La correspondance de Dame Gunelle - Deuxième partie

Écosse 1426 – 1429

Missives de la Châtelaine de Mallaig

Gunelle
Gunelle à Rosalind

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le 1er jour du mois d’août de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Rosalind MacNèil, domaine de Glenfinnan.

 

Très chère tante,

Je profite de la présence de Raonall chez Iain aujourd’hui pour vous écrire à la hâte. Si je n’avais pas été très occupée ici, je vous aurais fait une nouvelle visite à Glenfinnan la semaine dernière. Je sais que l’accouchement prochain de votre bru vous retient de venir à Mallaig avant l’automne, mais j’ignorais que vos difficultés à vous déplacer vous ont fait renoncer à toute chevauchée définitivement. Je me fie aisément au rapport de votre fils sur votre santé, car il sait dans quelle amitié nous nous tenons et que nous n’avons pas de secret l’une pour l’autre. Ainsi donc, c’est moi qui irai vous voir dans l’avenir et non le contraire désormais. Entre mes visites chez vous, convenons de nous écrire sur tout sujet d’importance.

Et en voici un. Mon amie Seonnag Forbes d’Aberdeen a accepté l’invitation à séjourner à Mallaig que je lui ai formulée dans une lettre datée du deuxième jour de juillet. Dans cette même lettre, je lui ai fait part de votre souhait de porter secours à notre amie commune, Eibhlin Menzies. Ma chère Seonnag a accueilli votre offre avec grand soulagement et je vous assure qu’elle éprouve à votre endroit une reconnaissance infinie.

Il appert que la famille Menzies choisit d’abandonner Eibhlin; que celle-ci est assez guérie pour quitter l’hospice du monastère, ce que le prieur la presse de faire; et qu’elle n’a ni ressources, ni toit, ni protection. Votre projet de la faire venir auprès de vous tombe pile. Cependant, avant de vous engager plus avant, vous devez connaître dans quel état d’égarement Eibhlin se trouve. Selon ce que Seonnag a appris, la pauvre semble avoir perdu contact avec la réalité; n’avoir pas son plein entendement et être prostrée dans une profonde léthargie. À quoi devons-nous nous attendre exactement ? Impossible à dire…

Nous en saurons davantage à l’arrivée de Seonnag à Mallaig, prévue pour la fin août. Je vous l’amènerai aussitôt à Glenfinnan et j’apaiserai ainsi sa grande hâte de vous rencontrer. Vous pourrez alors prendre votre décision en toute connaissance de cause. Si vous mainteniez votre offre d’aide à Eibhlin, acceptez que je contribue à l’expédition au monastère d’Inverurie, à laquelle Seonnag voudra sûrement participer. Iain me prêtera les hommes qu’il faut, j’en suis convaincue. Votre maison n’aura pas à s’investir de ce côté. Elle le fera tellement plus auprès de notre petite rescapée, par la suite.

Je vous embrasse tendrement. Votre nièce aimante,

Gunelle Keith

 


 

Rosalind
Rosalind à Gunelle

Rosalind MacNèil de Glenfinnan, le septième jour du mois d’août de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma très chère enfant,

Je n’ai jamais douté de ton cœur généreux, plein d’attentions pour ta vieille tante et de fidélité aux amies d’Aberdeen. C’est pourquoi ta lettre ne me surprend pas, bien qu’elle m’émerveille. Rien ne me fait plus plaisir que ta proposition de correspondre avec moi. J’aime écrire et j’ai bien moins d’occasions de le faire que toi. T’ai-je déjà dit que ta correspondance en Français avec la reine Jeanne Beaufort me faisait envie ? Chère enfant, ne crains pas un refroidissement de nos relations, car je t’admire et je t’aime profondément. Tu es et demeures à mes yeux, la fille que j’ai toujours voulu avoir, après celle que j’ai perdue jadis.

Depuis le mariage de Raonall avec Hughina MacRuairi, que je dois appeler ma fille comme le veut la coutume, j’éprouve durement la perte de mon titre de châtelaine. À mon grand désarroi, je n’arrive pas à témoigner à l’épouse de mon fils plus de sympathie que ce que les convenances m’imposent. Raonall est en partie responsable de la situation en ayant tenu Hughina à l’écart de la famille dès le début de leurs fréquentations. Si bien, que j’avoue très mal connaître ma bru encore aujourd’hui. Elle pense que je lui en veux de s’être laissé engrosser sans la promesse expresse de Raonall de l’épouser. Tu me connais, je n’émets pas ce genre de jugement sur les femmes amoureuses, à plus forte raison celles qui le sont de mon fils préféré. Je crois qu’Hughina tire cette conclusion de mon désintéressement face à sa grossesse. Pourtant, comme ton oncle Griogair, l’espérance d’héritiers assurant notre descendance dans le clan MacNèil me tient à coeur. Pourquoi suis-je tiède devant la venue de mon premier petit-enfant alors que j’étais si exaltée à la venue de ton joli Baltair ? Je ne me l’explique pas. Pas vraiment. 

Depuis la crise d’arthrite qui m’a terrassée le mois dernier, mon confinement au château me pèse très lourdement. Ici, chaque recoin renferme un souvenir de ton oncle Griogair et me rappelle combien ma vie d’épouse fut heureuse. Chaque initiative d’Hughina dans la gestion du château et de notre domesticité me rappelle combien j’ai aimé mon rôle de châtelaine et combien il m’a comblée. Il serait injuste de dire que je refuse à Hughina la place qui lui revient à Glenfinnan, mais il est juste de dire que je suis incapable de m’en réjouir en ce moment. Je prie le Très Saint pour que cette heure vienne bientôt, car mon humeur en souffre et celle du château en entier par conséquent.

Voilà pourquoi je regarde l’accueil de votre pauvre Eibhlin comme une planche de salut pour moi-même. La révélation de son comportement éteint ne saurait refroidir mon désir de la prendre avec moi, et l’abandon de la famille Menzies me renforce dans cette décision. N’étant plus l’autorité à Glenfinnan en matière d’hospitalité, j’en ai référé à Raonall qui a évidemment approuvé mon projet. Ne me reste plus qu’à obtenir le consentement et la collaboration d’Hughina. Cela viendra en temps et lieu. Je fonde beaucoup d’espoir dans la venue au monde de son enfant pour la détourner provisoirement des affaires du château. Je crois que la domesticité apprécierait beaucoup mon retour à la barre. Raonall également, mais il se gardera bien de l’avouer. Alors, oui, ma chérie, conduis Seonnag Forbes à moi dès que possible. Je commence à préparer ma lettre au prieur d’Inverurie afin qu’il me confie leur protégée d’Aberdeen et la remettre entre les mains de la délégation MacNèil qui ira la réclamer en mon nom. À ce chapitre, je suggérerai que Gordon en fasse partie. Mon fils cadet est maintenant apte à se joindre aux missions relevant de notre maison, et Raonall entend lui confier des responsabilités qui l’éloigneront de Glenfinnan. Je lui suis reconnaissante de prendre en compte la faiblesse grandissante de son frère Taskill qui est devenu, à mon grand découragement, le bouc émissaire de Gordon. Mais je ne veux pas te fatiguer avec les discordes tenaces qui minent Glenfinnan. Chaque château a son lot de déconvenues familiales.

En terminant, je réclame des nouvelles de mon filleul adoré. Pour un homme qui s’apprête à être père, Raonall est étonnamment muet sur les prouesses de notre petit Baltair. Il n’avait rien à dire sur Ceit non plus quand je l’ai interrogé. C’est à croire qu’il n’a vu aucun des deux enfants lors de son passage à Mallaig. Par contre, il a rapporté des nouvelles de Morar, ayant bavardé avec le laird Lennox. Il paraît que dame Finella est sur le point d’arriver à ses fins. Leurs noces pourraient avoir lieu à Nollaig. Je préfère avoir ton sentiment là-dessus. À Mallaig, personne d’autre que toi peut sonder le cœur obscur du lieutenant avec quelque succès d’y déchiffrer quelque chose.  

Ta tante Rosalind, à laquelle tu manques beaucoup et qui te loue de rester attentive et affectueuse envers elle.

 

 

Gunelle
Gunelle à Rosalind

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le douzième jour du mois d’août
de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Rosalind MacNèil, domaine de Glenfinnan.

 

Très chère Rosalind,

Je vous reconnais bien dans votre lettre. Toujours aussi perspicace en faisant l’analyse des relations entre les gens qui vivent sous votre toit. Vous demandez l’aide de Notre Seigneur pour améliorer votre lien avec dame Hughina et je suis persuadée que vous serez exaucée. Je crois ne pas me tromper en avançant que ce vœu est déjà en voie de s’accomplir, si j’en juge par les propos que votre fils Gordon m’a tenus ce matin.

Lui et Raonall étaient de passage au château pour la livraison de marchandise qui doit transiter sur un de nos navires. Comme Gordon attendait dans le hall que Raonall, Tòmas et Iain sortent du bureau, j’ai profité du moment pour parler avec lui. Cela se produit rarement que j’aie l’occasion d’être en tête à tête avec Gordon et je l’ai apprécié. Il m’a évidemment donné des nouvelles de vous, comme je le lui demandais, et il m’a rapporté que vous aviez passé la journée entière d’hier dans la chambre de votre bru. J’interprète la chose comme un réchauffement dans vos relations avec Hughina MacRuairi. De plus, Gordon s’est enquis de l’arrivée de mon amie Seonnag, sur un ton qui trahissait une certaine curiosité ou impatience, je ne saurais le dire. À l’évidence, il était au courant de cette prochaine visite à Mallaig, ainsi que de la visite que je vous ferai avec Seonnag à Glenfinnan. Il m’a semblé qu’il avait également eu vent de la mission projetée à l’abbaye d’Inverurie. Il ne peut détenir cette information que de Raonall, je suppose. J’en conclus que Gordon fera partie de l’escorte, un autre de vos souhaits le concernant. Le moins que l’on puisse dire, c’est que votre fils cadet est devenu un jeune homme plein d’aplomb et très désireux de ne pas décevoir son frère aîné.  Il m’a promis de repasser au château quand il serait sur son retour à la fin de la journée, afin d’y cueillir cette lettre pour vous. Deviendra-t-il notre messager attitré ?

Maintenant, les nouvelles que vous réclamez. Votre filleul Baltair aura huit mois demain et Iain déclare qu’il marchera en septembre. Cela m’étonnerait, bien qu’il soit très solide sur ses jambes déjà et qu’il grandit à un rythme très soutenu. Rien d’étonnant à cela quand on voit combien il s’empiffre des purées que la nourrice lui présente. Votre petit Baltair est devenu très lourd à porter, même pour moi. Ceit ne peut plus le prendre dans ses bras sans risque qu’il lui échappe. Par contre, elle raffole de jouer avec lui, à quatre pattes sur les tapis, à sa poursuite ou tentant de lui bloquer l’accès à différentes parties de la chambre des dames. Leurs rires sont comme le pépiement d’oiseaux qui, à toute heure du jour, filtre sous les portes pour s’évanouir dans les couloirs du château. Le roux flamboyant des cheveux de Ceit, accolés à la tête brune de son demi-frère est un enchantement pour mes yeux de mère. Chère tante, je suis au comble du ravissement avec ces deux enfants. Vous le serez de même quand les murs de Glenfinnan répercuteront le gazouillis du premier de vos petits-enfants. Il ne peut en être autrement, car je connais votre cœur exceptionnel, rempli à parts égales de tendresse et de fierté pour les vôtres.

Je serais honorée de recevoir vos confidences sur les difficultés que vous connaissez avec vos fils. Sachez que vous ne me fatiguerez jamais en me confiant ce qui vous peine à Glenfinnan. La déficience de Taskill a été la grande douleur d’oncle Griogair et elle s’est avérée une épreuve dans laquelle vous vous êtes épaulés l’un l’autre, comme peu de couples en sont capables vis-à-vis un enfant invalide. Maintenant que vous voici seule à porter ce fardeau, veuillez ne pas hésiter à le partager avec moi. Je ne possède pas votre savoir sur les maladies et les infirmités, et je ne saurais vous conseiller en la matière, mais je sais écouter. Si cela vous soulageait de me parler de votre malheureux Taskill, faites-le, je vous prie.

En terminant, un mot au sujet du laird Lennox dont les amours semblent vous intéresser. La rumeur voulant que son mariage probable avec dame Finella soit fixé autour des festivités de Nollaig provient davantage de Finella elle-même que de Lennox. En effet, celui-ci garde cette annonce secrète, si tant est qu’une telle annonce existe, alors que dame Finella l’a révélée à tout notre personnel. C’est d’ailleurs par mon intendante que j’en ai entendu parler. Dans quels termes Lennox commente-t-il cette rumeur, ce qu’il a manifestement fait avec Raonall ? Il faudra questionner votre fils pour l’apprendre. Honnêtement, je ne sais que penser de tout cela, ni déceler les intentions de mon cher lieutenant, comme je me plais à appeler encore le laird Lennox. J’imagine qu’il m’avisera directement de sa décision à ce sujet, surtout s’il souhaite célébrer l’événement à Mallaig. Pour l’heure, je laisse courir les bavardages entre les domestiques, en toute innocence. Cependant, je peux questionner Lennox ou écrire à dame Finella pour éclaircir la chose et satisfaire votre curiosité, si vous le souhaitez. Dites-moi seulement en quoi cette histoire vous intéresse.   

