles autour d’une ruche. Ils avaient fait des progrès appréciables la dernière fois que je les ai observés, fin août. Certains m’ont saluée de la tête en me reconnaissant, dont un en particulier, qui semblait presque guetter mon arrivée sur le site. Évidemment, je ne leur ai jamais adressé la parole, c’eut été inconvenant. Au cours de mon circuit habituel, je me dirigeais souvent vers la boutique de père pour voir s’il n’avait pas besoin d’aide. Il n’a jamais rechigné pour un coup de main, surtout s’il lui était offert gratuitement et il m’accueillait toujours avec bonne humeur. 

Tu dois te souvenir du ravissement que j’éprouvais, enfant, à fureter dans la section des étoffes qui me fascinaient avec leurs couleurs chatoyantes et parfois lumineuses. Je te disais qu’elles étaient un morceau d’arc-en-ciel emprisonné sur les étals. Depuis ces dernières années, je rêvassais moins dans la place et y travaillais davantage. J’ai néanmoins beaucoup goûté d’assister père dans l’opération de découpage des étoffes selon ses patrons. Je m’attardais encore à caresser  les tissus, les rêches, les duveteux, les soyeux, mes préférés, chacun devant être taillé de la bonne manière sinon l’ouvrage pouvait être ruiné, ce que père exécrait vivement et me mettait sur les charbons ardents. Désormais, mon frère Evans comblera l’absence de mes visites à la boutique puisqu’il a commencé son apprentissage de tailleur d’habits le mois dernier. Il devrait bien s’en sortir, car il est suffisamment mature à 14 ans et il possède un œil et une main très sûrs pour les travaux fins. Après l’affectation de mon frère aîné Liam, acheteur-drapier à Édimbourg pour le compte de père, Evans le cadet entre à son tour dans les affaires familiales et je l’envie presque. Il s’engage dans un métier passionnant tandis que moi, je garde la maison et ne retournerai plus à la boutique avant longtemps. Combien je changerais de place avec Evans en ce moment ! 

Hier soir, père m’a narré sa journée à la boutique et il m’a grandement étonnée en me rapportant la venue de Daren qui était en quête d’une étoffe susceptible de me plaire.  Ton frère demande l’autorisation de m’en faire cadeau en guise de remerciement pour mes attentions envers lui durant sa maladie. Cela m’a troublée, mais je n’en ai rien laissé paraître. Au demeurant, je ne sais pas ce que père pense de l’intérêt subit que Daren me porte. En tout cas, père n’a évidemment pas laissé filer une si belle vente et il a volontiers accordé l’autorisation demandée par Daren. Je vais donc recevoir sous peu un présent de celui qui fait battre mon cœur. C’est effarant et parfaitement imprévisible, mais je dois m’y faire et modérer mes transports émotifs. D’autant plus qu’il est fort probable que je revois Daren sous peu. En effet, ton frère a aimablement proposé d’amener le médecin des Keith examiner mère, ce que père n’a pas osé refuser, malgré les coûts exorbitants qu’il anticipe devoir défrayer pour une telle visite… Quant à notre amie Eibhlin et ce qu’elle concocte pour fuir un mariage non conforme à ses désirs secrets, je suis toujours sans nouvelles. En fait, je crois bien qu’elle m’évite. Tu le sais, ce n’est pas dans la nature d’Eibhlin de rester à l’écart d’une amie qui est pétrie de soucis. Me serais-je trompée sur son amitié sincère ? Est-elle trop prise par ses propres déboires pour s’intéresser aux miens? 

J’entends Brigid et Ishbel se disputer dans la salle et un bruit de vaisselle renversée vient de se produire. Je dois te laisser céans. Mon répit aura finalement été de courte durée et mon moment privilégié avec toi est terminé. Reçois toute mon affection et mes félicitations pour le bébé que tu portes, j’en suis vraiment heureuse et j’ai hâte de partager tes sentiments et tes découvertes sur un sujet aussi merveilleux. 

Très affectueusement mais promptement, Seonnag Forbes


Gunelle

Le 18ième jour du mois de décembre de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques

 

Ma très chère Seonnag, 

Je veux que tu l’apprennes par moi et moi seule, j’ai donné naissance à un fils il y a à peine cinq jours ! Iain en est très fier, évidemment, et je me sens parfaitement comblée même si passablement épuisée. Je contemple mon petit, cette pure merveille, et je crois que je vais beaucoup grandir dans mon rôle de mère, comme j’ai déjà beaucoup grandi dans celui d’épouse. Les mots me manquent pour donner un juste aperçu de mon bonheur. En écrivant ces lignes, je réalise à quel point le chemin parcouru à Mallaig depuis mon départ d’Aberdeen a été ardu, précipité, semé d’embuches et de découvertes, de peu de joies pour beaucoup de peines, et étonnamment, j’éprouve le sentiment d’être enfin arrivée à destination : suis-je parvenue à la destinée que le Très Haut me réservait ? Une voix intérieure me dit OUI ! Chère Seonnag, tu es bien la seule à vraiment comprendre où j’en suis. Quel bienfait cela me procure que de t’écrire !

Permet un bref rappel du dernier épisode tumultueux au château avant que nous parlions de toi. Durant l’automne, mon mari a été détenu à Stirling, où sévit la peste, puis à Scone, avant que la chancellerie ne le relaxe le 14 novembre, toute accusation de malversation ayant été abandonnée. Entre temps, ne pouvant endurer mon impuissance à l’aider, j’ai tenté une intervention auprès de la reine en lui écrivant. La courte conversation avec le roi lors de sa visite à Mallaig le 21 décembre dernier, m’avait laissé une impression de bonheur conjugal pour le couple royal et m’avait fait paraître la reine comme une femme d’esprit et d’humanité. Je sais qu’elle a reçu ma lettre, mais je ne peux affirmer qu’elle a réellement intercédé pour moi dans les déboires juridiques d’Iain. Peu importe si mon ingérence a sorti mon mari de prison ou non, le dénouement est celui que j’appelais de toute mon âme. Iain m’est revenu sain et sauf. Juste à temps pour reprendre en mains la conduite du clan MacNeìl. On a parlé ici d’un complot fomenté par certains lairds pour destituer Iain; on a parlé aussi du vol d’une somme destinée à Iain, dûe par mon père; on a parlé encore de mesquineries de la part de la veuve Beathag. Tout cela recèle du vrai. Mon mari a tenu un procès ici même, soutenu par mon fidèle lieutenant Lennox et la vérité a été établie. L’oncle Aindreas a été reconnu coupable de vol et de trahison et il a été puni puis limogé de son rang de laird, conformément aux habitudes des Highlanders. Tu apprendras probablement cette affaire bientôt, car elle aura tôt fait d’être ébruitée dans toute l’Écosse. Je ne sais ce que les gens en diront. Pour ma part, je l’ai vécue comme au travers une gaze et je n’en retiens que l’amère déception éprouvée par Iain.

Que de mouvements et d’émois ont fait vibrer nos murs la semaine dernière, au moment où toute mon attention était happée par l’état de mon giron ! Combien j’ai été bien entourée, secourue, dorlotée par les femmes de la maison durant les affres de l’accouchement ! Ce fut laborieux, certes, mais tellement bien récompensé ! Seonnag, je sais que tu redoutes cette expérience physique, et même, la maternité tout court, si j’en juge par ce que tu me dis dans ta lettre. Mais je te l’assure, devenir mère vaut cent fois la peine que l’enfantement afflige au corps de la femme. Je ne voudrais pas que tu te fies à ton jugement sur cette question en ce moment où tu es parfaitement éreintée par les taches qui t’abrutissent à la maison et par l’anxiété permanente de veiller une grande malade. Il est normal que tu aspires à retrouver une certaine sérénité par l’évasion, et même à lorgner avec convoitise le métier d’Evans. Tout cela est passager. Ce que tu vis est une sorte d’apprentissage pour devenir la femme que tu dois être, telle que te veut Notre Seigneur. Courage et détermination, ma douce, je sais que tu ne manques ni de l’un ni de l’autre !  

Maintenant, avant de conclure, deux mots sur mon frère Daren, cet éternel perplexe. Lennox, qui le connait bien et qui l’apprécie comme homme d’action, et qui a de lui une vision différente de celle de mère, est convaincu qu’il est amoureux.  Il ne sait pas, comme moi je le sais, que l’élue du cœur de Daren est Seonnag Forbes. Cependant, Lennox croit à la profondeur de cet amour car il s’agit, selon lui, de la première fois où Daren s’investit véritablement pour s’attacher le cœur d’une femme. Son histoire de récompense par l’achat d’une étoffe le prouve bien, d’une certaine manière. Tu ne dois plus douter après cette marque d’estime aussi flagrante de la part d’un homme normalement avare dans l’étalage de ses intentions. Mère m’a écrit récemment et ne me rapporte rien de neuf sur le sujet. Cela ne m’étonne guère. Mon frère préservera le plus longtemps possible le secret sur son inclinaison pour toi et il accomplira son plan de conquête amoureuse dans la plus grande discrétion familiale. La dernière à être dans le coup est certainement ma mère.  Désormais, c’est de toi que viendront toutes les informations nouvelles à propos de cette idylle, et je compte bien que tu ne m’en feras pas l’économie. 

Mes pensées et mes prières te sont allouées sans retenue, ma chérie. Puisse le Très Saint te soutenir dans la maladie de ta mère comme dans l’œuvre de tes devoirs filiaux. 

Ton indéfectible amie d’enfance, Gunelle Keith, épouse et mère.

Seonnag

Le cinquième jour du mois de janvier de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques

 

Gunelle, ma précieuse et tendre amie, 

Un vent d’espoir souffle sur notre maisonnée chassant enfin les nuages noirs qui survolaient nos têtes depuis trop longtemps déjà. Noël fut plutôt tranquille comparativement à l’an dernier. Nous avons eu évidemment la visite de Liam et Lizzie et de leur petite fille qu’ils ont prénommé Roìsìn. «Petite rose», que c’est poétique, ne trouves-tu pas ? Comme il était bon d’être à nouveau tous réunis ! J’ai veillé sur mère pendant que les membres de la famille assistaient aux offices. Pleine de recueillement et de sérénité dans la maison silencieuse, j’ai commencé cette lettre. 

Depuis son arrivée, votre médecin à Crathes accomplit ce que père qualifie de véritable miracle. Après auscultation, le médecin a décidé d’interrompre complètement le traitement prescrit par notre défunt médecin pour en  adopter un autre de sa composition, dont lui seul connaît le secret. Je puis t’annoncer en ce jour d’hui que la fièvre qui terrassait mère depuis des semaines appartient désormais au passé. Votre efficace médecin demeure confiant et nous confirme que mère se rétablira progressivement. Quelle musique à nos oreilles que d’entendre ses paroles libératrices ! Pour l’heure, mère doit reprendre des forces, poursuivre le traitement et garder le lit pour encore quelque temps. Il est impératif de ne rien brusquer et de continuer à maintenir l’équilibre de ses humeurs. Pour la première fois de ma vie, j’ai surpris père à essuyer une larme au coin de l’œil, lui qui est toujours si maître de ses émotions. Le tableau était tellement touchant que j’en étais toute interdite dans l’embrasure de la porte. Mère venait à peine de s’assoupir et semblait enfin paisible. Père la regardait dormir en prenant tendrement sa main entre les siennes et son regard… mais quel regard… un mélange d’amour, de soulagement et d’espoir. Comme j’aimerais qu’un homme pose un tel regard sur moi un jour !

Ce fut une de ces rares journées où le calme régnait parfaitement dans la maisonnée. Les bessonnes jouaient chez la voisine et Evans gardait la boutique en l’absence de père. Rien ne me préparait à ce qui allait suivre, un événement que je me dois de te raconter tellement il a été soudain et surprenant. Ce jour-là, Daren s’est présenté au moment où père retournait à la boutique. Par la fenêtre, j’ai vu les deux hommes échanger quelques mots et une solide poignée de mains. Daren semblait sincèrement ravi de cette rencontre et mon émotion monta d’un cran. Puis ils se sont quittés et Daren est entré dans le logis. Pensant  au rôle d’instigateur qu’il a joué dans l’implication de votre médecin auprès de mère, je n’ai pas pu réfréner mon sentiment de gratitude envers lui et je me suis précipitée dans ses bras en un geste aussi spontané qu’irréfléchi. Et presqu’aussitôt, j’ai éclaté en sanglots, incapable de contenir plus longtemps la boule d’angoisse qui m’avait enserré la gorge durant une si longue période. Sentant Daren se raidir en me recevant contre lui, j’ai réalisé toute l’inconvenance de mon comportement. Quand j’ai voulu me détacher en me confondant en excuses, tout en maudissant intérieurement ma réaction impulsive, ton frère m’a retenue dans ses bras avec fermeté. Puis, à mon grand désarroi, il a furtivement caressé mon dos et murmuré des mots apaisants, comme on le fait avec une enfant qu’on réconforte après qu’elle ait perdu son jouet préféré. Cette tendresse inattendue, sans doute tout aussi inconvenante que mon assaut de reconnaissance, a déclenché chez moi un nouveau déluge de larmes, que j’ai maudit comme le premier, mais sans le refréner. Au contraire, je me suis abandonnée dans ses bras durant un long moment et ainsi, je me suis libérée de mes inquiétudes, du poids de mes responsabilités et de toute la fatigue accumulée. Bercée par le timbre de sa voix, je me suis calmée tout doucement, sans ressentir de honte ou me faire de reproches. 

Inouï, n’est-ce pas ? Ha Gunelle, si tu savais tout le bien que cela m’a fait. Dans les bras de Daren, je me suis sentie comprise et soutenue, il était devenu mon rempart contre l’adversité, l’espace d’un instant. Cela n’a pas duré, évidemment. Ton frère s’est ressaisi le premier et a rompu notre étreinte. Nous étions, comment dire, étonnés par nos réactions respectives, ébahis même. Daren s’est reculé d’un pas, a ramassé un paquet qu’il avait vraisemblablement laissé tomber au sol en m’ouvrant les bras, et il me l’a tendu d’un geste embarrassé en expliquant qu’il s’agissait d’un présent en guise de reconnaissance pour ma présence lors de sa convalescence. J’ai essuyé mon visage à la hâte et me suis saisie du paquet que j’ai déficelé avec précipitation. Gunelle, tu te doutes sûrement de ce qu’il contenait… En effet, c’était une superbe étoffe en soie d’un bleu profond, exactement celle que j’admirais tant à la boutique de père. Instinctivement, je l’ai portée à ma joue pour m’imprégner de sa douceur, les yeux probablement brillants comme des étoiles. Connaissant le prix de cette soie, j’ai exprimé à Daren que je ne pouvais pas accepter un cadeau aussi somptueux. Ce à quoi il a répondu qu’il se permettait d’insister car mes visites avaient grandement contribué à sa guérison. Gunelle, j’ai bien failli m’évanouir de bonheur. Comment une jeune femme amoureuse peut-elle résister à un tel argument ? J’ai tout de même réussi à demeurer modérée en prononçant mes remerciements pour le cadeau si galamment offert. Visiblement satisfait de voir son hommage accepté, Daren m’a embrassé le dos de ma main en me faisant promettre de faire appel à lui si j’avais besoin de quoi que ce soit, peu importait le moment du jour, puis il est sorti comme il était entré, sans façons. Gunelle, puis-je espérer que le meilleur de cette idylle reste à venir ? J’en suis encore toute fébrile en te narrant son premier épisode. 

Maintenant, passons à l’autre sujet. J’ai peu de nouvelles à te transmettre concernant Eibhlin. Je la croise désormais lors des offices seulement. Apparemment, elle ne reçoit ni parle à personne de nos amies. Elle se retranche dans cet isolement qui m’inquiète grandement. Outre ses yeux rougis, j’ai remarqué qu’elle tenait constamment son mouchoir à la main. Cela ne lui ressemble guère, elle habituellement si enjouée. Son soupirant, Peadar, l’apprenti-boulanger, présente un spectacle tout aussi désolant avec sa mine de déterré. Ils me font tous les deux terriblement pitié. Par le biais de bavardages dans notre entourage commun, je déduis qu’Eibhlin n’a pas réussi à détourner son père du projet de mariage avec le maître-cuistre de Stirling. Cela explique l’attitude de nos amoureux qui voient l’échéance de l’union redoutée arriver à grands pas. Selon moi, cela n’augure rien de bon. Je sais que les préparatifs dans la famille Menzies vont de l’avant car père m’a informée de la visite de Giles Menzies pour le choix de l’étoffe et du modèle en vue de confectionner les tenues de noces pour Eibhlin, sa mère et sa marraine. Maître Menzies veut probablement démontrer au maître-cuistre que son unique fille est digne de lui, quitte à engloutir dans la noce une bonne partie de ses économies, comme l’a judicieusement souligné mon père. Tel que nous connaissons Eibhlin, elle doit souffrir le martyr devant l’énormité de la dépense et de la mise en route du projet matrimonial. Je ne peux la laisser à son épanchement et à son mutisme et je vais tenter de lui parler. Je soutiens qu’il est malsain de s’emmurer ainsi. Je te tiendrai au courant de mes résultats avec elle, si je parviens à entrer dans sa confidence. 

Bien que mère soit sur le chemin de la guérison, elle ne prend pas une part très active dans la gestion de la maisonnée, encore moins aux tâches domestiques qui, malheureusement n’attendent point. Je dois y retourner. Cependant, à la différence des dernières semaines, la besogne ici pèse moins lourd sur mes épaules et ce, grâce à l’élan d’allégresse qui m’anime, insufflé bien sûr par ton frère Daren. Voilà que je m’ingénie déjà pour trouver un prétexte afin de faire appel à lui, comme il m’y a si courtoisement invitée. Si tu as des idées à ce propos,  n’hésite pas à m’en faire part… 

Très chère Gunelle, jeune maman comblée et entourée, épouse admirée et châtelaine respectée, reçois l’affection sincère de ton amie radieuse qui se plaît à rêver qu’elle deviendra peut-être un jour ta sœur, 

Seonnag Forbes


Gunelle

Le vingt-cinquième jour du mois de janvier de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques

 

Belle et romantique Seonnag, ma tendre amie, 

Rien ne me réjouirait davantage que tu deviennes ma sœur ! Ta lettre, si pleine d’espoir en la guérison de ta mère et si pleine d’attentes dans le développement de ton idylle avec Daren, m’a complètement ravie. Je l’ai lue plusieurs fois, toujours avec la même émotion. Elle m’est parvenue il y a seulement trois jours, en même temps que celles en provenance du château de Crathes, une de ma mère et deux de mes sœurs, qui tenaient à répondre personnellement aux vœux que je leur avais envoyés pour la Noël. Le coursier s’est apparemment pris dans les montagnes enneigées avec son cheval, ce qui explique le retard des quatre lettres. 

Les coursiers de la reine Jeanne sont plus diligents à en juger par la correspondance soutenue que  nous avons établie elle et moi depuis l’automne avec déjà trois missives. Il faut dire que le parcours est sensiblement plus facile depuis Scone jusqu’ici que celui entre Aberdeen et Mallaig. Deux mots sur ces surprenants échanges de lettres avec notre reine. D’abord, ils sont rédigés en Français, ce qui m’oblige à redevenir l’élève appliquée que j’ai été en France pendant mes jeunes années. Ce n’est certes pas pour me déplaire. Ensuite, le sujet de conversation que la reine Jeanne affectionne : les nourrissons. Qui aurait prédit que je recevrais des conseils souverains sur les soins à donner à mon enfançon ? Comment bien le langer, que lui appliquer en cas de rougeurs sur la peau, quelle position est préférable lorsqu’il repose dans son landau après la tétée… Bref, je suis ébahie par les connaissances de la reine Jeanne tout autant que par son empressement à les partager. Rien ne me fait plus d’honneur que de lui donner des nouvelles de mon petit Baltair. Oh, Seonnag, mon enfant est magnifique ! Je sais que toutes les mères sensées affirment la même chose à propos de leur progéniture, mais crois-moi, dans mon cas, c’est la pure vérité ! Que le Tout Puissant sonde mon cœur et reconnaisse l’immense gratitude que je Lui voue !