Je vous embrasse tendrement, dans l’attente fébrile de l’arrivée de ma chère Seonnag.
Votre nièce aimante encore et toujours,
Gunelle Keith

 


 

Rosalind
Rosalind à Gunelle

Rosalind MacNèil de Glenfinnan, le quatorzième jour du mois d’août
de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma très chère enfant,

Je ne sais ce que tu as confié à Gordon à propos de notre correspondance, mais jamais je ne l’ai vu aussi empressé à s’octroyer un rôle à Glenfinnan. Il m’a déclaré vouloir être mon coursier pour tout message destiné à Mallaig, quelle que soit la fréquence et le moment des échanges. Je me suis évidemment dite ravie par l’offre et je compte ne pas trop en abuser, il faut bien mettre deux heures de chevauchée entre le domaine et le château. Je ne veux pas soustraire Gordon aux expéditions commandées par Raonall. La conduite de nos affaires a priorité sur notre correspondance, bien entendu. Son désir de sortir de Glenfinnan n’a d’égal que celui de se faire valoir comme cavalier et homme de confiance. Rien n’aurait su me plaire davantage et n’aurait pu mieux libérer mon pauvre Taskill des taquineries de son frère.

L’atrophie des jambes de Taskill et son problème d’élocution deviennent des infirmités plus lourdes à porter au fur et à mesure qu’il gagne en âge. Malgré les pronostics de décès précoce des médecins, Taskill est devenu un homme. Il aura vingt-cinq ans à l’automne. Pauvre garçon qui n’a jamais tenu une épée ni n’a parcouru debout sans soutien, la distance entre son lit et la fenêtre ! Comme tu as eu l’occasion de le remarquer, il ne parvient pas à tenir une conversation audible par d’autres personnes que les membres de la famille et quelques domestiques. Au fil des ans, il s’est refermé sur lui-même et vit pratiquement comme un reclus dans sa chambre. Depuis la mort de mon époux, Taskill refuse de paraître dans la grand-salle et je dois monter au deuxième étage pour le voir, ce que je fais avec de plus en plus de difficulté.  

Je songe à laisser ma chambre du rez-de-chaussée à Raonall et à réquisitionner la sienne pour moi-même, à l’étage, et à aménager la longue pièce adjacente pour une chambre des malades où je ferai installer Taskill et dresser un lit pour damoiselle Menzies. Tous les deux seront désormais au coeur de mes attentions constantes, car j’ai pris la décision de me consacrer entièrement à eux. J’envisage de me retirer des activités d’intendance et de réception de la maison et de ne descendre de l’étage que sur réclamation de ma présence. Je crois que tu m’approuveras, chère enfant… Cela m’est venu ces derniers jours, après de longues conversations avec Hughina MacRuairi, comme Gordon vous l’a rapporté. Des mises au point s’imposaient entre elle et moi et je me devais de les faire avant la naissance de son enfant. Maintenant, je suis sereine, j’ai obtenu la grâce de Dieu et ton soutien moral pour franchir cette étape. Sois tendrement remerciée pour ta compassion à l’égard de ce que je vis. Dieu te récompensera à Son heure.

Avec l’autorisation de dame Hughina, l’emménagement de Taskill au premier étage se fera dans quelques jours. Il s’en inquiète mais je pense avoir réussi à le rassurer en lui promettant que sa nouvelle chambre serait interdite d’accès à Gordon. Je ne lui ai pas parlé de damoiselle Menzies. J’attends le moment propice pour lui annoncer sa venue. Le reste de la maisonnée est au courant et s’y prépare, sinon physiquement, du moins mentalement. Je crois que nos gens voient l’accueil d’Eibhlin Menzies à Glenfinnan comme le projet ultime qui rendra la joie de vivre à l’ancienne maîtresse des lieux. Tant mieux, car c’est la vérité. Je jure que mes deux protégés bouleverseront ma vie et la rendront à nouveau essentielle. À cela s’ajoutera le nouveau-né, pour une transformation complète de Glenfinnan. Vivement que ton amie Seonnag arrive et me fasse enfin la visite qui mettra en branle ce projet de sauvetage d’Eibhlin Menzies dans lequel je fonde tant d’espoir ! 

En terminant, je te prie de ne rien faire concernant le laird Lennox. Ma curiosité soulevée par les rumeurs n’est pas si vive pour que tu demandes des éclaircissements sur cette affaire matrimoniale qui ne m’est rien. Dame Finella m’a intéressée quand elle vivait à Mallaig, mais elle a cessé de le faire depuis longtemps. De cette femme, je retiens un visage lisse, un nez pointu, une voix rocailleuse, un caractère maléable et un jugement moyen. Après en avoir touché deux mots à Raonall, comme tu me le suggérais, j’en déduis que le mariage n’est pas encore à l’agenda des événements prochains au loch Morar. En pensant à cette improbable union, j’imagine mal des entretiens passionnants entre dame Finella et ton sérieux lieutenant. Voilà tout. Mais tu connais tellement mieux que moi les deux personnages. Quelle chance de succès donnes-tu aux prétendues fiançailles ? Tu sais bien, chère enfant, que toutes les affaires de cœur, réelles ou supposées, meublent salutairement mes rêveries. Ne pose aucune question, mais garde l’œil ouvert et livre-moi tes observations sur le couple. Je m’en régalerai.

J’apprends que Raonall réquisitionne Gordon pour une randonnée au sud du domaine. Il ne pourra pas cavaler jusqu’à Mallaig avant deux jours. Je poursuivrai donc cette missive demain. 

Le dix-huitième jour du mois d’août

Ma chérie, c’est en toute hâte que je reprends la plume. Glenfinnan est sans dessus sans dessous après la naissance hâtive de l’enfant de Raonall, mon premier petit-enfant. Nous ne l’attendions pas avant le mois prochain, mais nous sommes véritablement dans la liesse ici. Ha, quelle frénésie ! L’enfant est né hier, à la suite d’un long travail d’enfantement de dame Hughina, qui se porte assez bien, dans les circonstances. Le bébé est une fille tout à fait bien formée et, ma foi, très criarde. Bien que les parents auraient préféré avoir un garçon, Raonall surtout, ils louent le Ciel d’avoir un enfant bien portant. C’est le principal, n’est-ce pas ? On m’a confié le soin d’écrire à la famille MacRuairi et aux lairds du clan MacNeìl pour transmettre la nouvelle. Tu es la première à qui j’écris. Je t’embrasse et je cachète céans !

Rosalind MacNeìl de Glenfinnan

 

 

Gunelle
Gunelle à Daren Keith

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le vingt-cinquième jour du mois
d’août de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Daren Keith, Château de Crathes, Aberdeen.

 

Très cher frère,

Comme tu l’as sans doute appris à Aberdeen, j’ai invité ma grande amie Seonnag Forbes à venir faire un séjour à Mallaig et elle est arrivée sans encombre après une route facile et rapide, avant-hier.

Ce que tu ignores certainement est le projet de tirer notre amie Eibhlin Menzies de l’hospice d’Inverurie, que j’ai conçu avec ma tante Rosalind MacNeìl de Glenfinnan. Dans un élan de grande générosité, ma tante s’est déclarée désireuse de recueillir Eibhlin en son manoir. Ensemble, nous avions échafaudé le plan suivant : la maison MacNeìl assumait la charge de l’expédition en hommes et en vivres; et tante Rosalind établissait le contact avec le prieur d’Inverurie afin de se porter garante de la rescapée. Nous devions attendre l’arrivée de Seonnag pour procéder, sachant que celle-ci emporterait peut-être des nouvelles fraîches d’Eibhlin et voudrait certainement participer à l’expédition. Or voilà que tante n’a pas attendu pour écrire au prieur et qu’elle vient tout juste d’en recevoir une réponse désarmante : Eibhlin Menzies a quitté l’hospice du monastère au début du mois. Elle aurait apparemment suivi un voyageur en route pour Inverness, qui a séjourné à l’hostellerie d’Inverurie. Selon le prieur, Eibhlin était toujours affectée d’égarement au moment de son départ. Nous ne savons rien de plus sur l’événement. Inutile de dire que cette nouvelle nous consterne et nous alarme toutes les trois.

Tu connais assez le caractère de Seonnag Forbes pour imaginer dans quel désarroi elle se trouve en ce moment et j’ai vraiment grand peine à la rassurer. Cher Daren, je sais que tu as de l’amitié pour Seonnag et c’est au nom de cette amitié que je fais appel à toi. Tu es présentement le mieux placé pour une intervention rapide. Je t’en conjure, pars à la recherche immédiate d’Eibhlin Menzies.  Si tu la découvres guérie de son état léthargique et bénéficiaire de la protection et du soutien d’un honnête homme, préviens-nous aussitôt. Ce sera un tel soulagement de lire cette nouvelle réconfortante. Si, au contraire, Eibhlin Menzies est empêtrée dans une situation menaçante pour son intégrité, porte-lui secours et ramène-la auprès de nous à Mallaig, ou chez ma tante à Glenfinnan.

Pardonne l’urgence dans le ton de ma missive. Je crois qu’il n’y a pas une journée à perdre. Reçois les compliments d’Iain et du lieutenant Lennox. Ma chère Seonnag te salue affectueusement et elle joint à la mienne, sa foi en ta mission salvatrice.

Je t’embrasse tendrement, cher frère.

Ta sœur aimante et confiante, Gunelle Keith

 


 

Rosalind
Daren à Gunelle

Daren Keith, Monastère d’Inverurie, le dixième jour du mois de septembre de la
vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma très chère Gunelle,

Je faillirais à mes devoirs fraternels si je ne donnais pas suite à la missive alarmiste de ma petite sœur bien-aimée. C’est ainsi que père a compris ton appel et a accepté que je m’acquitte de la mission, tout en maugréant pour la forme. Évidemment, il critique la désaffection de la maison Menzies dans cette affaire d’honneur et il s’interroge sur l’amitié que je nourris pour Seonnag Forbes par mon empressement à m’engager dans cette quête. Je lui ai fait valoir qu’Eibhlin Menzies est également ton amie d’enfance. Ne voulant surtout pas décevoir la maison MacNeìl par un refus de collaborer avec sa châtelaine, père ne m’a plus empêché. Je suis donc parti aussitôt pour le monastère d’Inverurie, d’où je t’écris cette missive.

Je sors d’un entretien avec le prieur, le père Laurence, un saint homme énigmatique. Il me fallait avoir plus d’informations sur les circonstances qui ont entouré le départ d’Eibhlin Menzies avant de me lancer à sa poursuite. Que s’est-il passé pour qu’on laisse partir de l’hospice une malheureuse encore malade et abandonnée, ai-je demandé au père Laurence ? Celui-ci a répondu avoir reconnu la main de Dieu en la personne de ce discutable voyageur que tu mentionnes dans ta lettre, un tanneur des Highlands nommé Cameron. Il semble que le bonhomme étant à peine entré dans l’hospice du monastère, Eibhlin aurait émergé de sa prostration et se serait mise à parler. Bien que les propos qu’elle aurait tenus ne fussent pas cohérents, le frère hospitalier a vu une nette amélioration dans l’état d’Eibhlin qui, jusque-là, était complètement muette. Le rapport du frère hospitalier dit que la malade s’est mise à se nourrir et à faire sa toilette seule, si bien qu’il l’a crue rétablie. Durant les trois jours passés à l’hospice du monastère, ledit Cameron n’aurait pas adressé la parole à Eibhlin, malgré l’intérêt manifeste de celle-ci envers lui. La réserve de l’homme a paru au frère hospitalier une garantie d’honnêteté suffisante pour ne pas empêcher Eibhlin de sortir à la suite de Cameron quand il a quitté l’hospice le 3 août. Elle serait donc partie de son plein gré et aurait accompagné le tanneur, apparemment jusqu’à Inverness, mais rien ne le confirme.

Je devais avoir un air réprobateur durant le compte-rendu, car le prieur a insisté sur la question de l’hébergement d’une réfugiée valide dans l’enceinte d’hommes de Dieu.  Il m’a affirmé qu’à titre de directeur, il devait trouver une solution à la satisfaction de sa communauté. Dans quelle mesure Eibhlin était-elle réellement valide, pour reprendre le terme du père Laurence, lorsqu’elle a quitté l’hospice ? Et surtout, dans quelle mesure ledit Cameron a-t-il accepté de prendre Eibhlin sous son aile ? Visiblement, voilà bien les interrogations auxquelles le prieur ne veut pas être confronté. Il m’a signifié mon congé en me disant que la lettre de Dame Rosalind MacNeìl est malencontreusement arrivée trop tard à Inverurie. « Qui sommes-nous pour juger des desseins de Dieu ? » a-t-il conclu, avec beaucoup d’à-propos. Pour ma part, je ne discute pas des desseins de Dieu, mais je critique les décisions de Son saint homme de prieur.