Des nouvelles de Mallaig, maintenant. Nous vivons cet hiver dans un état de calme après le tumulte qui a ébranlé le clan au cours de l’automne. Jusqu’à maintenant, nous avons reçu peu de neige sur la péninsule, mais nous sommes constamment enveloppés par un froid si cru que les feux dans la grand-salle parviennent difficilement à chasser l’insidieuse humidité. Aussi, je n’y descends plus que pour rencontrer les visiteurs et recevoir à la table du chef de clan. Au deuxième étage, Nellie et moi avons aménagé la pièce de la tour sud-est pour y séjourner le plus confortablement possible. Cette pièce est pourvue d’un âtre ouvert sur deux faces et reçoit la lumière par deux bonnes fenêtres, en plus des petites qui garnissent la tour d’angle. Nous y avons installé les rouets, un landau pour le bébé, quelques nattes et tapis de laine, une table et des tabourets pour nos repas et trois fauteuils rembourrés de crin : un large pour Nellie, un court pour Ceit et un profond pour moi. Il y fait meilleur que dans la grand-salle, mais l’air est trop sec au goût d’Iain. Aussi, il passe rarement le seuil de la porte et se contente de nous saluer sans entrer. Jenny et tante Rosalind viennent souvent passer quelques heures en notre compagnie dans ce cocon de chaleur douillette. Nous nous plaisons à nommer cette pièce «la chambre des dames», ce qui ravit la jeune Ceit, dont le sens maternel a été éveillé par la naissance du petit Baltair et qui, depuis, ne nous quitte plus d’une semelle, Nellie et moi. Je t’avais promis de te parler de ma fille adoptive, et le moment est opportun de le faire. Ceit n’est plus la farouche fillette que j’ai connue à mon arrivée à Mallaig. Sa surdité et son mutisme se sont grandement estompés, son humeur est devenue conciliante, sa curiosité sans cesse stimulée et sa confiance progressive en elle-même ont ouvert son jeune cœur à tous les résidents du château et aux enfants de son âge au hameau. Avant la venue de mon fils, Ceit s’était fermement attachée à moi et je crois que ce lien soigneusement entretenu a généré les grands progrès qu’elle a réalisés au sein de la société de Mallaig. Désormais, elle n’a d’intérêt que pour l’univers féminin, ses travaux d’aiguilles, ses lectures, ses conversations. C’est touchant de la voir travailler à ses menues broderies tout en récitant des prières ou des poèmes, malmenés par son élocution hésitante. Je l’aime tendrement et je pense que toi aussi tu l’aimerais. C’est une gamine étonnante. À sa façon, elle comble mon état de mère et me rend plus compétente dans ce domaine. Oh, Seonnag, comme tu te réaliseras toi aussi en le devenant ! Je te vois si bien au milieu d’un essaim d’enfants, cajolant d’une main et nourrissant de l’autre. Plaise à dieu que celui qui te fera femme et mère soit notre cher Daren !

Les affaires du clan MacNèil ne me parviennent que par bribes mais rien d’alarmant ne pointe à l’horizon, selon mon chef de mari. Tout semble être rentré dans l’ordre chez les lairds comme dans les familles du hameau. Bien que très froid, l’hiver s’annonce serin sur la péninsule. Hier, Iain m’a confié le contenu d’une lettre du lieutenant Lennox qui a gonflé d’espoir mon cœur fébrile et qui laisse planer une ère prochaine de tranquillité pour nous tous. John William Lennox veut se porter acquéreur du domaine de l’oncle Aindreas, récemment déchu et banni du clan MacNèil. Il souhaite quitter le service de mon père et venir s’établir ici. C’est inouï, inimaginable ! Cependant, c’est tout à fait plausible quand on regarde de plus près les nouvelles forces mâles en présence à Crathes. Depuis l’émergence de Daren comme conseiller proche de mon père, le pouvoir est devenu plus filial que clanique, d’après les propos tenus par ma mère dans sa dernière lettre. « Je suis obligée de constater, écrit-elle, que votre frère a tiré de sa maladie un aplomb et une assurance renouvelée qui impressionnent votre père très positivement et qui peuvent éventuellement reléguer Lennox dans un rôle de seconde zone. » Pour ma part, j’avais perçu que Iain appréciait beaucoup Lennox, mais de là à l’intégrer dans son propre conseil et à lui accorder le titre de laird, voilà qui surpasse mes espérances les plus folles ! Si cela se faisait, Seonnag, je serais la plus heureuse châtelaine d’Écosse !

Je vais conclure céans, car je ne sais pas combien de temps le coursier mettra à traverser les monts Grampians enneigés. Si je ne veux pas que ma missive arrive à Aberdeen au printemps, je l’envoie dès maintenant !

Meilleurs vœux de rétablissement à ta mère; courage à Eibhlin dans ses amours contrariés; bonheur et félicité à toi dans les tiennes, naissantes; et que Dieu vous protège toutes et vous prodigue ses grâces. 

Ta fidèle amie qui pense à toi souvent,
Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig

Seonnag

Le treizième jour du mois de février de
la dix-neuvième année du règne du roi Jacques

 

Bonne Gunelle, 

Ton bonheur me ravit toujours autant. Comme j’aimerais rencontrer cet angelot que tu me décris avec tant de tendresse et d’affection. Monseigneur Leighton nous répète souvent en chaire que les voies du Seigneur sont impénétrables. Dieu t’a conduite sur le chemin de cette enfant et de son père afin de les guider vers leur Salut. Tu as tant d’amour à donner, tu étais celle toute désignée pour y arriver. Nul ne peut te résister, mêmes les âmes les plus aigries se voient transformées à ton contact. Que la Providence poursuive son œuvre bienfaisante sur ta mesnie ! 

De mon côté, la santé de mère s’améliore de jour en jour. Tout comme un enfançon, elle réapprend à manger des aliments solides. Comme le médecin l’autorise à se déplacer, je l’accompagne à l’extérieur et nous arpentons notre petite cour sans en sortir. Aller au-delà demeure bien difficile encore pour elle. Elle reprend lentement des couleurs à la grande joie de tous. Je retrouve progressivement la petite étincelle qui animait jadis ses yeux. Elle ne cesse de me remercier pour les soins prodigués et pour la gestion de la maison. Lors d’une de nos promenades, elle me confia regretter de m’avoir si mal préparée à tenir maison, ce qui est impardonnable selon elle, d’autant plus que je suis en âge de me marier. Dès son rétablissement complet, elle compte nous impliquer davantage dans les affaires domestiques, les bessonnes et moi. Comme je bénéfice désormais de quelques moments de liberté, j’en profite pour me rendre à la cathédrale pour allumer des lampions afin que Dieu exauce mes prières, puis je rapplique rapidement au logis. Je rechigne à laisser mère trop longtemps seule, surtout en compagnie d’Ishbel et de Brigid. Curieusement, mes sœurettes se sont assagies depuis la maladie de mère. Je crois qu’elles réalisent que mère aurait pu nous quitter. Pourvu que cela ne soit point un feu de paille. 

Rien ne va plus chez les Menzies. J’ai croisé Peadar au marché. En fait, il cherchait à me rencontrer depuis quelques jours, car il voulait confier son grand désarroi à l’amie fidèle de sa bien-aimée.  Nous avons longuement parlé, enfin avais-je des nouvelles fraîches d’Eibhlin. Peadar me relata qu’il avait tout entendu d’une une violente dispute entre Eibhlin et maître Menzies. Poussée par le désespoir, Eibhlin aurait fait une violente scène à son père en refusant de se marier avec le maître-cuistre. Peadar dit que dans son emportement, Eibhlin a avoué qu’elle  aimait un autre homme, mais sans le nommer, comme maître Menzies l’exigeait, le traitant de fieffé coquin. Apparemment, elle a résisté et a continué de taire son nom malgré les menaces paternelles. Ulcéré, le père d'Eibhlin a fait valoir qu’il s’était engagé et avait investi toutes ses économies dans ce mariage; que le contrat était signé et qu’il ne fallait point songer à reculer.  Selon le brave Peadar, notre impétueuse amie a été traitée de petite péronnelle écervelée qui ne comprenait point l’enjeu des alliances matrimoniales. Son père aurait même brandi le devoir d’obéissance et d’honneur dû au père, tel que dicté dans les Dix Commandements. Connaissant Eibhlin, il n’est pas étonnant d’apprendre qu’elle a tenu tête à son père. Le couperet est tombé la semaine dernière et voilà qu’Eibhlin est désormais séquestrée dans sa chambre jusqu’au jour du mariage, toujours fixé à Calluinn. Peadar est complètement atterré. Il se dit outré par l’attitude de son maître et il réussit à peine à garder contenance devant lui durant les heures passées en sa présence dans la boulangerie. Mais qu’y peut-il même s’il ne se résigne pas à abandonner sa belle ? Chez les Menzies, on explique l’absence de notre amie en société par une vague allusion à une maladie contagieuse, ce qui est tout à fait plausible en ce moment avec la peste qui fauche encore quelques personnes dans la ville à chaque semaine. 

Le pauvre Peadar ! Comme il m’a fait pitié ! Il ne faut pas douter de son amour profond pour notre amie, car il ne peut imaginer la vie sans elle, avoue-t-il. J’ai saisi cependant qu’il fait preuve de raison dans la situation. Il comprend qu’il n’a aucune chance contre le maître-cuistre, maintenant que tout est réglé par maître Menzies. À la fin, quand nous avons dû nous quitter, il m’a demandé conseil sur  ce qu’il peut faire pour éviter ce malheur. Comment puis-je conseiller Peadar sur les élans du cœur, moi qui en suis à mes premiers balbutiements dans le domaine ? Hélas, je pense n’avoir pas été d’un grand secours en lui suggérant de se faire une raison. Il m’apparait inévitable que le père d’Eibhlin tienne parole et aille jusqu’au bout. Je conçois la détermination et la révolte de notre amie. Le fort sentiment d’amour est visiblement partagé entre elle et son amant et il est quand même voué à l’échec. Quand les femmes pourront-elles choisir librement leur époux ? Cela me désespère, et je doute de connaître cette liberté de mon vivant. 

Venons-en à mes propres amours… Au début du mois, ta mère a convié notre famille à venir dîner à Crathes, voulant à son tour marquer sa reconnaissance pour mes attentions envers le malade qu’a été son fils et, comme il se doit, pour observer les progrès de mère dans sa convalescence supervisée par le médecin des Keith. Je crois surtout qu’elle voulait nous observer Daren et moi. Naturellement, comme mère n’est point suffisamment forte pour se déplacer, père a convenu que j’accepterais d’honorer l’invitation et que j’irais seule offrir nos hommages à tes parents. Je ne sais pas si ta mère a relevé l’incorrection de cette décision, mais elle n’en a laissé rien paraître durant le repas. Elle n’a même pas sourcillé quand, en quittant la table, Daren m’a enjoint de visiter la pièce où les livres de la maison sont gardés en me confiant que depuis sa maladie, où je lui faisais la lecture, il a pris plaisir à l’environnement des livres et à jouir du calme de la pièce. Cependant, m’a-t-il avoué, il trouve moins agréable de lire pour lui-même que d’entendre ma voix le faire. Le moment passé en tête à tête avec lui a vraiment été exquis et je ne peux me retenir de te le narrer par le menu détail. Daren m’a demandé de lui lire un passage des Contes de Canterbury. Sa requête m’a quelque peu étonnée, mais je me suis exécutée avec bonheur. Tout en écoutant avec un air concentré, ton frère arpentait la pièce et tournait autour de la chaise que j’occupais en ralentissant le pas. Au moment où je me suis interrompue, il se trouvait derrière moi et il m’a remercié en posant les mains sur mes épaules. Je frissonnai à son contact. Puis, comme je m’apprêtais à me lever, il a contourné le siège et s’est approché très près de moi. Un élan de panique m’a envahi. J’avais chaud, froid, les mains moites, j’ai cru qu’il allait m’embrasser… Il n’en fit rien, mais me murmura à l’oreille qu’il aimerait bien me revoir.  « Une promenade à cheval serait-elle de nature à vous plaire, me dit-il ? Je crois savoir que vous montez et que vous disposez de quelques moments de loisir maintenant que votre mère se porte mieux. » Je pense avoir bredouillé un «oui» hésitant, je ne sais plus. Tu pardonneras ma candeur, Gunelle, mais j’étais toute à la pensée de recevoir mon premier baiser à cet instant. Je t’entends me recommander la patience, et c’est ce que je me suis dit à moi-même. Daren est homme de mesure et de retenue.  Nous avons convenu du jour ensemble pour cette promenade et plus rien d’autre ne s’est passé durant le reste de ma visite. 

Le jour dit, j’étais prête une bonne demi-heure à l’avance. Le temps était clair et relativement chaud. Toute la journée semblait idéale pour une randonnée équestre. Elle fut tout à fait plaisante. Je m’étais préparée à tenir la conversation et j’avais sélectionné des sujets, mais cela s’avéra inutile. Daren avait le goût de parler et d’être écouté. Il me parla de ses nouvelles responsabilités, des projets de votre père pour le domaine et de son implication dans leur réalisation. Pendant tout le trajet, je restai suspendue à ses lèvres, me disant que je n’avais jamais soupçonné que ton frère pouvait ainsi librement se livrer. Il dégageait un mélange d’assurance et de vulnérabilité, comme s’il avait été incertain de l’accueil que je ferais à ses confidences. En fait, j’étais submergée par l’honneur qu’il me faisait de m’accorder sa confiance. Lorsqu’il tournait les yeux dans ma direction, son regard était si pénétrant que j’avais l’impression qu’il sondait mon âme. C’était étrange comme sensation, mais depuis cette entrevue, je me morfonds sur ce que son impénétrable regard exprimait alors. 

Le dimanche suivant cette promenade, je crois avoir déplu à ton frère tout en ignorant qu’elle en a été la cause. Je t’explique. Comme je m’en retournais à la maison après l’office, je fus abordée par un homme que je reconnus comme un des maçons sur le chantier de la cathédrale Saint-Machar. Sur le coup, perdue dans mes pensées, j’échappai le mouchoir que je tenais à la main et il s’empressa de me le ramasser. « Lambert Foulbec, originaire de Normandie, pour vous servir belle damoiselle », me dit-il d’un ton badin, en accompagnant ses paroles d’un baisemain élégamment exécuté. Je rougis instantanément. Il me demanda la permission de me raccompagner chez moi, ce que j’acceptai, le trouvant amusant et plutôt distrayant. C’est à ce moment-là que je remarquai Daren, debout sur le parvis, les bras croisés, qui nous observait avec un regard que je qualifierais d’indéfinissable. Je lui ai souri, mais il ne m’a point rendu mon sourire ni même m’a saluée, figé comme une statue de marbre. Cela m’a alarmée et attristée au plus haut point. Je n’ai pas compris sa soudaine froideur. Pourtant, j’ai vraiment cru que nous nous étions rapprochés lui et moi au cours des derniers jours. Ne voulant point offenser Lambert Foulbec qui continuait de discourir, je détournai ma vue de Daren pour me concentrer sur mon accompagnateur. Celui-ci soulignait que les ouvriers s’inquiétaient de ne plus me voir chaque matin, tous croyant que j’étais souffrante. Je le rassurai en lui disant que la maladie de mère m’avait beaucoup accaparée et retenue à la maison. Nous échangeâmes quelques banalités et il me fit rire à quelques reprises, me distrayant ainsi de l’attitude inquiétante de ton frère. Arrivés à destination, Lambert en était venu dans l’échange à réaliser que j’étais la fille du tailleur Forbes et il s’en est aussitôt réjoui en ces termes : « J’ai désespérément besoin d’une nouvelle chemise, la mienne, hélas, tombe en lambeaux. J’ose espérer que nos routes se recroiseront chez votre père quand j’y passerai commande. » 

Je l’ai effectivement revu le mercredi suivant. J’étais allé à l’atelier dans le but d’avoir les lumières de père sur le meilleur emploi de ma soie, même si je ne peux me résoudre à y mettre les ciseaux. Tel un bijou précieux, je la conserve dans un de mes coffres et je la ressors de temps en temps pour l’admirer. C’est idiot, mais cela me donne l’impression d’être plus proche de Daren quand je caresse les plis soyeux de l’étoffe. Je poursuis. À mon arrivée, par la porte entrebâillée de la pièce attenante à la boutique, j’aperçus père en train de noter dans son carnet, les mesures d’un client qui me faisait dos, mais que je reconnus immédiatement : c’était Lambert Foulbec.  Pour faciliter le travail, il avait retiré sa chemise et se tenait là, immobile, dos nu. Je fus troublée par sa carrure d’épaules et par les muscles qui se dessinaient sous sa peau tannée. Je devais le fixer avec des yeux écarquillés de stupeur quand il se retourna en exposant son torse tout aussi impressionnant. Je n’avais jamais vu un homme dénudé de cette façon auparavant. À cet instant, je ressentis une étrange sensation au creux de mon ventre. Un sourire moqueur se dessina sur ses lèvres en me reconnaissant et il me salua avec courtoisie. Mon père leva les yeux et me surprit en flagrant délit d’appétence. J’ai dû rougir jusqu’à la racine des cheveux, tout honteuse de l’inconvenance de mon examen. Père fronça les sourcils et vint refermer la porte en me demandant de l’attendre. La séance prit fin quelques minutes plus tard et Lambert Foulbec sortit. Il me salua encore une fois en y mettant plus d’emphase, avec l’air satisfait de quelqu’un sûr de son effet. À n’en pas douter, il avait perçu mon trouble. Je rougis de nouveau et l’étrange sensation réapparut. Cela me prit quelques minutes après le départ du Normand pour redevenir pleinement concentrée sur le but de ma visite à la boutique. 

Chère Gunelle, qu’est-ce que cela ? Cette crispation, cette chaleur irradiante, cet émoi devant un corps d’homme ? Le désir charnel, ai-je présumé, dont il faut se confesser assurément, ce que j’ai fait à l’office du lendemain. Que m’arrive-t-il ? Ai-je oublié que je suis amoureuse de ton frère ? Ai-je oublié que je me torture à imaginer les griefs qu’il retient contre moi ? Aurais-je dû provoquer une occasion entre lui et moi afin de défaire le nœud de mes appréhensions ? Pourquoi l’amour est-il si compliqué ? Je suis confuse, déroutée. Si je me faisais nonne, tout serait simplifié, mais je suis incapable de renoncer à Daren de cette manière. En ce moment, qu’ai-je à faire d’un Lambert Foulbec admirablement bien bâti ? Je t’en prie éclaire-moi, chère amie qui connait l’amour et qui a expérimenté ses transports. 

Ton amie qui se morfond,

Seonnag Forbes


Gunelle

Le vingt-quatrième jour du mois de mars et dernier jour
de la dix-neuvième année de règne du roi Jacques

 

Amie très chère, 

Je suis comblée en cette dernière journée de l’année, car j’ai auprès de moi tous ceux que j’aime. Il n’est pas de meilleure heure pour le cœur que celle des retrouvailles avec les êtres chers. 

Daren est arrivé hier avec une liasse de lettres et un monceau de présents tirés des boutiques d’Aberdeen, dont une superbe étoffe provenant de la maison Forbes. Je soupçonne que tu as servi de conseillère dans le choix de ce cadeau. Daren n’a démenti ni confirmé mes suppositions quand je l’ai questionné. Il est résolu à ne pas me parler de ses amours et il évite de parler de toi, ce qui le trahit, évidemment. Tante Rosalind et son mari se présenteront aujourd’hui, avec des victuailles élaborées dans leurs excellentes cuisines. Je sais que mon adorable tante va s’emparer de mon petit Baltair dès son apparition dans la grand-salle, et qu’elle ne me le rendra qu’au moment où il deviendra trop lassant à force de vouloir s’échapper de ses bras. Ma jeune Ceit pourra alors avoir son heure d’attention auprès de tante Rosalind, qu’elle admire parfois jusqu’à la vénération… Demain, avec la présence de nos serfs, de nos chevaliers, de nos lairds et de nos invités ecclésiastiques, le château sera plein comme un œuf et bruissant de voix comme une forêt battue par les vents. 

Cette année, à Mallaig, les festivités de la fête de Calluinn rivaliseront de faste et de gaieté avec celles qui se déroulent dans toutes les grandes maisons du royaume. C’est ainsi que Iain les voulait et c’est dans ce but que tous ont été mobilisés depuis des semaines. Quelle merveille de conduire une équipe aussi dévouée et enthousiaste que celle formée par nos gens ! Maintenant, tout est fin prêt et je puis étonnamment me retirer une petite heure pour t’écrire. Chère Seonnag, j’éprouve un fort sentiment de réussite et de bonheur, car mes grandes espérances ont été exaucées par le Très haut. Qu’Il soit aussi prodigue envers toi au cours de la nouvelle année, voilà ce que souhaite de tout cœur ta fervente amie ! 

Allons-y céans avec les dernières nouvelles d’ici. Mon cher Lennox a été reçu officiellement dans le giron du clan, le vingt février dernier. Les lairds, qui en ont gros à se faire pardonner par leur chef, n’ont émis aucune opposition à cette nomination. Voyons voir maintenant leur réaction lorsqu’ils apprendront, demain soir, que John William Lennox est promu premier conseiller d’Iain. Ce ne serait pas la première fois que ce poste est occupé par un non-MacNeìl dans l’histoire du clan, mais cela n’est pas arrivé depuis cent-trois ans ! 

Sir Thòmas, le cousin d’Iain et dernier chevalier de la maison à avoir été adoubé en ces murs, est ravi d’échapper à la charge de conseiller. Il convoite la direction des affaires commerciales et fiscales du château et la gouverne de notre petite flotte. À mon avis, c’est déjà acquis. Iain a une confiance absolue dans son cousin, et moi, une estime profonde pour le soutien qu’il m’a apporté aux heures difficiles de mon adaptation aux us et coutumes des Highlands. Je crois que Thòmas entretient une idylle avec ma servante Jenny et je serais bien la dernière à agir pour y mettre fin. C’est dans mon pouvoir de le faire, en tant que responsable de la domesticité, mais il m’importe davantage de voir fleurir les amours au château que les amertumes. Mon mari ne fait pas d’ingérences dans ce domaine, car il met ma magnanimité domestique sur le compte de ma propre félicité amoureuse. Il est dans le vrai concernant mon sentiment amoureux. Je suis vraiment éprise de lui. Les palpitations et les nœuds au ventre, que tu as ressentis au contact de la gent masculine, sont encore ardents lorsque je me retrouve avec Iain dans l’abri clos de notre lit. 