Ceci dit, je reprends la route demain. Il n’y a rien d’autre à faire que de me rendre à Inverness en questionnant ceux et celles qui auraient remarqué le passage du couple, le mois dernier. Je ne t’écrirai que pour t’annoncer que j’ai retrouvé Eibhlin Menzies. Cependant, je dois t’aviser que je ne pourrai poursuivre les recherches au-delà du 29 septembre, Jour de St-Michael. Tu sais combien père tient à célébrer le saint patron des Keith dans la chapelle de Crathes en présence de tous les membres de la famille. Je ne pourrai m’y dérober, il m’en a bien averti. Aussi, je crois qu’il serait judicieux de déjà prévoir une relève dans cette mission, si tu voulais continuer, advenant mon échec. Comme ton mari a consenti à soutenir cette cause, je crois qu’il pourrait mandater un homme de sa garde pour poursuivre les recherches. Je pense évidemment à notre ineffable Lennox. J’aurais le plus grand des plaisirs à le revoir, le cas échéant.

En terminant, chère Gunelle, je ne te demande pas de saluer chaleureusement dame Seonnag de ma part, car ce serait déloyal d’entretenir de faux espoirs sur mon penchant pour elle et sur ma liberté de choix en matière matrimoniale. Je ferais affront à ton intelligence et à ta clairvoyance en m’étalant sur ce sujet. Je sais que votre longue correspondance atteste l’inclination que Seonnag Forbes a pour moi. Je compte sur ton doigté et sur ta bonté naturelle pour lui offrir une explication à ma réserve.

Je t’embrasse tendrement et aies la gentillesse de transmettre mes respects à Iain MacNeìl.

Dieu vous assiste et protège votre maison !

Daren Keith 

 

 

 

Gunelle
Gunelle à Vivian

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le trentième jour de septembre de la
vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Vivian, Château de Crathes, Aberdeen.

 

Très chère et dévouée Vivian,

Une affaire délicate concernant un membre de la famille Keith me préoccupe et je fais appel à toi pour m’éclairer, car je connais ton sens de l’observation et ta capacité à déceler dans les conversations ce qu’on tente de taire. Il va sans dire que je compte sur ton absolue discrétion dans la façon dont tu t’acquitteras du service que je te demande. Je sais que tu ne feras pas défaut à la confiance que je mets en toi et je te remercie à l’avance pour ton indéfectible dévouement.

L’affaire qui me tourmente concerne mon frère Daren et mon amie Seonnag Forbes, que tu as souvent rencontrée en ma compagnie. Tu as sûrement appris qu’elle est actuellement en visite au château de Mallaig. Cela concerne aussi, dans une moindre mesure, mon autre amie, Eibhlin Menzies, répudiée par sa famille à la suite d’une escapade qui lui a coûté sa santé. À ma demande, Daren s’est récemment porté à son secours en partant à sa recherche. Je sais qu’il était de retour à Crathes hier pour la fête de St-Michael. Tout porte à croire que sa mission n’a rien donné. Voilà pourquoi, tel que convenu advenant cette issue, John William Lennox est mandaté pour prendre la relève dans les recherches d’Eibhlin Menzies. J’ai exigé qu’il te remettre en mains propres ce pli dont il connait les grandes lignes, car je lui fais parfaitement confiance et il a été dans les confidences de Daren sur ses affaires de cœur, plus spécifiquement sur ses relations avec Seonnag Forbes.

Voilà où je veux en venir, chère Vivian. Dans l’espoir de conseiller mon amie Seonnag au mieux et de l’aider à traverser éventuellement une période de déconvenue amoureuse, je cherche à découvrir les vues de mon frère sur le plan sentimental, sinon ses engagements sur le plan matrimonial, du moins sa position sur les mariages entre différents rangs sociaux. Ne pouvant m’adresser directement à lui, je souhaite que tu sois mes yeux et mes oreilles en la matière. Daren est-il ou non épris de dame Seonnag, comme celle-ci le croit si fermement ? Nathaniel Keith formule-t-il des projets de mariage pour son fils aîné Daren avec quelque dame de haute lignée ou de condition équivalente à notre famille ? Daren distingue-t-il de façon précise, une dame ou une damoiselle parmi celles qui gravitent autour de la famille Keith ? Mène-t-il une cour quelconque à une femme en ce moment ? Certes beaucoup de questions indiscrètes sur un frère aîné de la part d’une jeune sœur, auxquelles tu n’es pas en mesure de répondre dans l’immédiat. Mais j’ai foi dans ta perspicacité pour entrevoir les réponses, en y mettant de l’opiniâtreté, du temps et du flair.

Je te remercie pour ton application et ta discrétion et je te recommande à Dieu.

Ton ancienne maîtresse à Crathes et à Mallaig,

Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig

 


 

Rosalind
Vivian à Gunelle

Vivian, le dix-neuvième jour d’octobre de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma Dame,

D’abord, je dois vous faire une confession dans cette lettre. N’ayant pas eu l’occasion de l’exprimer jusqu’à ce jourd’hui, je vous avoue que vous m’avez beaucoup manqué depuis mon départ de Mallaig. Crathes n’est pas pareil sans votre présence, surtout depuis le déménagement de votre sœur Sybille et de sa famille, en août dernier. J’aime bien votre sœur Elsie et ses enfants, et votre mère, mais elles n’ont pas ma préférence comme vous et dame Sybille. Ne voyez pas d’impertinence dans ces propos, car je les dis en toute sincérité. 

Votre confiance m’honore plus que je ne saurais le dire. Me distinguer moi, une servante, comme votre surveillante à Crathes alors que vous auriez pu vous adresser à votre sœur Elsie ou à votre mère pour épier votre frère Daren, voilà qui me comble de fierté. Je comprends aussi qu’il vous faut quelqu’un de neutre dans la place, ce qui n’est pas la position des membres de la famille vis-à-vis messire Daren. Chère dame Gunelle, soyez assurée que je m’empresserai d’être à la hauteur de vos attentes.

Comme vous me l’avez demandé, depuis l’arrivée du lieutenant Lennox, il y a dix jours, je suis aux aguets. Messire Daren a évidemment eu des entretiens avec le lieutenant au sujet des recherches pour retracer la damoiselle Menzies, dont il a apparemment perdu la trace à Elgin, avant de rentrer à Crathes, le 28 septembre dernier. Avant qu’il ne reprenne la mission que vous lui avez confiée et quitte Crathes, le lieutenant et moi avons pu nous entretenir du contenu de votre lettre.  Il m’a alors livré ses propres impressions sur les intérêts immédiats de votre frère. D’après lui, messire Daren est pressenti par votre père pour contracter une alliance avec les Nicolson, une grande famille de commerçants d’armes à Édimbourg. Vous connaissez le goût de votre frère pour les claymores, casques, boucliers, cottes de maille et autres ferrures du genre. Inutile de dire que la responsabilité de développer ce commerce avec les Nicolson enthousiasme assez votre frère pour qu’il consente à faire un mariage de raison si cela lui permet d’arriver à ses fins. Mais je tire des conclusions très hâtives, je suppose et je m’en excuse.

L’affaire Menzies, comme on appelle maintenant le drame de cette pauvre Eibhlin Menzies, alimente les conversations dans notre chambre des dames, comme partout à Aberdeen, j’imagine. Mais à Crathes, avec les récents rebondissements, la question ramène le nom de dame Seonnag, au premier plan, si je puis dire. Votre mère ne semble pas accorder beaucoup d’intérêt aux visées amoureuses de son fils pour votre amie. C’est tout juste si elle mentionne que messire Daren tient Seonnag Forbes pour une jeune fille agréable et sérieuse. Elle refuse d’y voir un lien d’amitié autre que celui que l’on doit à votre amie d’enfance. Je le vois bien, votre sœur Elsie ne partage pas cette opinion. Dame Elsie taît souvent ses idées quand elles diffèrent de celles de votre mère. Si mon intuition est la bonne, je vais tenter d’éclaircir ce point avec elle, à la première occasion.

Lorsqu’il a été question de l’affaire Menzies au cours d’un repas dans la grand-salle, je n’ai pas noté de réaction particulière de messire Daren à l’évocation du nom de votre amie. Je ne remarque pas d’émoi non plus dans son visage ou dans sa voix lorsqu’on parle de la famille Nicolson. Vous souvenez-vous que j’ai toujours dit que messire Daren est hermétique comme une huitre ? Vous étiez d’accord avec moi. On clamait : « Bien futée est celle qui perçoit ce que Daren Keith ressent à l’égard de la gent féminine.» À ma connaissance, la seule capable de le faire rougir à ce chapitre est votre sœur Sybille. J’ai souvent remarqué qu’elle réussissait à mettre messire Daren dans l’embarras par ses commentaires sur son pouvoir de séduction auprès des femmes du château. Il me vient d’ailleurs en mémoire une bribe d’échange entre eux deux où dame Sybille se voulait encourageante et aurait prononcé le nom de votre amie. Malheureusement, je ne me rappelle pas l’attitude de votre frère à ce moment-là. Serait-ce possible que votre soeur soit une meilleure confidente de cœur de messire Daren que le brave lieutenant Lennox ? Pourquoi pas. Malheureusement, dame Sybille vit maintenant à Aberdeen et je ne la vois pratiquement plus. Sinon, je la questionnerais.

Enfin, et je termine là-dessus, votre frère va se rendre bientôt avec votre père à Édimbourg. Cela ne se produit plus guère que maître Keith sorte de Crathes et j’accorde beaucoup d’importance à l’événement. Je ne suis pas arrivée à découvrir le motif de ce voyage, mais je finirai par l’apprendre.   

Acceptez mes respects et recevez toute mon affection,

Votre obligeante servante et dame de compagnie à jamais

Vivian de Crathes 

 

  

Gunelle
Gunelle à Sybille

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le septième jour de novembre de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Sybille Keith, Rue des Joailliers, Aberdeen.

 

Ma bien-aimée sœur,

Le temps passe si vite lorsqu’on a charge de maisonnée, une chose que tu connais bien maintenant. À la vérité, c’est une piètre excuse que j’invoque pour ne pas avoir pris de tes nouvelles depuis ton départ de Crathes. Mère ne fait guère allusion à toi dans ses lettres si ce n’est pour déplorer que tu ne lui fais pas de visite. Du même souffle, elle affirme que les sorties à Aberdeen sont devenues trop pénibles pour qu’elle soit tentée d’aller te voir. Il n’y a même pas un mile à parcourir… J’ai l’impression qu’elle a beaucoup vieilli en peu de temps. Ton déménagement y serait-il pour quelque chose ? Nul doute que toute la famille doit souffrir de ton absence. Chacun à sa façon évoque les heures heureuses passées, alors que tous les Keith vivaient ensemble entre les murs de Crathes.

Écris-moi et raconte combien ta nouvelle vie te satisfait pleinement; que ta maison te plait; que tes gens te servent bien. C’est ce que j’espère lire. Dis-moi aussi quelques mots sur l’adaptation de tes enfants à l’air de la cité. Le bien-être de mon neveu et de ma nièce m’importe beaucoup, surtout depuis que je suis moi-même mère. Chaque jour que Dieu donne à Sa création me voit de plus en plus enchantée d’être ici, entourée de mes enfants et auprès d’Iain MacNeìl, cet homme exceptionnel que je révère. Je sais qu’il n’en a pas toujours été ainsi, mais désormais, je ne vois pas de bonheur pour moi ailleurs qu’à Mallaig, je n’en vois pas dans d’autres bras que les siens.  

 

Que devient le climat au château de père depuis que tu n’y es plus ? Il y en a au moins une qui se languit de toi là-bas, c’est notre ardente Vivian. Je crois qu’elle appréciait ton tempérament jovial qui s’accordait bien au sien et aussi, elle prisait le partage de vos confidences sur les membres de la famille. J’ai récemment correspondu avec elle sur une question concernant mon amie Seonnag Forbes. Tu as dû apprendre que celle-ci est actuellement en visite à Mallaig, comme tu es surement au courant que j’ai envoyé le lieutenant Lennox à Crathes pour relever Daren de la mission de retrouver Eibhlin Menzies. De ce côté, il semble bien que l’issue est proche dans « l’affaire Menzies », comme les gens d’Aberdeen nomment la déconvenue de cette famille. Tu es peut-être même au courant que le lieutenant a retrouvé Eibhlin Menzies et qu’il la ramène à Glenfinnan, chez ma tante Rosalind. Lennox m’a écrit un pli très court me disant qu’il prend des arrangements pour faire voyager sa protégée le plus commodément possible et il précise de ne pas les attendre avant la toute fin du mois. Dans quel état est la pauvre fille ? Je n’ose l’imaginer et mon brave Lennox est très discret sur ce point.