Chère Seonnag, quand l’amour véritable régit un couple, leur union charnelle est une explosion de délices. Je me garderais bien de m’en repentir ou de m’en confesser. Ces sensations délicieuses que se donnent les amants ne peuvent pas être reprochables aux vues de notre Créateur puisqu’Il nous a dotés de ces facultés propres à la procréation, qui est aussi Son œuvre. Bien sûr, je souligne que toute femme vertueuse doit se prémunir contre les élans naturels qui la poussent à satisfaire ses désirs sensuels. Tu n’as pas besoin d’avertissement de qui que ce soit, encore moins de moi, pour convenir du comportement à adopter dans les circonstances délicates où ta vertu serait compromise. 

Cependant, j’aimerais te confier une remarque de mère, dans sa lettre qui relate ta visite à Crathes, et qui peut éclairer l’attitude inexplicable de Daren, suite à ta rencontre avec le Normand sur le parvis de l’église. « Je crois que le train de vie des Forbes ne permet pas à ton amie Seonnag d’avoir une accompagnatrice dans ses sorties, écrit-elle. On la dit aller et venir dans la cité, à la cathédrale ou à la boutique de son père, fin seule et apparemment insouciante de l’être. Ça ne préoccupe certainement pas messire Forbes qui a lui-même autorisé sa fille à se présenter chez nous sans escorte. C’était peut-être voulu, allez savoir. Je ne voudrais pas vous blesser, Gunelle chérie, mais je crois que votre amie ne jouit pas d’une éducation achevée. Mais je suppose qu’elle est adéquate pour une personne de son rang. » 

Bien sûr, ces lignes m’ont beaucoup blessée. Tu sais le peu d’importance que j’accorde aux rangs dans la société et je sais que tu te fiches des conventions qui régissent le comportement des dames et des femmes bien nées, conventions qui briment surtout leur liberté de mouvement. À une certaine époque, j’enviais presque la latitude que tes parents te laissaient dans tes déplacements hors de la maison et dans le choix de tes compagnes de jeu. Ho combien je trouvais enquiquinante la dame de compagnie qui supervisait les sorties des filles Keith et qui nous imposait une escorte !  Je me souviens qu’une fois, ma sœur aînée s’était plainte de la liberté accordée à nos frères en comparaison de la nôtre et qu’elle s’était alors fait vertement tancée par mère pour ses propos inconsidérés. J’admets maintenant que le contrôle exercé sur les filles vise essentiellement à assurer leur vertu et à les prémunir contre tout manquement à la chasteté. L’étiquette approuvée dans la noblesse tolère mal qu’une femme aborde un homme ou se fasse aborder par l’un d’eux sans qu’une tierce personne n’assiste à la rencontre. 

Bien sûr, le chaperonnage ne s’applique pas aux hommes. Mon frère trouve donc tout naturel et convenable de te convier à une promenade à cheval en duo ou à une lecture privée dans la bibliothèque familiale. Il se sait garant des règles établies et ne s’autoriserait jamais à y faillir en te manquant de respect. Mais là s’arrête sa conception d’une conduite exemplaire. Elle n’est valable que pour lui seul. De t’apercevoir conversant en aparté avec un inconnu, un étranger à ta famille et à la mienne, un ouvrier de surcroît, cela a dû lui déplaire souverainement. Si, devant Daren, mère a émis un jugement sur toi, de celui qu’elle m’a écrit dans sa lettre,  nous avons probablement là, la cause de la soudaine froideur de mon frère à ton endroit, ce que tu appelles «les griefs qu’il retient contre moi». Or, cette constatation augure du mieux, si tu veux mon avis. Cela peut signifier que Daren, conscient de ton rang inférieur au sien, souhaite te voir se rehausser pour être digne de ses attentions, et le faire en calquant ton comportement sur celui des dames bien nées. Si tes allures libérales ne sont pas la cause de son désagrément, je suis bien en peine d’en trouver une autre. 

Même un apprenti boulanger comme Peadar comprend les usages dans le domaine; les droits et devoirs des filles soumises à la volonté parentale. En somme, Peadar connaît la place précise qu’il occupe en ce monde et les prétentions auxquelles il peut aspirer. Je te considère très sage de lui avoir conseillé d’en prendre son parti face à sa déconvenue, tout comme je trouve fort présomptueux de la part de Seonnag de s’opposer aux décisions paternelles. Ton propre père, chère amie, verrait d’un très mauvais œil que sa fille s’éprenne d’un client, se laisse séduire par un étranger itinérant et encourage les rencontres fortuites avec des passants. Comme tout bon père, sois assurée qu’il veille à préserver ta vertu et il cherchera à te trouver un bon parti, le temps venu. Messire Forbes n’est pas insensible aux bienséances qui encadrent la conduite des pucelles, mais il peut fermer les yeux opportunément, si la perspective d’un mariage avantageux l’y invitait. Comme cela est certainement le cas en te laissant délibérément aller seule à Crathes et en permettant une sortie à cheval avec Daren pour unique escorte. 

Bien que Lambert Foulbec m’apparaisse fort aimable, hardi et galant, et que ce ne serait pas une mésalliance si vous vous plaisiez assez pour entrevoir de vous unir, je préfère encore que tu deviennes ma sœur et que tu épouses Daren. Aussi, je t’encourage à démêler tes sentiments et tes émois. Si Daren demeure la cible de ton cœur, tu dois incessamment empêcher le Normand de te courtiser et tu dois adopter une attitude digne des attentes de mon frère… et de ma mère. Une mise au point avec lui serait également utile afin de vérifier la justesse de mon opinion et te rassurer sur son inclination. Tu me pries de te conseiller. Voilà ce que j’avais à t’exprimer. J’espère n’avoir pas manqué de délicatesse, mais si c’est le cas, pardonne-moi. 

Mes vœux de sérénité et mes prières t’accompagnent, tendre Seonnag. Je demande à Daren de te remettre cette missive en mains propres dès son retour à Aberdeen. Il ne saura refuser.

Je demeure à jamais ton amie sincère qui savoure chaque compte rendu détaillé de tes transports amoureux,

Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

Seonnag

Le vingtième jour du mois de mars de la
dix-neuvième année du règne du roi Jacques

 

Chère amie,

Je ne puis attendre ta réponse à ma longue missive du 13 février avant de t’écrire de nouveau. Aberdeen vit un grand scandale depuis avant-hier. Imagine-toi que notre amie Eibhlin, profitant de la veille du Jour du Seigneur, alors que toute sa maisonnée dormait à poings fermés, s’est enfuie à la faveur de la nuit.

Dans la ville, nous sommes parmi les premiers à l’avoir appris, car c’est chez nous que maître Menzies s’est d’abord présenté, furieux, tambourinant à notre porte comme un dément, peut-être même prêt à la défoncer, nous tirant tous du lit avec grande alarme. Mon père a demandé à Evans de veiller sur mère, mes sœurs et moi avant d’ouvrir afin de nous protéger contre une attaque éventuelle, puis ayant reconnu la voix de maître Menzies, il l’a laissé entrer. Le père d’Eibhlin était en pleine crise et il avait déjà ameuté notre quartier par ses cris, que dis-je, ses hurlements. À notre grande stupéfaction, nous comprîmes qu’il était persuadé qu’Eibhlin était sous notre toit. « J’exige, proférait-il, que vous alliez quérir Eibhlin séance tenante, car nul doute qu’elle s’est réfugiée dans votre logis, puisque Seonnag est sa meilleure amie depuis des années. » Je salue le contrôle que père a conservé à ce moment-là. Il est demeuré stoïque devant les insinuations du maître-boulanger, mais cela a dû lui coûter beaucoup d’efforts, à en juger par la mâchoire crispée qu’il a gardée tout au long de l’entretien. Il demanda à maître Menzies de se ressaisir par égard pour les dames et les enfants présents. En effet, les bessonnes pleurnichaient, agrippées toutes les deux à mère qui elle-même tremblait de nervosité. Pour ma part, j’étais littéralement sidérée par la nouvelle aberrante de la fuite d’Eibhlin. Avec un calme exemplaire, père a affirmé à son interlocuteur qu’il n’hébergeait nullement Eibhlin, puis, voyant que ses paroles agissaient pour maîtriser son courroux, il nous fit signe de nous retirer dans nos chambres.

Je sais que maître Menzies a discuté encore quelques minutes avec père et qu’il est reparti un peu plus calme. Aidé de membres de sa maison, dont Peadar, et de d’autres volontaires, dont mon père, il aurait ensuite organisé une battue pour retrouver Eibhlin. Les recherches ont duré une bonne partie de la nuit et ont fouillé presque toute la ville. Le lendemain, père nous a appris que l’apprenti n’était pas revenu lorsque l’opération s’est terminée, à la pointe du jour. Donc, j’en conclus que Peadar savait probablement où Eibhlin s’était cachée et qu’il l’a rejointe à l’insu de tous. Va savoir où ils se trouvent depuis cette nuit-là. Évidemment, tous ceux présents à la battue en vinrent à la même conclusion que la mienne, ce qui a décuplé la colère du père d’Eibhlin. Ai-je besoin de t’écrire ce que j’ai imaginé de sa réaction devant le déplorable échec de la battue ?

Le drame est que rien n’a laissé présager cet acte de rébellion de la part d’Eibhlin. Elle n’est certes pas la première jeune femme à devoir épouser un parti choisi par sa famille et à s’en accommoder. J’aime à penser que le mariage avec le maître cuistre aurait pu lui apprendre à découvrir les qualités de cet homme et à les apprécier. Chère Gunelle, n’es-tu pas la preuve vivante que cela peut se produire ? C’est ce que je lui aurais fait valoir si j’avais réussi à la voir et à la conseiller. J’avoue que sa fuite extraordinaire m’a très ébranlée. Jamais je n’ai pensé qu’Eibhlin oserait aller aussi loin dans la confrontation avec son père. Même effarement du côté de Peadar. J’avais cru comprendre qu’il s’était fait une raison après notre conversation. Je constate qu’il en n’était rien, si son implication dans l’échappée d’Eibhlin est bel et bien prouvée, comme elle en a toutes les apparences.

Est-il surprenant d’apprendre qu’un homme tel que maître Menzies, furieux et humilié par le comportement extrêmement condamnable de sa fille unique, a clamé haut et fort qu’il ne reconnaît plus désormais comme membre de la famille Menzies notre pauvre Eibhlin, dont l’indignité et l’ingratitude attirent sur sa maison le scandale et la pire des disgrâces ? Quelle catastrophe ! Quel avenir douteux attend notre amie dans ce monde ? Tu comprends maintenant pourquoi je n’ai pas résisté à prendre la plume et à t’écrire céans. Je m’inquiète évidemment beaucoup pour elle. Dans quelle direction s’est-elle enfuie ? Les routes sont si peu sûres pour les voyageurs et puis, l’horrible et insidieuse maladie de la peste courre encore dans la région. Mieux vaut ne pas y songer et se concentrer sur le fait qu’Eibhlin vivra malgré tout son histoire d’amour avec Peadar, mais à quel prix…

J’ajouterai notre amie à mes prières quotidiennes, comme je sais que tu le feras aux tiennes. J’attends ta réponse à cette missive avec impatience. Je crois qu’en ce moment, avec tous ces événements, j’ai besoin du réconfort que tes mots ne manqueront pas de m’apporter. Tant de soucis envahissent ma tête : Daren, Lambert et maintenant Eibhlin.

Reçois mon inconditionnelle amitié et tous mes vœux pour la nouvelle année. Puisse cette missive te parvenir avant Calluinn, bien que cela est hautement improbable.

Ton amie de toujours qui a le cœur rempli d’appréhensions,

Seonnag Forbes


Gunelle

Le onzième jour du mois d’avril
De la vingtième année du règne du roi Jacques

 

Très chère Seonnag, mon amie, ma sœur d’espérance,

Sur son chemin de retour à Aberdeen, Daren a dû croiser le coursier qui m’apportait ta lettre datée du 20 mars, car je l’ai reçue à Mallaig le neuf avril, lendemain du départ de mon frère. Quelle catastrophe que cette nouvelle que tu m’apprends ! Quel revers de fortune pour notre pauvre Eibhlin ! Comme je comprends ton inquiétude face au sort de notre amie ! Je la partage, mais à un degré certainement inférieur au tien.

L’amitié que tu as toujours entretenue avec Eibhlin est d’une nature différente de celle que je lui porte depuis notre enfance. Contrairement à toi, avec qui j’ai soutenu une correspondance régulière depuis mon départ d’Aberdeen pour Orléans, puis pour Mallaig, mes liens avec Eibhlin se sont effrités peu à peu au cours des dernières années. C’est du moins ce que j’avais constaté durant les mois passés à Crathes, entre ma sortie de l’école monastique et mon exil à Mallaig. Tu te souviens combien je n’arrivais pas à capter son attention sur le sujet de mon instruction en France, quand nous devisions ensemble, alors que cela te passionnait ? Également, nos échanges sur le mariage ou sur les courtisans en vogue dans les familles d’Aberdeen ne suscitaient pas chez elle les mêmes réflexions qu’à nous deux. Elle ne partageait pas vraiment nos vues sur l’état matrimonial. Elle avait des opinions d’une frivolité qui nous faisait souvent rougir… D’ailleurs, Eibhlin ne s’est pas alarmée comme tu l’as fait à l’annonce des arrangements pour mon union contractée dans un clan des Highlands. Elle ne le pouvait pas parce nous ne nourrissions pas la même amitié l’une pour l’autre et mon sort, sans l’indifférer, n’a assurément jamais troublé son sommeil.

Je m’en veux de t’écrire ces lignes qui ne t’apaiseront en rien et qui montrent le retrait que mon cœur accuse dans l’amitié vouée à Eibhlin. Mon but n’est certainement de te chagriner. Oh, Seonnag, comme je voudrais que tu ne te morfondes pas en vain à propos d’Eibhlin Menzies ! Tu as ton lot de soucis sans devoir prendre sur ton dos ceux de notre amie. Ses agissements et ses décisions ont mené à un scandale qui entache irrémédiablement le nom des Menzies à Aberdeen, voire ailleurs en Écosse. De plus, c’est son propre avenir qu’elle a totalement compromis. Bien sûr devons-nous prier pour elle; bien sûr devons-nous lui garder notre estime; bien sûr devons-nous éviter de la rejeter; bien sûr devons-nous lui porter secours si elle vient à nous le demander. Mais d’ici à ce que nous ayons d’autres nouvelles d’elle, il ne sert à rien de se plonger dans une angoisse néfaste à notre humeur.

Chère Seonnag, je t’enjoins à tourner les yeux vers le bonheur qui est à ta portée et à les détourner de ce qui mine ta fragile sérénité. Je t’embrasse tendrement,

Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig et amie sincère dans l’adversité.    

Seonnag

Le neuvième jour du mois d’avril
De la vingtième année du règne du roi Jacques

 

Réconfortante Gunelle,

Pourquoi Dieu nous a-t-il dotés d’un cœur si c’est pour l’éprouver constamment ? Depuis plusieurs mois, je me sens bousculée sans ménagement d’une émotion à une autre : tantôt l’inquiétude, tantôt l’euphorie. Comment ne point perdre la raison en passant d’un état à l’autre aussi abruptement ? Je suis lasse de tout cela. Pardonne-moi ma morosité, je vais m’appliquer à décortiquer ce que je ressens afin que tu me comprennes.

Comme tu peux le constater, c’est d’une main tremblante et le cœur gonflé de chagrin que je t’écris ces lignes. Contrairement à la fête que tu as organisée à Mallaig, Calluinn fut triste cette année chez nous. Certes, tous les membres de ma famille étaient réunis pour l’occasion et heureux de se retrouver, mais les esprits n’étaient point tout à fait à la fête. La maison s’est remplie, puis elle s’est vidée. Je constate que l’éloignement de mon frère Liam et de sa petite famille me pèse davantage cette année. J’aimerais qu’ils vivent plus près de nous, je pourrais dorloter ma nièce plein mon soûl et me distraire de mes soucis.

Abordons donc ces fameux soucis. Il y a près d’une semaine, nous avons eu de tragiques nouvelles d’Eibhlin par un voisin des Menzies. Celui-ci nous a rapporté qu’un voyageur se dirigeant vers Aberdeen fut attiré par des gémissements de femme provenant des bois qui bordaient la route. Malgré sa peur, il décida d’aller voir ce qu’il en retournait, et, se dirigeant vers les plaintes, il trouva notre pauvre Eibhlin en bien piteux état. Comme elle réclamait inlassablement Peadar, le voyageur fouilla les alentours pour retrouver celui qu’elle appelait et il découvrit, quatre toises plus loin, le cadavre du brave garçon. Selon le constat de ce voyageur, Peadar avait dû défendre Eibhlin jusqu’à la mort, tant son corps portait de plaies. Les agresseurs ont laissé notre amie pour morte dans la forêt et si ce n’avait été du bon samaritain, elle aurait certainement péri de ses blessures. Son sauveur l’a transportée dans l’abbaye bénédictine d’Inverurie assez proche du site de l’agression. Là, reconnaissant Eibhlin comme la fille de maître Menzies, le prieur fît quérir celui-ci. Nous ne savons pas si maître Menzies s’est rendu au chevet d’Eibhlin, mais nous savons qu’elle reçoit tous les soins requis là-bas. L’abbaye se serait également chargée de récupérer la dépouille de Peadar et de l’inhumer. Ô, Gunelle, comme c’est affreux ! Quel atroce dénouement pour cet amour impossible qu’avait notre amie !

Voilà l’état d’esprit où je me trouvais lorsque Daren s’est présenté chez nous afin de me remettre ta missive. Constatant mon manque d’entrain, ton frère a eu la délicatesse de me proposer une promenade en sollicitant la permission de ma mère. Évidemment celle-ci a accepté, elle ne peut rien refuser à ton frère. Je délaissai donc sans regrets mes tâches et je dois admettre que sortir me fit le plus grand bien. Pendant que nous déambulions, moi accrochée à son bras, Daren s’enquit de mes tourments. Puisqu’il venait à peine d’arriver des Highlands et qu’il ignorait encore les événements qui avaient ébranlé Aberdeen, je les lui narrai. Il comprit immédiatement mon accablement. Ce qui me mit assez en confiance pour lui avouer mes inquiétudes et surtout mes reproches de n’avoir pas su intervenir pour éviter le drame. Gunelle, je ne cesse de repenser à l’horreur que notre amie a vécue et cela me remplit de culpabilité. Je reconnais ne point avoir suffisamment questionné Eibhlin sur ses intentions et l’avoir encouragée dans son amour naissant pour Peadar. J’aurais pu agir et empêcher cette tragédie si j’avais été plus clairvoyante.

Quand j’ai fait cette remarque à Daren, il s’est arrêté de marcher et s’est retourné vers moi. Il a pris mon visage entre ses mains et m’a regardée droit dans les yeux avec un sérieux teinté de sévérité. Il a dit : « Ce n’est point votre faute, Seonnag. Vous n’avez rien à vous reprocher dans cette affaire. Vous n’auriez point réussi à empêcher le malheureux événement, car il découlait du dessein de fuir ensemble que votre amie et son amant fomentaient depuis longtemps. » Je ne demande qu’à croire Daren, mais je n’y arrive point encore. Nos pas nous amenèrent jusqu’à la grand-place devant la cathédrale Saint-Machar, où je surpris Lambert Foulbec qui la traversait. En m’apercevant, il m’a adressé un sourire de connivence et m’a saluée. J’ai aussitôt senti ton frère se raidir et j’ai remarqué qu’il toisait durement Lambert en silence. Dans l’instant, Daren a mis sa main sur la mienne qui reposait sur son bras et il m’a proposé d’aller nous recueillir pour l’âme de Peadar, pour la guérison d’Eibhlin et pour réconforter mon âme. Ce que j’acceptai volontiers, ne voulant pas assombrir son humeur plus qu’elle ne l’était. Je n’ai pas échangé un regard avec Lambert qui a poursuivi son chemin sans s’attarder.

De retour à la maison, j’ai terminé les tâches laissées en suspens, puis je m’enfermai dans ma chambre. Il me tardait de lire ta missive tout juste remise entre mes mains. Dans ma lettre datée du 13 février, je t’avais demandé ton opinion sur les réactions plutôt froides de Daren à mon endroit. Chère Gunelle, même si cela est parfois dur à lire, j’apprécie que tu me dises les choses telles qu’elles sont plutôt que de me complaire dans ce que je désire entendre. J’avoue que les propos rapportés par ta mère m’ont secouée. Suite à cette lecture, j’ai beaucoup réfléchi. Je n’avais jamais réalisé combien mon éducation était à ce point imparfaite par rapport à la tienne en ce qui a trait aux convenances adoptées par la classe supérieure d’Aberdeen.

Cela m’a finalement poussée à m’entretenir avec mère concernant mon avenir. Il y avait longtemps que nous nous étions parlé de la sorte. À un moment, j’ai demandé si elle et père avaient des projets me concernant. Mère m’avoua qu’ils avaient songé à m’envoyer à Édimbourg auprès de mon frère Liam. Étant négociant en textiles, Liam côtoie des gens influents et bien nantis pouvant mener à une alliance avantageuse pour notre famille. De plus, connaissant le domaine pour avoir assisté père à l’atelier de taille d’habits, je peux présenter un apport intéressant pour un homme œuvrant dans ce domaine. Mère et père ont repoussé le projet de m’envoyer auprès de Liam en découvrant l’intérêt de Daren à mon endroit. Je comprends qu’un parti provenant de la noblesse soit plus séduisant qu’un parti provenant de la bourgeoisie. Mère est au fait que je nourris des sentiments pour Daren depuis longtemps. Alors mes parents attendent de voir si les intentions de ton frère sont passagères ou sérieuses avant de mettre à exécution leur plan pour mon avenir. Ô chère Gunelle, j’espère de tout cœur que ton frère se déclare avant que la décision de m’exiler à Édimbourg pour prendre époux soit prise. J’avoue que présentement, mon inquiétude tourne autour de mon rang social. Est-il un réel obstacle à mes perspectives de contracter une union dans ta famille ? Si oui, arriverais-je à m’élever au niveau de ton frère et comment y parviendrais-je rapidement, car le temps file et j’avance en âge ? Je crains qu’un parti plus «achevé», pour reprendre le terme de ta mère, ne se présente à la porte des Keith et ne me ravisse Daren.