Très chère Sybille, je fais ici une longue digression sur Eibhlin, mais je veux plutôt te parler de Seonnag Forbes. Vivian m’a laissé entendre que tu soupçonnais entre Daren et Seonnag, des liens d’affection que notre frère hésite à développer. Ce ne sont pas les termes exacts de Vivian, mais c’est ce que j’ai compris de son propos. Voilà où je veux en venir, chère sœur. À ton avis, Daren est-il, ou a-t-il été amoureux de Seonnag Forbes ? Si oui, qu’est-ce qui l’a empêché de déclarer sa flamme ? Car il ne l’a pas fait. Je suis dans la confidence de Seonnag à ce sujet et je crois ses dires.

Tu connais bien le sentiment de grande amitié qui me lie à Seonnag. Pour moi, tout ceci vise un seul but : épargner à mon amie une peine de cœur. En effet, Seonnag Forbes est fortement éprise de notre frère depuis plus d’un an. Selon toute vraisemblance, il la courtise. Certaines attitudes, certaines initiatives et certaines conversations de Daren ont donné d’infinis espoirs à mon amie. Tu connais assez Seonnag pour imaginer combien elle peut être difficile à raisonner lorsque son cœur s’emballe. Tu connais aussi notre frère, plein de galanterie et de civilité envers les femmes, capable de ne pas s’engager tout en démontrant un empressement contraire. Loin de moi l’idée de traiter Daren d’hypocrite, car je l’aime fort, tout autant que toi. Sous des revers de courtoisie, il cache soigneusement ses émotions. Du moins, c’est ce qu’il a toujours fait avec moi, la sœurette, la petite pensionnaire orléanaise d’oncle Carmichael, la petite châtelaine des Highlands. Mais avec toi, notre grand frère est-il plus ouvert ? Je me plais à le croire.  

Pardonne-moi cette lettre tout orientée sur mes questionnements et reçois ma tendresse la plus sincère pour la complaisance dont tu feras preuve envers ta cadette. J’attends ta réponse avec hâte et je te remercie de l’attention compétente et intelligente que tu accorderas à ma lettre.

Ta petite sœur qui t’aime tendrement,

Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 


 

Sybille
Sybille à Gunelle

Sybille, le vingt-huitième jour de novembre de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Gunelle, ma tendre chérie,

Je te rassure immédiatement, je vais tout te dire ici. Si tu savais combien les amours de Daren piquent ma curiosité, tu n’aurais aucune crainte sur ma collaboration à interpréter le peu qu’il y a à interpréter dans ses soi-disant confidences !

Les observations de notre fille de compagnie Vivian ne sont pas erronées. Elle a dû surprendre un moment d’isolement que j’ai eu avec notre frère après le départ de Seonnag de Crathes, lorsque celle-ci avait répondu à une invitation à souper au château, en février dernier. Daren m’avait simplement confié qu’il se demandait comment poursuivre des fréquentations avec Seonnag sans avoir l’air de la courtiser. Lui ayant demandé pourquoi il ne voulait pas s’afficher en tant que courtisan, il s’est défilé. Il a éludé la question, comme il se montre si habile à le faire généralement. Moi, je n’en ai pas tenu compte, comme je le fais généralement et je l’ai un peu talonné. Je crois lui avoir alors vanté les mérites de ton amie et l’avoir encouragé à s’engager envers elle. À vrai dire, j’estime Seonnag Forbes à sa juste valeur. Elle est plus sérieuse et réfléchie que la plupart des mijaurées qui sont tout en politesse envers mère en espérant atteindre le fils. Tu sais bien à quelles ladys je fais allusion. Cependant, Seonnag est moins bien née que la plus ordinaire d’entre elles. Si le rang social ne dérange apparemment pas Daren, une disparité là-dessus irrite certainement mère, et père, dans une moindre mesure.

Sur cette question précise, tu devrais en référer à Elsie. Elle connaît bien le point de vue de nos parents même si elle ne le partage pas nécessairement. Jamais tu ne l’entendras en discuter ouvertement, mais elle n’en pense pas moins et je ne serais pas étonnée qu’elle ait donné son sentiment sur cela à Daren. En tant que fille aînée, Elsie s’est toujours imaginé, et s’imagine encore, qu’elle a le devoir de guider ses frères et sœurs et de donner le bon exemple. Ce qu’elle a pu être assommante parfois ! Par contre, il faut lui accorder la justesse de son jugement. D’ailleurs, même Daren en a convenu devant moi, la semaine dernière, à son retour d’Édimbourg avec père, alors que je dînais avec la famille à Crathes. Père et notre frère ont effectivement fait un court voyage d’affaires et de notoriété à Édimbourg chez le marchand d’armes Duncan Nicolson. « Si Elsie pense que les Nicolson sont moins raffinés qu’ils le prétendent; que leur lignée est douteuse; et qu’il est discutable de penser rehausser notre famille en contractant alliance avec eux, je penche pour y regarder de plus près avant d’exposer mes visées sur leur fille », a dit Daren à père, au cours du repas. D’où viennent les allégations d’Elsie sur les Nicolson ? Je n’en sais trop rien. Elles sont probablement fondées. Tout est toujours fondé avec Elsie. Voilà pourquoi on l’écoute volontiers. Et moi pas. Ne pense pas que je l’envie. Au contraire, je suis parfaitement contente de soutenir n’importe quel point de vue devant une assemblée et je ne me soucie pas de recueillir l’approbation des autres. Comme je suis soulagée d’être maîtresse chez moi désormais ! Plus personne pour vouloir m’influencer et plus personne à tenter de convaincre.

Maintenant ta lettre me replonge au cœur du grand potin familial des amours de notre frère aîné. Je ne savais pas du tout qu’on songeait à le marier et je me délecte à l’avance des remous que cela va causer dans la chambre des dames de mère. Je compte moi aussi sur Vivian pour me rapporter les moindres détails sur ce sujet. Je t’en ferai part, bien sûr. Dis à Seonnag de ne pas perdre espoir. En matière de cœur, Daren sait plus ce qu’il ne veut pas, que ce qu’il veut. Et je crois sincèrement que ton amie n’est pas dans la catégorie de ce que Daren ne veut pas.

En terminant, je veux absolument recevoir des nouvelles de votre amie Eibhlin, qui, à l’heure actuelle, est peut-être déjà arrivée à Glenfinnan. Depuis notre emménagement sur la Rue des Joailliers, je me suis intégrée à un groupe de ladys qui évoluent autour de l’épouse du Prévôt, laquelle est une très grande amie de dame Menzies. Aussi, je suis certaine que je serai appelée à rencontrer tôt ou tard la mère d’Eibhlin. J’aimerais pourvoir rassurer cette femme sur le sort de sa fille, si cela s’avérait convenable d’aborder ce sujet douloureux et délicat avec elle. Imaginer qu’elle ait complètement renié sa fille m’est parfaitement impossible. Nous verrons si j’ai raison. 

Je t’embrasse avec toute ma tendresse, petite sœur chérie. Ton neveu et ta nièce font de même, ta nièce a encore la bouche un peu baveuse et elle n’a pas commencé à marcher. Ton beau-frère ne s’abstient pas de t’embrasser, naturellement. J’aimerais te mandater d’embrasser Iain MacNeìl pour moi, mais ce serait déplacé compte tenu que je ne l’ai jamais rencontré. Par contre, je peux me permettre de te demander d’embrasser ta fille Ceit et ton fameux petit Baltair, même si je ne les ai jamais vus non plus.

Sybille Keith, Calting Lodge, Rue des Joailliers, Aberdeen

 

  

Gunelle
Gunelle à Sybille

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le treizième jour de décembre de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Sybille Keith, Rue des Joailliers, Aberdeen.

 

Ma bien-aimée Sybille,

Comme il est réconfortant et agréable de t’écrire ! Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus souvent ? Trop prise par mes états d’âme pour songer à les partager avec ma sœur bien-aimée. Pardonne-moi mes longs silences depuis mon départ de Crathes, j’ignorais à quel point c’est moi que je privais en te tenant à distance de ma vie.

Très chère sœur, je te sens tellement contente de ton existence à Calting Lodge, avec Grant, ton bienveillant mari, et tes adorables enfants. D’autre part, je me réjouis de ton désir de servir de lien entre Eibhlin Menzies et sa mère. Je m’engage à y contribuer le plus assidument possible. Si tu entrevois la perspective que moi ou tante Rosalind écrivions directement à dame Menzies pour lui donner des nouvelles, laisse-le-moi savoir et je ferai en sorte que cela se réalise.

Dans l’immédiat, voici le rapport que tu demandes. Selon l’exactitude qu’on lui connaît, le lieutenant Lennox est arrivé à Mallaig le 29 novembre dernier avec la pauvre Eibhlin Menzies. Notre père lui avait prêté une escorte de deux hommes au départ de Crathes jusqu’à Kilfinnan, juste après la traversée des monts Grampians. Mais le lieutenant a dû faire le reste du parcours seul avec sa rescapée et je pense que ce fut passablement ardu.

Eibhlin Menzies est non seulement complètement égarée, mais elle est dans un état d’anxiété extrême. Dès les premiers moments en présence de Seonnag, elle s’est quelque peu apaisée, sans pour autant retrouver la parole ou l’entendement. L’amélioration d’Eibhlin décrite par le prieur d’Inverurie à Daren s’est vraisemblablement détériorée après son départ de l’hospice. Avec l’aide d’un homme de père, qui connaissait Eibhlin Menzies, le lieutenant a commencé sa quête le 11 octobre à Elgin et ils ont repéré Eibhlin trois jours plus tard à Forres, dans l’arrière-cour d’une métairie. Comme la pauvre nécessitait des soins immédiats, ils l’ont ramenée à Crathes, d’où Lennox m’a envoyé le pli laconique dont je t’ai parlé dans ma précédente lettre. Ho, chère Sybille, quelles nouvelles pourras-tu donner à dame Menzies quand tu la rencontreras ? C’est si troublant ce qui est arrivé à sa fille !

Je n’ai pas pu garder Eibhlin longtemps à Mallaig, malgré l’insistance de Seonnag. Elle s’agitait constamment et poussait des cris aigus dès qu’on l’approchait. À vrai dire, Eibhlin a tellement perturbé les enfants que j’ai résolu de l’expédier à Glenfinnan, tel que cela avait été planifié avec ma tante. Gordon, son fils cadet, a eu la mission de ramener Eibhlin au château de tante, le 2 décembre. L’infortunée fille est donc maintenant à Glenfinnan. Seonnag, qui l’a accompagnée là-bas avec Gordon, n’a pas réussi à tirer une parole intelligible de sa bouche. La semaine dernière, tante Rosalind a demandé à Seonnag de retourner à Mallaig en affirmant dans sa lettre qu’elle avait les choses bien en mains. Je crois en effet qu’Eibhlin ne peut être mieux que sous la protection et les attentions de tante Rosalind. Depuis, nous recevons une lettre de Glenfinnan à tous les trois jours et nous avons raison de penser que l’état de notre amie s’améliore.

Par contre, Seonnag Forbes demeure ébranlée par le drame d’Eibhlin. Elle ne peut m’en parler sans s’émouvoir et je n’insiste pas trop pour connaître les détails du sauvetage du lieutenant Lennox à Forres, détails que me cache à l’évidence tante Rosalind dans ses comptes rendus. Évidemment, cela me contrarie de voir le séjour de Seonnag ici, gâché par ce malheureux événement et j’essaie de mon mieux de la distraire. Ma fine Ceit a senti mon désarroi et elle s’ingénie à amuser Seonnag. Cela réussit, car Seonnag s’est prise d’affection pour ma fillette et elle lui cause toujours gaiement. Je crois que Ceit va finir par obtenir des sourires de mon invitée, surtout si elle persiste à parler d’oncle Daren qu’elle aime bien. Sur ce sujet, étonnamment, Seonnag est silencieuse avec moi. Elle sait que je suis en correspondance avec toi, Vivian et Elsie pour percer le mystère du cœur de notre frère, mais elle s’abstient de commentaires. Je n’ose pas aborder la question directement, mais j’attends que cela vienne d’elle.

En l’occurrence, Daren s’est annoncé pour Nollaig. Il viendra passer la fête au château de Mallaig. Nous pourrons donc nous voir tous durant quelques jours et les zones d’ombres qui subsistent dans les cœurs s’estomperont peut-être. J’écris néanmoins à Elsie pour connaître son opinion sur les affaires matrimoniales qui se trament à Crathes autour de notre frère, comme tu me l’as suggéré. Elsie sera enchantée de me servir son analyse de la situation tout en m’adressant ses recommandations, ses mises en garde et ses prières. Je fais livrer les deux lettres par le même coursier. La tienne arrivera en premier et la sienne ensuite. Si vous vous voyez à l’occasion de la fête, vous pourrez partager vos vues, d’autant plus que vous serez en l’absence du principal intéressé.

En terminant, la nouvelle de l’heure : mon petit Baltair marche ! Bien que cela m’émerveille à chaque fois que je le vois, cela ne surprend pas Iain. Il a fait tailler une petite épée émoussée dans un bois de frêne et il taquine son fils avec, jusqu’à ce que celui-ci parvienne à s’emparer du douteux objet. Je trouve le jeu un peu rude et je dois détourner le regard et me pincer les lèvres pour ne pas intervenir. Ton mari a-t-il fait quelque chose du genre avec votre jeune Fergus ou ce passe-temps est-il une spécialité des pères dans les Highlands ?

Embrasse la maisonnée pour moi et que la paix de Dieu soit avec vous tous à Nollaig !

Ta petite sœur aimante, Gunelle Keith

 


 

Sybille
Sybille à Gunelle

Sybille, le neuvième jour de janvier de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma très aimable sœur chérie,

Quelle bénédiction, ta lettre m’est parvenue le 21 décembre, un record pour un coursier des Highlands vers Aberdeen ! Je parle d’une bénédiction, car grâce à ta missive, j’ai eu toutes les informations en mains pour développer le sujet des mariages huppés avec Elsie, et en particulier celui de notre cher Daren; mais surtout, j’avais en mains des nouvelles fraîches pour une rencontre éventuelle avec Dame Menzies.

Oh, Gunelle, elle a eu lieu hier ! Jamais n’ai-je vu une femme, une mère, aussi éprouvée que Dame Menzies… Figure-toi que la pauvre femme a cru sa fille morte jusqu’à ce que je lui apprenne la suite de ses péripéties. Son mari ne lui a jamais révélé qu’Eibhlin avait séjourné à l’hospice du monastère et il a interdit qu’on mentionne son nom dans la maison. Si bien que Dame Menzies garde comme un secret honteux l’escapade et la chute de sa fille unique et ne s’en ouvre à personne. Combien grand a été son soulagement d’entendre parler d’Eibhlin, vivante bien que muette et léthargique, recueillie par une parente à toi dans les Highlands ! Évidemment, je ne lui pas fait part de l’état de santé mentale déplorable d’Eibhlin. Cela n’eut pas été charitable, je pense.

Lorsque je lui ai offert de correspondre directement avec toi, ou avec Seonnag, ou avec ta tante Rosalind MacNeìl pour avoir des nouvelles régulières de sa fille, Dame Menzies m’a supplié de n’y pas songer. Elle m’a avoué qu’elle se sait épiée par son mari et qu’aucune missive ne lui est remise sans avoir été parcourue par lui d’abord. Effectivement, il ne tolérerait pas que son épouse demeure en lien avec leur fille, ni directement, ni par personne interposée. Pour Dame Menzies, la seule façon d’avoir des nouvelles d’Eibhlin, c’est de vive voix, donc par moi, que maître Menzies ne peut soupçonner de rien. Les anciens liens d’amitié entre Eibhlin et ton amie Seonnag rendent celle-ci hautement suspecte aux yeux du père d’Eibhlin. À son retour à Aberdeen, il est certain que Seonnag Forbes ne pourra pas entrer en contact avec Dame Menzies sans que cette dernière en subisse des représailles.

Est-ce possible qu’une mère soit aussi brimée par son époux ? C’est impensable, selon moi. Je bénis Dieu tous les jours de m’avoir donné Grant Brodie pour époux. Quand il contemple sa fille, il est l’image même de la tendresse. Jamais il ne la répudierait et jamais il m’en priverait non plus. J’espère qu’il en est de même pour toi et que ton mari, tout highlander qu’il est, t’aime et aime sa fille au-delà des conventions sociales ou des prescriptions religieuses.

Eh bien, parlant de conventions sociales, venons-en au sujet familial qui nous préoccupe. En fait, il ne faut pas en parler comme d’une préoccupation, car c’est d’un grand divertissement, du moins pour moi. À Crathes, il y a trois partis qui s’affrontent là-dessus. Le parti de mère fait la promotion des filles de ses meilleurs amies de la haute société d’Aberdeen, dont celle de la comtesse de Skene, comme des épouses estimables et méritoires pour un Keith. Cependant, mère atténue ses élans de sympathie en affichant la certitude que Daren n’est pas prêt au mariage dans l’immédiat. Entendons par là que le «fils à maman» doit le rester encore un peu, si possible. Toutes les femmes qui fréquentent la chambre des dames de Crathes adhèrent à ce parti, naturellement.

Le parti d’Elsie ne cible aucune candidate en particulier comme éligible au mariage avec Daren. Par contre, elle dresse une liste de toutes celles qui ne devraient pas l’être, avec une colonne pour la lignée; une colonne pour le montant de la dot; une colonne pour l’âge et la santé; et une dernière pour la beauté. Il faut dire que dans cette dernière colonne, toutes les femmes ont la note de passage. Tu reconnais bien notre sœur aînée et ses jugements évasifs sur les apparences physiques. Je dirais qu’en général, la domesticité féminine de Crathes adhère à ce parti, Vivian en tête.

Enfin, le parti de père, si je puis dire. Là, il n’y a pas beaucoup d’adhérents, mais Nathaniel Keith n’en pas besoin pour l’emporter. Il préconise essentiellement un mariage d’argent pour Daren. On le voit, c’est l’armateur qui parle, l’homme d’affaires, le propriétaire terrien. Il n’a pas éliminé damoiselle Nicolson d’Édimbourg, d’ailleurs, et il a d’autres prospects en tête dont il serait long d’établir la liste. Je dirais que la plupart des donzelles qui apparaissent sur cette liste apparaissent également sur celle d’Elsie dans la catégorie des croqueuses à éviter.

J’aimerais te dire qu’il existe un quatrième parti, celui de Daren. Un parti qui favorise l’intelligence au détriment des titres de noblesse; qui favorise l’honnêteté au détriment de la notoriété; qui favorise la simplicité au détriment de la richesse; enfin, qui favorise l’amour sincère au détriment d’un sentiment de devoir dénué d’amitié. Si ce parti émergeait, je m’y inscrirais; toi, Seonnag et notre frérot Robert.

Ha, il faut absolument que je te dise deux mots à propos de Robbie ! En un peu moins de trois ans, le jeune messire Robert Keith est passé du grand timide ténébreux en la coqueluche de toutes les donzelles sorties de l’enfance qu’Aberdeen peut compter. Il les séduit apparemment toutes, les unes à la suite des autres. Il veut clamer l’amour et devenir troubadour. Tu sais à quel point son rebec ne le quittait pas beaucoup. C’est pire que tout désormais. Robbie porte l’instrument en bandoulière, comme d’autres portent les armes, qu’il soit à cheval, en forêt ou à l’église. Autant père ne lui accordait que peu d’attention avant, autant il l’observe avec sévérité et incrédulité, maintenant. Pour ma part, je pense qu’à 24 ans, Robbie est capable de forcer son destin avec ou sans l’approbation paternelle. Je me garde de l’encourager ouvertement à Crathes, mais ni moi ni Grant ne nous privons de le faire lorsqu’il vient à Calting Lodge. J’adore la musique et Grant aussi. Notre aimable Robbie troubadour… pourquoi pas ? En passant, ne t’alarme pas des jeux de passe d’armes entre ton mari et son fiston. Ils ne tournent jamais au drame, malgré leurs apparences vigoureuses.

Après tant d’aveux et d’informations, je n’en attends pas moins de ta part. Dans ta prochaine lettre, raconte-moi comment s’est déroulé le séjour de Daren à Mallaig et comment ta chère Seonnag s’en est sortie. Évidemment, poursuis ton travail de truchement avec le château de Glenfinnan. Tu es pour le moment notre informatrice privilégiée à Dame Menzies et à moi, concernant Eibhlin.   

Avec toute ma tendresse et mon enjouement,

Sybille Keith, Calting Lodge, Rue des Joailliers, Aberdeen

 

  

Gunelle
Gunelle à Elsie

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le quatorzième jour de décembre de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Elsie Keith, Château de Crathes

 

Très chère Elsie,

Comme je l’ai fait pour mère, en réponse à ses vœux pour une belle Fête de la Nativité, je t’offre les miens personnellement. Il est rare que nous échangions par écrit pour autre chose que pour des nouvelles d’importance. Cette missive ne déroge pas à cette règle, bien qu’elle ne contienne pas de nouvelles de Mallaig qui méritent d’être partagées impérativement. Cependant, quelques sujets d’intérêt concernant la vie à Crathes me causent du souci et je m’en ouvre à toi, mon aînée au jugement sûr.

D’abord, la santé de mère me préoccupe en ce sens qu’elle m’apprend, dans sa dernière lettre, sa réserve à aller à Aberdeen pour cause de déplacements rendus pénibles. Je me rappelle qu’à l’été 1424, elle s’y rendait encore deux fois par semaine. Depuis le déménagement de Sybille, mère n’aurait apparemment rendu aucune visite à Calting Lodge. Je m’en étonne, mais tu as sûrement une explication à cela. Si son état de santé en est la cause, je te prie de ne pas me le cacher, même si cela devait m’inquiéter.

Un autre membre de la famille accapare mes pensées. Il s’agit de Daren. J’ai eu vent que nos parents formaient des projets de mariage pour lui, ce qui est tout à fait normal pour l’héritier du domaine des Keith. Nul doute que les considérations relatives au rang et à la fortune de la famille de la candidate à ce mariage sont fondamentales. Selon ces critères, j’imagine que plusieurs options sont envisageables parmi la noblesse du comté, mais mon éloignement de la société d’Aberdeen au cours des dernières années ne me permet pas de les évaluer. Te sachant parfaitement au courant des perspectives visées et même des tractations, si elles ont commencé, je fais appel à toi pour m’éclairer. J’ai foi dans ton analyse de la situation entourant une promesse éventuelle de mariage avec Daren Keith. Je ne peux m’adresser ni à mère, ni à Daren sur la chose qui, je le sais, les indispose tous les deux, pour des raisons différentes. Encore moins à père, il va de soi…

Mallaig est dans l’effervescence de la célébration qui aura lieu dans dix jours. Ici, Nollaig est traditionnellement un événement préparé avec minutie et espéré avec fébrilité par tout le clan MacNeìl. Iain et moi attendons l’arrivée de Daren d’une journée à l’autre. Il ne sera pas notre seul convive, car des invitations ont été lancées à tous nos lairds et leurs épouses, et ils se font toujours un devoir d’être présents. Comme tu le sais peut-être, il y a au château mon amie Seonnag Forbes. Elle est auprès de moi depuis bientôt quatre mois. Elle a développé des sentiments tendres envers Daren, et je crois que ceux-ci sont réciproques. J’espère que le séjour de Daren à Mallaig permettra à mon amie et à notre frère de s’engager mutuellement. Bien entendu, cela est peu probable d’arriver si notre frère est déjà promis à une autre dame, ou s’il compte l’être dans un proche avenir. Le rang social de Seonnag Forbes peut certainement s’avérer un obstacle à son mariage dans notre famille et l’inclination de Daren envers elle pourrait s’estomper à cause de cela. Voilà pourquoi je m’interroge sur l’importance que le critère de notoriété familiale revêt dans les projets de mariage fomentés par nos parents pour notre frère aîné.

Permets que je finisse cette missive en t’informant de l’aboutissement de l’affaire Menzies. Le lieutenant Lennox a ramené Eibhlin Menzies à la fin novembre, probablement dans le même état qui était le sien lorsqu’elle a été rescapée à Crathes. La pauvre fille a été transférée à Glenfinnan, comme convenu avec Dame Rosalind MacNeìl. Depuis, elle y reçoit les meilleurs soins et son hébétude s’atténue de semaine en semaine. Tante Rosalind m’écrit régulièrement des rapports encourageants sur sa protégée. Seonnag et moi sommes tellement contentes et soulagées devant la conclusion heureuse à ce drame qui aurait pu coûter la vie à notre amie d’enfance. Je tiens également notre sœur Sybille au courant du rétablissement d’Eibhlin, comme elle me l’a demandé. Je l’ai aussi mise au parfum concernant Daren et Seonnag, car je sais qu’elle a accueilli des confidences de notre frère lorsqu’elle vivait encore à Crathes.

Je te demande de garder pour toi ce que j’ai écrit sur Eibhlin Menzies. N’en parle même pas à mère, je te prie. Si Maître Menzies apprenait que des membres de notre famille ont sauvé sa fille et qu’ils assurent son hébergement, il pourrait interdire à son épouse de nous fréquenter et alors, celle-ci verrait son seul lien avec Eibhlin coupé. Pour l’instant, Sybille assure ce lien qui sera préservé dans la mesure où il demeurera secret. Sois bénie pour ta discrétion, au nom de la mère éperdue qu’est Dame Menzies.

Très chère sœur, je te remercie à l’avance pour ta réponse éclairée sur mes deux sujets de préoccupation. Avec affection, je te recommande à Dieu, toi ainsi que ton mari, mes nièces et ton dernier-né, le petit Magnus. Heureux Nollaig à tous !

Ta jeune sœur confiante,

Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig

 


 

Sybille
Elsie à Gunelle

Elsie Keith, le premier jour de janvier de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig.