Pourquoi l’amour est-il si compliqué ? Je le sais, je répète souvent cette question. Idéalement, je voudrais que Daren s’exprime sur ce qu’il attend de moi, mais cela n’arrive jamais. Aucune de nos rencontres ne débouche sur un éclaircissement dans ce sens. Me courtise-t-il véritablement ou non ? Pense-t-il à moi comme future épouse ou non ? Ô combien je serais prête à me laisser guider par Daren afin de répondre aux usages dans la noblesse, si ceux-ci s’avéraient l’obstacle majeur entre nous ! Pardonne-moi encore ma morosité, probablement due aux événements de ces derniers jours. Je crois que j’irai à l’office du soir, j’y vois toujours plus clair à l’intérieur des murs sombres de la cathédrale.

Parlons maintenant de Mallaig, chère amie. Suffit mon égoïsme qui me fait étaler mes angoisses en oubliant de m’enquérir de ta vie de châtelaine qui semble tant te réussir. Tu en parles avec tellement d’enthousiasme. Je suis ravie d’apprendre que le lieutenant Lennox accède à des fonctions d’une telle importance alors qu’il n’est pas apparenté au clan MacNeìl. Il est vrai que le lieutenant était déjà un homme d’exception lorsqu’il était au service de ton père. Qu’il devienne le conseiller du chef du clan ne me surprend guère. Le fait est que je me réjouis que ton époux ait reconnu sa valeur et, je le prédis, il lui apportera assurément une aide plus que précieuse. En repensant à Lennox en tant qu’homme exceptionnel, je me suis toujours demandée pourquoi il était sans compagne, du moins l’était-il à Aberdeen. Il est vrai que c’est un homme très discret, voire même secret. A-t-il déjà été marié ? A-t-il eu des enfants ? Il y a tout lieu de se poser ces questions, je crois. À mon sens, le lieutenant est pourvu de toutes les qualités qu’une dame puisse souhaiter. Puisse qu’il est d’abord homme de devoir, j’imagine qu’il n’a pas dû faire beaucoup de place aux sentiments amoureux dans sa vie ou peut-être qu’il n’a tout simplement jamais trouvé l’âme sœur. Cela serait triste…

Ta lettre a aussi attiré mon attention sur messire Tòmas qui fréquente une de tes servantes. Voilà qui m’a étonnée et je ne peux m’empêcher de m’enquérir de cette idylle qui semble faire écho à mes amours. Le cousin de ton mari aime-t-il vraiment la jeune femme ou s’amuse-t-il avec elle ? Tu conviendras qu’il n’est point rare qu’un noble séduise les servantes à sa portée, si disponibles et obéissantes. En principe, un homme ne marie point une servante lorsqu’il provient d’une noble lignée. Si toutefois leurs sentiments à tous deux sont purs et réciproques, qu’envisagent-ils pour leur avenir ? Le clan MacNeìl pourrait-il accepter une telle union ? Penses-tu aider ta servante à se conformer aux attentes en la préparant à s’élever au niveau du chevalier de son cœur ? Si tel allait être le cas, fais-moi profiter de tes enseignements afin que je puisse les mettre en pratique et ainsi être digne de ton frère Daren. Comme tu vois, l’histoire du noble et de la servante m’intéresse vivement. Promets-moi de me raconter l’évolution de leurs amours.

Je termine ici, car je dois me préparer pour l’office auquel mes parents m’accompagneront ce soir. Nous avons tous nos raisons pour nous recueillir et allumer quelques lampions. Que Dieu te garde, chère amie, et te comble de ses bienfaits.            

Sois assurée de mon amitié assidue,

Seonnag Forbes


Gunelle

Le deuxième jour du mois de juillet
De la vingtième année du règne du roi Jacques

 

Très chère amie,

Mon retard à te répondre est essentiellement dû à la mortalité qui a frappé le clan MacNeìl le 15 mai dernier, à Glenfinnan. Griogair, l’oncle de mon mari et un de ses lairds, est décédé subitement une semaine après le mariage de son fils Raonall. Celui-ci a pris derechef le titre de laird et sa nouvelle épouse est ainsi devenue châtelaine de Glenfinnan à la place de ma très chère tante Rosalind. Je crois t’avoir dit quelques mots sur l’épouse de Griogair. J’ai tissé de merveilleux liens d’amitié avec cette femme unique qui a véritablement été l’âme de mon intégration à Mallaig. Rosalind s’est impliquée dans mon école de bourg; elle est venue à mon chevet dans mes jours de maladie; elle m’a soutenue quand Iain a été incarcéré à Stirling; m’a prodigué maints conseils sur le rôle de châtelaine dans les Highlands; et elle m’a tenu la main quand j’ai mis au monde Baltair, dont elle est d’ailleurs la marraine. Tante Rosalind me considère comme sa fille et je la chéris comme si c’était ma mère. Le décès d’oncle Griogair l’a foudroyée. Elle ignorait tout des malaises que son mari éprouvait depuis un an, alors que Raonall était dans les confidences de son père. Pour ne pas alarmer tante Rosalind, les deux hommes avaient convenu de taire la situation et de prévoir la relève à la tête du domaine en toute discrétion. D’ailleurs, Raonall avait précipité son mariage dans ce but. Mais je crois que tante Rosalind aurait préféré connaître l’état de son époux et se préparer à le perdre, si tant est qu’on puisse se préparer à la mort d’un être cher.

Évidemment, à l’annonce du décès, j’ai volé à Glenfinnan pour soutenir ma tante dans son épreuve. Mon séjour prolongé a certainement été salutaire pour toute la famille endeuillée. J’en arrive à peine, rompue, triste mais rassurée sur l’humeur de ma tante. Ô combien j’aimerais avoir la moitié de son courage ! Avec une force de caractère admirable, une sagesse profonde et un amour vif pour autrui, ma tante a réussi à tourner la page de sa vie d’épouse et de châtelaine en un peu moins de deux mois. Seonnag, ma tante t’épaterait si tu pouvais la rencontrer. Dans les derniers jours passés à Glenfinnan, tante Rosalind voulait que je lui parle de la tragédie de notre pauvre Eibhlin et elle a formulé l’idée de la faire quérir à l’abbaye d’Inverurie pour la prendre sous son toit. Je ne pense pas être capable d’actions aussi charitables dans les premiers temps de mon veuvage… Je n’arrive même pas à  imaginer le décès d’Iain sans ressentir un choc et un vide immense. Je me demande si seulement j’arriverais à lui survivre. Je trouve époustouflante la maîtrise que ma tante a de son destin et le sens du devoir qui l’anime.

Notre pauvre cœur bat de bonheur et de tourmente à parts inégales, tu as raison là-dessus. Quand j’ai lu ta dernière lettre, j’ai compris que tu n’étais pas encore remise du drame survenu à Eibhlin. Comme j’aurais aimé pouvoir te serrer dans mes bras et t’insuffler un peu de cet enthousiasme que tu me reconnais si gentiment ! Cela me désole de te savoir encore aussi affligée, d’autant plus que tu ne présentes pas ta meilleure image, à ces moments-là. La sollicitude de Daren envers toi malgré ton humeur morose prouve au moins qu’il prise ta compagnie. Cette affirmation me vient de mon bon lieutenant Lennox. Sachant l’attachement qu’il a conservé à notre famille, je partage avec lui toutes les nouvelles que j’en reçois et qui ne soient pas des confidences. Nous avons donc abordé la situation de Daren et son entreprise courtisane auprès de toi, Daren s’étant lui-même confié au lieutenant lors de son passage à Mallaig. Voilà la réflexion que le lieutenant Lennox a faite à ce propos : « Ma dame, votre frère n’est habituellement pas attiré par les femmes compliquées et dominatrices, il l’est encore moins par les fragiles et les éplorées.  Il doit beaucoup apprécier Seonnag Forbes pour consacrer quelques heures de son temps à lui remonter le moral. » J’avoue que c’est un peu direct, mais je donne assez raison à Lennox qui est celui, à Crathes, qui connaît le mieux Daren. Je souligne au passage que le lieutenant Lennox est toujours célibataire. Je crois que sa situation à Crathes ne lui permettait pas de prendre épouse, mais je ne saurais le dire avec certitude. Cependant, l’intendante de son domaine à Morar, dame Finella, qui a déjà vécu à Mallaig jadis, lui ferait une épouse parfaite. On dit qu’elle le souhaite, mais rien ne transparaît du côté du réservé lieutenant.

Revenons à ton humeur, chère amie. Je t’en conjure, laisse un peu les malheurs des autres et plonge en toi-même à la recherche de ta sérénité et de ta propre estime. Alors, tu découvriras probablement que tes grandes préoccupations sur ton rang méritent d’être atténuées. À ce chapitre, ta position n’est nullement comparable à celle de ma servante Jenny. Tu n’es pas une servante, Seonnag, mais la fille d’un maître-artisan et commerçant prospère. Tu es instruite et tu bénéficieras certainement d’une dot enviable pour contracter un bon mariage, ce qui n’est nullement le cas de Jenny. Je ne saurais dire ce que ma servante attend de son idylle avec messire Tòmas, ni ce que celui-ci y trouve, mis à part un agrément certain. Leurs relations aboutiront ou non sur un amour vrai, seul l’avenir le dira. Cependant, il est clair qu’un mariage entre eux serait regardé comme une mésalliance par le clan MacNeìl. Nul doute que mon mari s’y opposerait. Par contre, je dois dire que les conventions régissant les rangs sont infiniment moins sévères au sein de la noblesse des Highlands qu’ailleurs en Écosse. Disons qu’ici, on est peu strict sur les titres des uns et des autres et il en faut beaucoup pour encourir la critique et le rejet.

Je suis à même de remarquer cela par ma correspondance avec la reine Jeanne qui, à l’occasion, m’a entretenu du protocole observé à la cour et particulièrement les manières et usages qui régissent la vie courtisane. Je crois que notre souveraine serait un bien meilleur professeur que moi en la matière, si tu veux te croire perfectible sur ce plan, et si tu pouvais aller faire un séjour au palais de Scone pour parachever ton éducation. Je plaisante, bien sûr. Je suis heureuse de constater que tes parents évaluent la situation avec pragmatisme et travaillent en faveur d’un mariage digne de toi. À ta place, je me fierais à ta mère dont le jugement a toujours été excellent. Si elle trouve possible l’union d’une Forbes avec un Keith, malgré l’écart existant entre les rangs sociaux des familles, c’est que la chose est envisageable de son point de vue et devrait l’être du tien.