 

Chère et tendre sœurette,

Je te remercie de tes vœux pour la Nollaig. Ils sont arrivés juste à temps pour être transmis à mon mari et à mes filles, qui se souviennent parfaitement de leur jeune tante des Highlands. Mon petit Magnus aura sûrement plaisir à faire ta connaissance lorsque l’occasion se présentera, je l’espère un jour prochain. Pourquoi n’es-tu jamais venue faire une visite à Aberdeen depuis les deux longues années que tu es confinée dans les Highlands ? Qu’est-ce qui t’en empêche ? Ce n’est certainement pas ton mari, car Lennox nous a confirmé combien son comportement envers toi s’est adouci et qu’il est devenu un homme absolument conciliant avec son épouse. Alors, sœurette ?

Notre mère apprécierait beaucoup de te revoir, particulièrement en ce moment. Tu as bien lu entre les lignes de ses missives. Après le départ de Sybille, mère s’est quelque peu refermée sur elle-même, ne quittant plus le château, et parfois même sa chambre, durant plusieurs jours. Bien qu’elle rejette mes avertissements de consulter le médecin, elle se plaint constamment de souffrances dans les membres. Je constate qu’elle est réellement atteinte de raideurs dans les jambes et dans les épaules. Quelles sont les causes de ses maux ? Je ne peux exclure la détérioration de son humeur provoquée par l’absence de Sybille, mais je n’écarte pas la vieillesse, qui produit souvent ce genre de ravage chez les femmes. Chère sœurette, il faut réaliser et accepter que notre mère a soixante-dix printemps d’âge bien comptés. Elle ne peut plus aller vaillamment vers les gens comme elle l’a toujours fait. Ceux-ci doivent venir à elle, ce que Sybille a bien compris. Notre sœur fait sa visite à Crathes à toutes les semaines. Malencontreusement, mère en profite pour lui faire des reproches, selon moi, injustifiés. Par exemple, celui d’attirer Robbie à Aberdeen et de faciliter ses escapades. Je crois au contraire que Sybille et Grant veillent sur notre jeune frère et qu’ils lui ont même évité des ennuis à maintes reprises.

Mais tu ne m’as pas demandé de fournir des nouvelles sur Robbie. Après le sujet de mère, j’aborde donc le sujet du mariage de Daren. La chose est absolument d’actualité. Père s’investit beaucoup dans la recherche d’une accointance avantageuse parmi les nobles de notre société et, à ma connaissance, quelques propositions ont été soumises à des chefs de famille. Daren semble plus ou moins impliqué dans le processus pour l’instant. J’entends par là qu’il n’a entrepris aucune approche courtisane avec quelque femme que ce soit, agréée ou non par père. Bien que je ne sois pas dans les confidences de notre aîné, comme Sybille l’est, je sais que ni père ni mère ne lui ont assigné une dame en fiançailles et qu’il ne manifeste aucun penchant particulier pour l’une ou l’autre candidate suggérée par nos parents.

Cette constatation vaut malheureusement pour Seonnag Forbes. J’entends par là que rien n’a été prononcé en ma présence sur une possible alliance entre Daren et elle. Seonnag Forbes ne figure évidemment pas sur la liste des candidates potentielles sélectionnées par nos parents, cela en raison de son rang inférieur, tel que tu le supposais dans ta lettre. Daren garde un mutisme absolu quand il est occasionnellement question de Seonnag Forbes, ici. Je suis donc dans le néant sur ses sentiments et ses intentions envers ton amie. Il est indéniable que tu as percé à jour le cœur de notre frère à l’heure où je rédige cette lettre. Tant que Daren sera à Mallaig, tu es placée dans la meilleure position pour apprécier le déroulement de ses amours secrètes avec ton amie. Je peux seulement dire que Nathaniel Keith commence à s’impatienter. Il a les yeux rivés sur une cible miroitante depuis quelques semaines. Je ne serais pas étonnée qu’il passe à l’action dès le retour de Daren à Crathes. À moins de me tromper, notre frère devra incessamment présenter ses respects à damoiselle Kirsty Dundas, fille unique d’Irving Dundas, comte de Brechin. Je ne la connais pas. Mère non plus, d’ailleurs. La pucelle n’aurait que quinze ans… C’est tout ce que nous savons de ce parti, mis à part le montant exorbitant de la dot. J’en apprendrai sûrement davantage sous peu. Si cela t’intéresse, je te communiquerai les derniers développements.

Je te laisse sur ces renseignements partiels, tant du côté de mère que du côté de Daren. Chère sœurette, ne t’inquiète surtout pas concernant ma discrétion sur les aventures d’Eibhlin Menzies. Sybille m’a fait la même mise en garde et je l’ai assurée d’être muette sur le sujet. Notre célébration de Nollaig à Crathes nous a permis à toutes les deux de nous isoler et de tenir des propos que nos parents étaient mieux d’ignorer, comme ceux portant sur les amours de Daren avec ton amie Seonnag; ou portant sur les fleuretages de Robbie avec des donzelles d’Aberdeen; et d’autres encore portant sur l’affaire Menzies et ses rebondissements dans les Highlands. J’ai décelé chez notre sœur un désir de rapprochement et une recherche de mes conseils qu’elle n’avait jamais manifestée auparavant.

J’interprète comme un signe du Ciel que mes sœurs sollicitent mes lumières d’aînée au même moment. C’est avec bonheur que je réponds à ce charmant appel. Aussi, chère Gunelle, n’hésite pas à me confier toute inquiétude que je suis en mesure d’atténuer. Cela ne me gêne aucunement, mais au contraire, cela me fait plaisir de mériter ta loyauté dans les affaires familiales.

Avec mon amour renouvelé d’aînée,

Elsie Keith, Château de Crathes

 

Gunelle
Gunelle à Rosalind

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le
douzième jour de janvier de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Rosalind MacNèil, domaine de Glenfinnan.

 

Très chère tante Rosalind,

Je ne serai pas en mesure d’aller vous rendre visite cette semaine. Mon petit Baltair est enchifrené et sa grande sœur Ceit le deviendra sûrement avant la fin de la journée à force de l’embrasser.

Je vous envoie néanmoins Seonnag. Pour peu que Gordon insiste pour l’escorter à Glenfinnan, elle ne demande qu’à voler auprès d’Eibhlin. Ils sont dans la grand-salle en ce moment, en attente de ma réponse à votre pli d’aujourd’hui. Gordon m’a demandé de prendre mon temps pour vous écrire. Il veut prolonger son tête-à-tête avec Seonnag. Votre fils est si facile à deviner. Quel aimable garçon  ! Comme le vent se lève et annonce de la neige, je vous demande de garder mon amie chez vous jusqu’à ce que le temps soit plus clément à sa chevauchée de retour à Mallaig.

À vrai dire, une séparation, même de quelques heures, est bénéfique entre nous en ce moment. J’affectionne Seonnag, mais son humeur changeante et renfrognée commence à me peser. Je serais tellement mortifiée de voir notre amitié flétrir pour une question d’humeur… J’avais beaucoup compté sur le séjour de mon frère Daren à Mallaig pour dévier l’attention de Seonnag de votre protégée, ne serait-ce que temporairement. Vous connaissez bien les espoirs que je fondais dans la rencontre entre mon frère aîné et ma grande amie. Les rumeurs de projets matrimoniaux de mes parents pour Daren ont été clairement confirmées par lui en présence de Seonnag. Celle-ci s’est remarquablement bien comportée en apprenant la chose : pas de pleurs, pas de discussion, pas d’hostilité, presque pas de déception. Il est vrai qu’elle pressentait cette issue à son idylle avec mon frère, car nous en avions souvent discuté ensemble. Curieusement, ni elle ni mon frère n’ont semblé embarrassés devant le constat que leur attachement mutuel prenait fin. S’étaient-ils vraiment avoué leur amour ? Finalement, je pense que non.

Quand, la veille de son départ, il y a maintenant trois jours, Daren a offert à Seonnag de la ramener à Aberdeen, j’ai ressenti du soulagement. Ce fut très momentané. Seonnag a refusé l’offre, alléguant qu’Eibhlin avait encore besoin d’elle. Ce dont je doute. À notre dernière visite à Glenfinnan, je n’ai noté aucun changement dans l’attitude de votre malade. Elle est toujours aussi distante et craintive, vous l’avez bien constaté comme moi. Chère tante, vous êtes certainement la seule personne capable d’entretenir une relation de confiance avec notre pauvre Eibhlin. Je m’en réjouis sincèrement et je prie afin que le lien fragile entre vous ne s’interrompe pas. Votre œuvre auprès de vos chers malades est formidable et vous avez toute mon admiration et ma considération pour ce que vous accomplissez avec tant de bonté.

Si vous avez le temps, chère tante, donnez-moi des nouvelles de votre maisonnée. De Taskill, de votre bru et de son nourrisson, surtout. Tout allait si bien à ma dernière visite à Glenfinnan… Comme votre château doit revivre en cette saison où il grouille de vie  ! À Mallaig, nous chérissons encore les heures de joie que le clan a connues durant les fêtes de Nollaig. Notre maison aussi bourdonne de bonheur quand elle se remplit de convives et Iain rayonne de satisfaction et de fierté. Chère tante, je connais l’amitié profonde que vous avez pour votre neveu et chef de clan. Aussi, je vous confie que je suis extrêmement heureuse et parfaitement comblée en étant l’épouse de Iain MacNeìl. Jamais je n’oublierai les paroles d’encouragement que vous m’avez dites aux heures les plus noires de notre mariage. Elles ont ouvert mon cœur à cet homme au bon moment et elles ont favorisé notre découverte mutuelle d’époux pour créer une union harmonieuse. Nous avons changé tous les deux pour nous rejoindre. Le Ciel y a veillé et vous avez provoqué le déclenchement nécessaire.

Parlant union matrimoniale, nous n’avons pas célébré le mariage du lieutenant Lennox, comme l’avaient annoncé les rumeurs… Je ne vous surprends pas avec ceci. Finella MacMillan devra s’accommoder de son statut de célibataire encore quelques temps, je crois. Le lieutenant Lennox est d’ailleurs venu seul au souper de Nollaig. Il m’a paru très détendu et assez souriant à notre table d’honneur. Nous avons beaucoup bavardé ensemble et rien n’a laissé entendre qu’il entretenait un lien particulier avec sa domestique lorsqu’il a été question d’elle. Par contre, j’ai remarqué que le nom d’Eibhlin Menzies provoquait chez lui un certain malaise et qu’il s’abstenait de participer aux conversations qui avaient cette dernière pour objet. Seonnag dit comprendre la discrétion dont fait montre Lennox sur le sujet, mais elle n’a rien révélé de plus et je ne la questionne pas là-dessus depuis longtemps.

En  terminant, soyez assurée que je vais transmettre à ma sœur Sybille votre petit pli adressé à Dame Menzies. Je suis certaine que l’initiative d’écrire des nouvelles d’Eibhlin directement à sa mère sera accueillie très positivement. Si Sybille y consent, vous pourrez envoyer vos prochaines informations chez elle à Calting Lodge. Sybille sera ravie de correspondre avec vous et se fera un devoir de continuer le service secret d’intermédiaire avec Dame Menzies. Je vous remercie d’y avoir pensé. Bien sûr, vous pouvez continuer d’utiliser le courrier de Mallaig pour vos envois à Aberdeen. Je corresponds pratiquement à chaque quinzaine avec l’un ou l’autre membre de ma famille à Crathes ou à Aberdeen. J’écris justement demain à Sybille. Votre pli sera inséré dans le mien, bien entendu.

La journée avance et le mauvais temps approche. Je ne dois pas faire attendre plus longtemps votre fils Gordon. Je cachète et descend le retrouver immédiatement. Très chère tante Rosalind, je vous embrasse tendrement et je vous recommande au Tout-Puissant dans mes prières.

Votre nièce aimante

Gunelle Keith


Rosalind
Rosalind à Gunelle

Rosalind MacNèil de Glenfinnan, le vingtième jour du mois de janvier
de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma très chère enfant, 

Je sais que tu attendais le retour de Seonnag d’une journée à l’autre et tu es peut-être déçue de voir Gordon se présenter à Mallaig sans elle. Veuille m’excuser de te priver de la présence de ta grande amie. Ta lettre m’a laissée entendre que tu souhaitais un éloignement avec elle et tu précises que son retour chez ses parents n’était pas encore planifié.  Je la garde donc ici. 

De fait, Seonnag démontre très peu d’empressement à revoir Aberdeen. Elle affirme que son séjour hors des siens lui est très bénéfique. « Mon statut d’aînée des Forbes commence à me peser, m’a-t-elle confié. J’aspire à plus qu’une vie de célibataire dans la maison d’un drapier et l’invitation de Gunelle est arrivée à point nommé. Les Highlands ont quelque chose à m’offrir et j’entends en profiter. » Que peut-elle sous-entendre dans cette affirmation ? Maintenant qu’elle est libre de s’engager envers un autre homme que Daren Keith, songe-t-elle à trouver un époux dans notre clan ? Gordon, peut-être ? Quelqu’un d’autre ? Je n’en sais trop rien, mais des aveux venant d’elle devraient suivre. Seonnag, bien que très secrète de nature, a besoin de s’ouvrir en ce moment et j’espère être la confidente qu’elle cherche. D’autant plus que les affaires de cœur me passionnent, comme tu le sais si bien. 