Tu es désormais arrivée à la croisée des chemins et tu as des choix à faire. C’est à toi de jouer. D’une part, tu acceptes de faire un séjour à Édimbourg, chez Liam et sa petite famille que tu aimes beaucoup; d’autre part, tu t’ouvres à Daren afin de sonder ses intentions envers toi et mesurer l’importance qu’il accorde aux conventions sociales. Le premier choix offre l’avantage de te sortir d’Aberdeen et de te faire voir de nouveaux visages tout en te donnant le recul nécessaire par rapport aux sentiments que tu nourris pour mon frère. Le deuxième choix te fixe par rapport à tes espérances de mariage dans la famille Keith, ce qui doit être fait sans tergiverser, pour la gouverne de ton cœur et de ta vie. À l’heure où je t’écris, tu as peut-être déjà fait un choix entre ces options. Dans sa lettre de condoléances à Iain, mon père avait parlé de l’indisponibilité de Daren comme représentant de la famille aux funérailles d’oncle Griogair en raison d’une mission commerciale aux comptoirs baltes. J’ignore si ce voyage s’est fait et si oui, si Daren est de retour.

Enfin, pour terminer, je t’offre une troisième option. Viens faire un séjour à Mallaig ! Je te présenterai à tante Rosalind dont l’énergie saura te secouer de ta torpeur. Alors, qui sait si certains seigneurs des Highlands ne pourraient pas te convaincre de quitter ton foyer d’Aberdeen pour le leur, ou encore mieux, si mon frère viendrait t’y faire la cour, loin de Crathes et des obligations familiales ?

J’attends ta réponse à mon invitation avec grande impatience et je t’embrasse avec effusion.

Ton amie qui jubilerait à te revoir, Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

Seonnag

Le quinzième jour du mois de juillet
De la vingtième année du règne du roi Jacques

 

Chère amie Gunelle, 

Je suis désolée d’apprendre le décès de votre oncle Griogair. Ma famille se joint à moi pour vous offrir à tous nos plus sincères condoléances pour cette perte irremplaçable au sein de votre clan. Bien que je ne la connaisse point, dis à ta tante Rosalind que je prierai pour l’âme de son défunt époux à ma prochaine visite à la cathédrale. 

En parcourant ta missive, je n’ai pu contenir mes larmes en lisant les intentions de cette généreuse tante, malgré l’épreuve qui l’accable. J’ai eu récemment des nouvelles d’Eibhlin par sa mère qui les tient du prieur d’Inverurie lui-même. Bien que les blessures physiques se soient refermées et guéries, il semble que les blessures de l’âme demeurent bien vives. J’ai compris que notre amie vit en parallèle de la vie courante, s’étant refermée sur l’extérieur, dans un état proche de la démence. Notre chère Eibhlin ne serait plus que l’ombre d’elle-même. Tout comme sa mère, j’ai cru et espéré que maître Menzies passerait l’éponge sur le désaveu de sa fille, par compassion pour son état de santé. Il n’en est rien. Il voit la situation comme un châtiment de Dieu, conséquence de son déshonneur et de son imprudence. Notre amie ne pouvant séjourner encore bien longtemps au monastère, dans leur hospice réservé aux hommes, sa prise en charge par dame Rosalind sera regardée comme un acte de charité d’un grand soulagement pour tous. J’espère seulement que ta tante ne sera pas retenue dans son geste en apprenant l’état réel d’Eibhlin et je compte sur toi pour le lui exposer.

Je veux préciser ici qu’Eibhlin n’a jamais été une aussi grande amie que tu peux l’être et je m’explique mal pourquoi son histoire m’affecte autant. Il est vrai que depuis ton départ, je m’étais beaucoup rapprochée d’elle, mais tout de même…Apprendre que ta tante Rosalind souhaite accueillir Eibhlin en son château soulage grandement ma conscience qui est malmenée depuis que je sais que la famille Menzies a définitivement abandonné notre amie. Cela m’aiderait assurément à me concentrer sur mon avenir. Tu as raison, comme toujours, je dois désormais penser plus à moi et être moins centrée sur les autres. Voulant suivre ton conseil, j’ai misé sur un développement de mes relations avec Daren, ces derniers jours. Les occasions s’y sont prêtées, car il m’a invitée à faire quelques promenades à cheval, activité que j’apprécie de plus en plus, à mon grand étonnement, moi qui craignais les chevaux. Je suis flattée qu’il me consacre ses rares moments de liberté et sa compagnie m’est devenue précieuse. Il tente de me réconforter à sa manière, plutôt maladroite, j’en conviens, mais tu connais ton frère. Je trouve cela si charmant et je ne peux m’empêcher de penser que notre couple se soutiendrait mutuellement dans l’adversité. Je découvre l’homme sous un nouveau jour. Il a beaucoup d’idées novatrices sur la gestion du domaine des Keith et sur les affaires qui génèrent ses revenus. Je ne comprends pas tout ce qu’il m’explique, mais je comprends que cela lui tient à cœur. Il souhaite que votre père soit fier de lui et qu’il soit assuré qu’il prendra adéquatement sa suite en temps voulu. Malheureusement, au cours de nos dernières rencontres, malgré mes vœux intérieurs, aucun aveu de sa part concernant ses intentions envers moi n’a été prononcé. Tu me connais, je n’ai pas osé forcer ses déclarations. Le nuage d’incompréhension qui semblait planer entre nous s’est dissipé et je ne saurais dire sous quelle impulsion. Si Lambert Foulbec a joué un rôle pour alimenter l’inconfort passager entre Daren et moi, je ne le saurai point avec certitude.   

Gunelle, j’ai revu Lambert lors de la venue d’une troupe de saltimbanques à Aberdeen. D’abord, mes parents ont été réticents à l’idée d’aller les voir, mais les bessonnes ont littéralement harcelé père pour assister au théâtre de guignols. Tant et si bien que, contre toute attente, père a cédé à leur demande. Après l’office, nous sommes donc demeurés en famille sur la grand-place pour assister aux différentes représentations. Outre les musiciens, les jongleurs, les cracheurs de feu et faiseurs de pitreries, les membres de la troupe ont présenté le «Mystère de Saint Théophile» sur le parvis de la cathédrale. J’ai beaucoup aimé la pièce, mes parents aussi, finalement. Je n’ai jamais vu Brigid et Ishbel aussi sages que ce jour-là, les yeux rivés sur l’estrade et la bouche béante d’émerveillement. Ce répit bien mérité pour la famille a ajouté à notre plaisir à tous. Même Evans a trouvé son bonheur avec les acrobates qu’il ne quittait point des yeux, réagissant fortement à leurs prouesses physiques défiant l’entendement. 

Captivé par la joie de vivre de la troupe, aidé par les jours sombres que notre communauté avait vécus, chacun s’est laissé gagner par l’effervescence du spectacle. Après le mystère, les musiciens ont donné leur prestation. Au son de la musique rythmée, une longue farandole s’est aussitôt formée en serpentant au milieu des spectateurs qui venaient la grossir à chaque tour. Avec Evans, je m’y suis jointe, les joues rougies par l’excitation et l’effort. Soudain, Lambert, que je n’avais pas repéré, s’est greffé à la file en m’agrippant le bras. Devant mon étonnement, il afficha son éternel sourire satisfait et son arrogante assurance. Entraînés par la danse, nous avons sautillé un bon moment ensemble puis, nous nous sommes inconsciemment détachés de la farandole, à l’insu d’Evans. Lambert m’a vite attirée à l’écart et… Ô Gunelle, il m’a embrassée. J’ai été si surprise par son geste que je l’ai giflé fermement. Je revois encore la marque de ma main sur sa joue. Bizarrement, j’étais à la fois fâchée, émue et surtout déçue. Je lui en ai voulu amèrement de m’avoir privé de mon rêve, celui que mon tout premier baiser me soit donné par Daren. J’ai tellement prié Dieu pour que ce moment extraordinaire arrive. Par contre, je mentirais en disant que le baiser de Lambert fut une expérience désagréable, mais… ce n’était pas Daren ! Tu le sais, chère amie, Lambert n’est pas l’homme que mon cœur aime et ne le deviendra jamais, quel que soit le nombre de baisers qu’il pourrait me voler. Son côté audacieux commence à me faire peur. Certes, il a toujours été gentil et serviable, mais c’est trop hardi et trop vite de sa part. Je ne parviens point à te décrire comment je me sens exactement. Tout ce que je puis dire, c’est ceci : lorsque le Normand est près de moi, je me mets immédiatement sur la défensive. 

Ne me voyant plus avec Evans parmi les danseurs, père s’était mis à ma recherche et il m’a rejointe au moment précis où je giflais Lambert. J’ai aimé son avertissement à l’endroit de l’impudent et je cite : « Jeune homme, il semble que damoiselle Seonnag ne peut être plus claire sur l’appréciation de votre comportement et je crois que des excuses s’imposent. » Excuses faites, Lambert prit congé et s’en retourna rejoindre les danseurs prestement. Ayant assuré père que je lui étais reconnaissante pour son intervention, le temps de rentrer pour notre famille fut décrété, au grand désespoir des bessonnes. 

Après le repas du soir, j’ai discuté avec mes parents de l’incident. Père me rappela que tous les hommes n’étaient pas hommes d’honneur comme Daren Keith et que certains profitaient de la naïveté des damoiselles pour les mettre dans l’embarras. Je n’avais pourtant rien fait pour encourager Lambert, mais je crois que l’atmosphère festive contribua à ce faux pas. C’est alors que j’ai profité de notre entretien privé pour parler de ta proposition de visite à Mallaig. Non seulement ils approuvent avec enthousiasme mais ils avancent même que l’air des montagnes me fera le plus grand bien ! Père ajouta que mon éloignement d’Aberdeen permettra au fougueux Normand de refroidir ses ardeurs et de jeter son dévolu sur une autre jeune fille. Mon brave père voit dans mon séjour chez toi, une façon de me faire oublier de Foulbec. L’avenir dira s’il a tort ou raison, mais je ne serai plus à Aberdeen pour le constater, car je me précipite à Mallaig, très chère ! 

Comme tu vois, tout vient à point. Il ne reste que mon coffre à préparer et, à mon père, de trouver l’escorte qui me fera traverser les monts Grampians. Si le voyage n’accuse pas d’imprévus qui me retarderaient, j’atteindrai Mallaig vers la mi-août. Ouf, soudain, je me sens revivre et plus légère, comme délestée d’un poids énorme ! Tu ne peux imaginer combien il me tarde d’être enfin auprès de toi et de finir par rencontrer cette tante Rosalind que tu me vantes si bien ! 

Au plaisir d’être réunie à nouveau et très bientôt,

Ton impatiente amie qui bondit de joie,

Seonnag Forbes