Ma chérie, j’aimerais que tu cesses de te morfondre pour ta tendre amie. Seonnag est certes très préoccupée par l’état d’Eibhlin mais elle maîtrise bien ses élans de compassion. En effet, elle intervient avec assurance et grande douceur dans la chambre des malades de Glenfinnan. Seonnag, je le vois, se comporte en soignante compétente. Elle s’applique à tirer de sa léthargie ma protégée, comme tu appelles Eibhlin, en lui rappelant de joyeux souvenirs de jeunesse. Je sais qu’Eibhlin les entend et même y réagit parfois. L’indulgence de Seonnag pour les personnes malheureuses est particulièrement efficace. Ici, deux mots sur mon fils Taskill. Le pauvre garçon est curieusement sorti de son isolement grâce à la présence de Seonnag auprès d’Eibhlin. Taskill évitait toute conversation avec qui que ce soit auparavant et il est pratiquement devenu volubile avec moi. Si ce n’était de son défaut d’élocution, qui s’atténue, soit dit en passant, il deviendrait un incorrigible bavard. « Je voudrais bien que dame Eibhlin me parle. Croyez-vous qu’elle m’entende aussi bien que vous le faites ? » m’a-t-il demandé hier. Il est indéniable que la vie dans cette chambre recluse du château est devenue stimulante pour Taskill, même s’il a redouté de la partager avec quelqu’un. 

Une autre pièce vibre de gaieté à Glenfinnan. Il s’agit de mon ancienne chambre des dames. C’est le domaine attitré de la petite Sine et de sa nourrice. Ma bru Hughina s’y tient le plus souvent possible et c’est là que je l’y retrouve généralement quand j’ai besoin d’elle. Chaque fois que je pousse la porte de cette pièce, ce n’est que gazouillis, berceuses et exclamations d’émerveillement que j’entends. Même Raonall se plaît à venir faire une courte visite chaque jour, tellement l’endroit est calme et accueillant. Comment se fait-il que cette enfant ne pleure jamais ? Probablement que la petite Sine pleure de temps en temps, comme tous les nourrissons, mais j’ai la chance de ne pas l’entendre. Je n’ai que le spectacle de sa joliesse à contempler lorsque je vais la voir. La nourrice me la donne volontiers à prendre quand je suis seule, car en présence de sa maîtresse, elle s’abstient de me présenter l’enfant. Ce qui est assez normal. Ma bru, comme toutes les jeunes mères, démontre un esprit possessif face à son enfant et je respecte cela. Enfin, voilà pour les nouvelles que tu réclames de ma maisonnée. 

Maintenant, je me dois de répondre aux interrogations que tu soulèves à propos du sauvetage d’Eibhlin par le lieutenant Lennox, interrogations que Seonnag alimente en gardant le secret sur ce qu’elle sait. Cette attitude n’est pas correcte envers toi, pas plus que mon propre silence, d’ailleurs. Alors, Gunelle chérie, voilà : la pauvre Eibhlin est enceinte. La chose va bientôt se voir, car à mon avis, elle est grosse de quatre ou cinq mois. Cela s’est vraisemblablement produit après son départ du monastère, en août dernier. En la retrouvant à Forres en septembre, Lennox a remarqué sur Eibhlin des marques qui pouvaient s’apparenter à des sévices sexuels. Par la suite, les personnes qui l’ont soignée à Crathes n’ont rien révélé et le lieutenant a gardé le silence sur le sujet. Lorsque la rescapée est arrivée à Glenfinnan, au début de décembre, Seonnag et moi avons fait la découverte des cicatrices révélatrices, par hasard en la dévêtant. Immédiatement, j’ai pensé à une grossesse inopportune pouvant avoir résulté de la probable profanation de son intimité. Dès les semaines qui ont suivi, l’observation pointue de ma protégée a confirmé que mes craintes étaient fondées. 

Maintenant, tu sais la vérité. Cette tragédie pèse certainement sur la conscience de Seonnag et explique en partie pourquoi elle ne veut pas s’éloigner de Glenfinnan. Je fais appel à ta bienveillance pour ne pas lui en vouloir de t’avoir mise à l’écart de la situation. Tout comme tu seras indulgente envers moi et me pardonneras la même faute. Évidemment, rien de toute cette histoire ne doit transpirer à l’extérieur de Glenfinnan, et surtout parvenir aux oreilles des Menzies. À ce chapitre, j’ai l’entier contrôle de la chambre où est confinée Eibhlin et je suis assurée de la discrétion de la domestique qui y fait le service. Il n’y a aucune alarme à avoir lorsque l’enfantement sera éminent. Comment devrons-nous agir par la suite ? Nous avons le temps de réfléchir à la question. J’ai grand hâte que tu viennes au château et qu’on en discute, avec Seonnag, bien entendu. J’espère que nous pourrons le faire à ta prochaine visite. 

Je te chéris tout comme j’apprécie la compagnie de ton amie. Puisse le Ciel nous permettre de vivre en harmonie les unes avec les autres et traverser le présent épisode de notre vie respective avec doigté et générosité. 

Ta tante aimante, Rosalind MacNeìl de Glenfinnan 

  

Gunelle
Gunelle à Beathag Mac Dougall

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le vingtième jour de février de la
vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Beathag MacDougall, Auberge Simpson, Perth.

 

Madame,

Vos compliments sur les talents de troubadour de mon frère Robert ne sont certainement pas le but réel de votre lettre. Non plus que la relation du passage à votre auberge du chevalier Tòmas MacNèil au début du mois. Il m’est cependant difficile de comprendre pourquoi vous m’écrivez, alors que nous n’étions pas en bons termes lorsque vous avez quitté Mallaig, voilà deux ans passés. À mon avis, ce que vous m’écrivez ne justifie pas l’intérêt d’une correspondance. Mais, en toute civilité, je dois tout de même vous remercier pour votre lettre et vous transmettre les commentaires qu’elle suscite.

Robert Keith joue du rebec depuis plusieurs années, mais je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre chanter devant une assemblée. Je sais qu’il cherche à se faire reconnaître comme musicien de cour depuis peu. J’imagine que le public d’auberge constitue une étape pour lui. Vos éloges sur son talent me confirment qu’il progresse dans son art et dans l’édification de sa réputation.

Quant au cousin de mon mari, messire Tòmas MacNèil, ses déplacements à Scone sont réguliers. Il se trouve à être le conseiller du clan en matière fiscale et il établit la liaison entre le château de Mallaig et la Chancellerie au palais de Scone. D’ailleurs, messire Tòmas livre mon courrier personnel à la reine Jeanne Beaufort. Il affectionne la route qui passe par Stirling et nous savons qu’il préfère s’arrêter à Perth avant de rentrer à Scone en venant des Highlands. Qu’il choisisse votre établissement pour effectuer cet arrêt ne me concerne, ni moi ni mon mari.     

Je vous retourne pour vous-mêmes les vœux de santé que vous avez aimablement formulés pour moi et les miens.

Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 


 

Beathag Mac Dougall
Beathag Mac Dougall à Gunelle

Beathag MacDougall, le douzième jour du mois de mars de la vingtième année
de règne du roi Jacques Premier d’Écosse, Auberge Simpson, Perth
À Gunelle Keith, Château des MacNeìl, Mallaig.

 

Chère Gunelle,

Quelle élégance et quelle dignité tu mets dans ta réponse ! Jusqu’à parler de mon départ de Mallaig en employant le mot «quitté» pour faire oublier que j’en ai été chassée. Il est vrai qu’au moment où cela s’est passé, tu étais encore malade et peu consciente des événements qui se déroulaient en dehors de ta chambre.

Je ne crois pas savoir que nous étions en si mauvais termes, à cette époque. À moins que tu te fasses un devoir d’endosser les animosités que ton mari nourrit envers un membre du clan. Car il faut bien l’affirmer, je suis et demeurerai la veuve d’Alasdair MacNèil, l’héritier légitime. Ainsi donc, je ferai toujours partie du puissant clan MacNèil des Highlands, peu importe l’endroit en Écosse où je me suis réfugiée après la rupture avec la famille.

Inutile de t’interroger sur le bien-fondé de ma lettre. C’est en tant que membre du clan, soucieuse de rester en contact avec les individus qui le composent, que je t’ai adressé la lettre. Pourquoi ne pas te donner des nouvelles des tiens quand j’en ai à partager ? Moi aussi je peux agir en toute civilité, quelle que soit ton opinion sur moi. Je suis désolée de voir mon initiative de correspondre accueillie avec autant de froideur.

Bien entendu, tu as raison de ne pas te mêler des affaires du cousin de Iain. Où Tòmas MacNèil prend gîte et couvert durant ses expéditions dans les Lowlands ne concerne que lui. Son comportement comme client aussi. Il est particulièrement hardi avec les filles sur les étages, mais il reste courtois avec tout le monde, y compris avec moi. Je me réjouis qu’il consente à me raconter les potins sur Mallaig. Ça me divertit beaucoup et ça m’évite de perdre de vue la famille MacNèil. Peu importe la médisance dont j’ai fait l’objet dans cette famille, je lui suis encore profondément attachée.

Chère Gunelle, je te signale que mon exil n’a pas été facile à vivre. J’ai dû me débattre pour assurer un toit sur ma tête et du pain dans ma besace. Heureusement que j’ai bénéficié de la protection du Shériff Darnley et que j’en jouis encore, car je ne serais pas là à rédiger des missives au coin du feu. En réalité, je n’ai plus à me plaindre de mon sort. Mon installation à l’Auberge Simpson est l’aboutissement des mois d’errance qui m’ont poussée sur les chemins des Lowlands et je puis dire que le refuge offert par l’aubergiste Kenneth Simpson me satisfait très bien. Mon statut de tenancière est parfaitement convenable. Tu sais à quel point j’aime côtoyer les gens, qu’il soit de la populace ou de la noblesse, et ici, je ne manque ni de l’un ni de l’autre. Mais je cesse de te relater ce à quoi j’emploie mes journées, car je devine que cela ne t’intéresse pas beaucoup.

Abordons plutôt le sujet de ton frère, Robbie Troubadour d’Aberdeen. C’est sous ce sobriquet qu’il se bâtit un renom depuis qu’il est arrivé ici, en janvier dernier. Il ne mentionne jamais le nom des Keith, si bien que j’ai mis un moment avant de découvrir qu’il était ton frère. Je soupçonne qu’il est en rupture de bans avec les siens, mais il ne raconte rien à ce sujet. Par contre, sur toute autre question de la vie au château des Keith, il est plus volubile. Il paraît qu’à l’été dernier, une de tes amies d’enfance, Eibhlin Menzies, a été rescapée suite à son viol à Forres et que c’est à Crathes que le lieutenant Lennox, son sauveteur l’a conduite. D’après ton frère, la pauvrette a été transférée à Glenfinnan à l’automne pour poursuivre sa convalescence et que la tante Rosalind est sa gardienne. Cela ne m’étonne guère de sa part. Son grand cœur n’a d’égal que sa grande langue. J’ai également appris que tu as présentement la visite d’une autre de tes amies d’Aberdeen, Seonnag Forbes, et que celle-ci s’est amourachée de ton frère Daren. Tu sais à quel point j’ai été une admiratrice de ton frère aîné au cours de l’année 1424, malgré le peu d’apparitions qu’il a daigné faire à Mallaig. Selon le souvenir que j’en garde, Daren Keith est assurément un très beau parti à s’approprier. Je ne sais pas si la fille d’un maître drapier et tailleur d’habits est à la hauteur… L’achalandage des voyageurs à l’auberge constitue toujours une mine d’informations pour peu qu’on s’applique à les interroger. Ce que je compte bien faire pour connaître la suite de ces histoires. Sinon, je questionnerai Tòmas la prochaine fois qu’il viendra ici.

Je termine ma lettre sur ce. Ton frère Robbie te salue et promet de t’écrire un mot. J’espère que mes propos te sembleront amicaux, du moins assez intéressants pour que tu veuilles me répondre. Je t’invite à réfléchir avant de prendre la décision de négliger ma correspondance, si cela est ton idée. Une châtelaine avisée à la tête d’un clan puissant a indéniablement besoin de maintenir les liens avec toute personne susceptible de l’éclairer sur les gens qui dépendent de sa maison. Ta correspondance avec la reine Jeanne est certainement prestigieuse, mais elle ne t’apprendra pas grand-chose sur la vie secrète de certaines personnes de ton entourage.

En te souhaitant paix et bonheur pour la nouvelle année qui commence dans un peu moins d’une quinzaine,

Une belle-sœur au temps passé, Beathag MacDougall. 

 

  

Gunelle
Gunelle à Sybille

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le dernier jour de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Sybille Keith, Rue des Joailliers, Aberdeen.

 

Ma très chère Sybille, 

Tu trouveras dans cet envoi, comme à l’accoutumé, le pli que tante Rosalind veut que tu transmettes à Dame Menzies. Sachant que tu t’abstiens de lire sa correspondance, je peux te dire que les nouvelles données par Rosalind sont bonnes en ce sens qu’Eibhlin est maintenant capable de parler de façon intelligible. Elle le fait régulièrement avec ma tante, bien entendu, mais aussi avec Seonnag, qui a décidé de continuer à Glenfinnan son séjour dans les Highlands, afin d’être auprès d’Eibhlin. 

Seonnag est encore extrêmement soucieuse, d’autant plus que nous savons avec certitude qu’Eibhlin a été engrossée à Forres. Avec tante Rosalind, nous avons convenu de taire cette réalité à Dame Menzies, au moins jusqu’à la délivrance, probablement en mai prochain. Je ne sais pas pourquoi, Seonnag continue de se reconnaître une responsabilité dans le drame de notre amie. Je ne suis jamais parvenue à la raisonner sur cette question et nos relations commençaient à en souffrir. Voilà pourquoi elle a accepté l’invitation de tante Rosalind. Seonnag a quitté Mallaig à la mi-janvier. Je ne l’ai revue que deux fois depuis, lors de visites à Glenfinnan. Chère Sybille, ne t’inquiète pas du départ de ma grande amie. Je ne me sens pas lésée quand je songe à quel point elle est utile chez ma tante et combien celle-ci l’estime. En fait, il y a au moins deux autres personnes à Glenfinnan qui apprécient Seonnag Forbes. Le mot appréciation est peut-être un peu léger dans leur cas. Ces deux personnes sont amoureuses de Seonnag. Il s’agit des fils cadets de ma tante, Gordon et Taskill. 

Pour Gordon, j’avais la puce à l’oreille, l’ayant souvent vu avec Seonnag ici, mais pour Taskill, cela me surprend tout à fait. D’abord parce que le jeune homme est infirme et qu’il ne se montre pas en société. Cependant, Taskill partage la chambre des malades avec Eibhlin, et dès le début, il développé une curiosité et une attirance pour la pauvre. Je n’ai jamais eu l’occasion d’observer cela, mais tante Rosalind me l’a confirmé. On peut penser que la présence assidue de Seonnag auprès d’Eibhlin a transféré l’intérêt du jeune homme d’une jeune fille à l’autre. Je m’attends à un changement dans la chambre des malades sous peu. Ma tante juge que les progrès d’Eibhlin dans le recouvrement de la parole et de son esprit ainsi que sa condition de femme enceinte requièrent de l’installer ailleurs. Vraisemblablement, elle va partager une chambre avec Seonnag. Que deviendra l’idylle de Taskill pour Seonnag ? Il ne pourra sûrement pas rivaliser avec son frère Gordon, qui a une longueur d’avance dans l’obtention des faveurs de Seonnag et qui est très assidu auprès d’elle dans les pièces communes de Glenfinnan. 

De toute manière, tante et moi ignorons quels sont les sentiments de mon amie pour l’un ou l’autre frère. Nous savons seulement que Seonnag retarde constamment son retour à Aberdeen où ses parents veulent lui trouver un prétendant. Tante Rosalind m’affirme que Seonnag a reçu plusieurs lettres de sa mère, mais qu’elle n’aurait répondu qu’à seulement deux d’entre elles. Je ne sais pas quelle explication Seonnag donne à ses parents pour justifier son séjour à Glenfinnan et j’espère seulement qu’elle continue à garder le secret sur la présence d’Eibhlin. 

Je crois que Rosalind est déconcertée par mon amie et par son statut de visiteuse. Seonnag ne se confie pas aussi librement qu’elle l’espérait. Depuis qu’elle est à Glenfinnan, Seonnag ne m’a écrit qu’une lettre dans laquelle elle aurait pu me parler de la cour que lui fait vraisemblablement Gordon, mais elle ne souffle mot des habitants de Glenfinnan. Elle s’informe plutôt de la santé des enfants et d’Iain; elle demande des nouvelles du lieutenant Lennox; et, bizarrement, elle veut savoir si je suis toujours satisfaite des services de ma servante Jenny… Ma tante croit que Seonnag s’incruste à Glenfinnan pour recevoir les attentions de ses fils et ainsi oublier Daren. Cela m’étonnerait que ce soit la véritable raison. Le souvenir de notre frère n’est pas à ce point douloureux dans le cœur de Seonnag, à mon avis. Le peu d’affliction qu’elle a démontré à Nollaig, après la visite de Daren, m’a fait douter de leur attachement mutuel. Ce cher Daren n’a d’ailleurs pas semblé être troublé le moins du monde. Elsie m’a écrit les derniers développements à son sujet, à savoir que les Dundas de Brechin vont bientôt l’avoir pour gendre. Tu as dû être invitée avec Grant à l’un des soupers où les familles se sont rencontrées. J’aimerais connaître ton opinion sur la jeune Kirsty. Est-elle susceptible de faire une bonne épouse pour Daren ou est-il trop tôt pour se prononcer ? 

Maintenant, chère  sœur, j’aborde le sujet qui me préoccupe le plus. Il s’agit de Robbie. Je sais où il se trouve actuellement, enfin où il logeait en février dernier : Perth. En vain, j’ai attendu durant un mois une lettre qu’il avait promis de m’envoyer. Je sais que tu t’inquiétais de son départ de Crathes en janvier et surtout, que tu es dans l’inconnu quant à sa destination depuis cet instant. Tu avais malheureusement raison de t’inquiéter. Robbie a entamé sa carrière de troubadour dans une auberge, l’auberge Simpson. Que vaut l’établissement ? Probablement ni plus ni moins malfamé que les tripots de ce genre. Mon ancienne belle-sœur, Beathag Mac Dougall, en est apparemment la tenancière. Je peux te dire qu’elle possède une réputation peu recommandable. Une lettre de cette dernière m’a appris la présence de Robbie en ces lieux. Pourquoi doit-on craindre quelque mésaventure pour notre frérot ? C’est de Beathag Mac Dougall qu’il faut se méfier. Depuis deux ans, je n’avais plus de contact avec elle en raison d’un différend majeur avec le clan MacNeìl dont elle a été expulsée. Je crois cette femme réellement malveillante et sa lettre était d’ailleurs pleine d’hypocrisie. Je ne serais pas surprise qu’elle utilise Robbie pour entacher des réputations, celle des Keith, celle des MacNèil et même celle des Menzies. Comment ? Impossible à prévoir dans l’immédiat. Cependant, la moindre information anodine peut s’avérer néfaste entre les mains de cette femme. Or, Robbie a la langue bien déliée à l’auberge Simpson. Il a révélé ce qu’il sait sur la pauvre Eibhlin; il a parlé du lieutenant Lennox, de tante Rosalind, de Seonnag et de Daren. Beathag colporte aussi des ragots sur le cousin de mon mari, le chevalier Tòmas. Or, la scélérate envisage de lancer des rumeurs sur tous ceux qui sont liés au clan MacNèil et probablement aussi sur la famille Keith.   

À mon avis, il faut absolument que Robbie cesse ses bavardages et quitte ce guêpier. Je sais pertinemment qu’en le mettant en garde par lettre, je n’obtiendrai pas satisfaction. Soit qu’il m’estime exagérément soucieuse et trop jeune pour avoir autorité sur lui; soit qu’il jouit trop de sa liberté pour taire des choses qu’on ne lui a jamais demandé de garder secrètes; soit qu’il est sous l’emprise de Beathag Mac Dougall et veut lui complaire de toutes les façons possibles; soit encore que ma lettre adressée à Robbie serait interceptée et détruite. 

Oh, Sybille, je t’entends rigoler et te moquer de mes alarmes ! Tu as peut-être raison. Si je te présente Beathag Mac Dougall comme une ensorceleuse et une traitresse, c’est en raison de son passé condamnable à Mallaig, qu’il serait trop long de te narrer. Mais je ne peux pas te forcer à agir dans une situation que tu jugerais  inoffensive pour notre frère. Malgré tout, ce que je souhaite, c’est ton intervention ferme auprès de Robbie. Toi qui le protège et lui témoigne amitié et qui es son aînée, il t’écoutera. Écris-lui et fais porter ta lettre par Grant ou quelqu’un de ta maison. Je suis persuadée que Robbie sera sensible à tes recommandations et à ton vœu de le ramener à Aberdeen. 

Voilà tout ce que je peux faire pour limiter les dégâts chez les Keith, les Forbes et les Menzies, suite à aux indiscrétions de Robbie. Je me charge directement du clan MacNèil, qui est sans aucun doute la véritable cible de Beathag Mac Dougall. Tu sais à quel point je suis malhabile dans ce type de manigance et, si j’appréhende la poursuite de ma correspondance avec cette femme, j’appréhende encore plus d’y mettre fin, car ignorer cette femme c’est l’attiser. Très chère sœur, j’aurais l’esprit tranquille si je savais Robbie ailleurs qu’à Perth. Puis-je compter sur toi pour l’en éloigner ? 

Je prie avec ferveur pour vous tous et je te remercie du tendre attachement que tu me portes. Il est particulièrement précieux pour l’amour que je nourris envers notre famille.

Ta sœur chérie, Gunelle Keith

 


 

Sybille
Sybille à Gunelle

Sybille, le premier jour d’avril de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma petite sœur chérie, 

Bien des événements se sont déroulés depuis ta dernière missive et je ne sais trop par où commencer ma réponse. Cependant, je sais par quoi je terminerai : Robbie. 

D’abord, tes amies Eibhlin et Seonnag. Pauvre tante Rosalind qui doit gérer des idylles en plus de tout le reste ! Une jeune fille enceinte et fragile; une autre, doublement courtisée loin de l’autorité parentale; deux fils épris dont l’objet de convoitise se promène sous leurs yeux; les familles Menzies et Forbes suspendues aux nouvelles qui filtrent de Glenfinnan.  C’est beaucoup pour une femme récemment endeuillée qui n’est plus toute jeune, ce me semble. Heureusement que dame Rosalind MacNèil t’a comme confidente, chère sœurette ! Daren, qui ne l’a rencontrée qu’une seule fois, affirme que c’est une maîtresse-femme. Si Seonnag est à Glenfinnan pour oublier notre frère, comme le pense dame Rosalind, elle n’y restera pas bien longtemps. Je crois comme toi, que ni Daren ni Seonnag ne souffrent beaucoup de leur rupture. En outre, peut-on  parler véritablement de rupture quand il s’agit de couper un attachement dénué de promesses ? D’autres prétendants à la main de ton amie surgissent et tu auras fort à te distraire avec cela, en tout cas, autant que tu en as eu avec Daren. 

Maintenant, parlons de lui. Oui, un mariage est pressenti entre Daren et Kirsty Dundas, fille du comte de Brechin. La damoiselle ne m’a pas été présentée, car seuls ses parents sont venus à Crathes aux deux soupers auxquels j’ai été conviée avec Grant. Par contre, j’ai compris pourquoi elle ne sort pas du château de son père. Sa santé fragile lui interdisant de prendre la route durant la saison froide, elle se contente de recevoir les visites qu’on lui fait à Brechin. Aussi, jusqu’à maintenant, notre père et Daren ont répondu aux invitations des Dundas afin de juger de la jeune Kirsty. Avec le printemps qui s’installe, mère devrait avoir l’occasion de faire la connaissance de sa future bru à Crathes. À défaut d’observer la promise, j’ai épié le promis. Je vais décevoir tes souhaits, mais je peux te dire que Daren n’est pas du tout amoureux de la fille du comte. Cependant, il n’a rien à lui reprocher sinon son très jeune âge et cette santé fragile, justement. En outre, il lui trouve un joli minois et il apprécie sa timidité et son manque de conversation. On sait toutes les deux à quel point Daren déteste le bavardage futile. Je crois même qu’une muette aurait fait son affaire comme épouse. D’ailleurs, c’était probablement la pondération qu’il appréciait le plus parmi les qualités de ton amie Seonnag. Bref, notre frère aîné a entrepris sa cour avec la ferveur qu’il mettrait à commander un harnois. Le mariage est vraisemblablement fixé aux premiers jours de juin. 

En outre, que puis-je te dire de la famille Dundas de Brechin ? Le comte et la comtesse m’ont fait une excellente impression. Le comte est un homme affable et d’une grande intelligence. Ses titres le desservent tant sur le plan politique que sur le plan commercial et il en joue adroitement. En fait, je crois qu’il est surtout à la recherche d’un associé armateur et commerçant en offrant sa fille en mariage aux Keith. Notre père et lui s’entendent à merveille. Lady Dundas est une dame outrageusement bien vêtue, énergique et très volubile. Elle a tendance à accaparer mère avec des sujets relatifs aux maux dont tout un chacun souffre dans une maisonnée. Mère écoute à peine son discours, mais elle ne cesse de détailler la toilette de sa noble interlocutrice avec un air pincé. Notre sœur Elsie réprouve toute marque de suffisance à l’endroit de mère, ce qu’elle décèle dans l’apparat dont fait montre la comtesse. Aussi, elle a décidé de battre froid aux Dundas. Je ne sais pas ce qu’elle t’a écrit sur eux, ni même si elle t’en a parlé. Visiblement, les amours et le mariage de Daren ne figurent plus en tête des soucis de notre sœur aînée, désormais. Elle a sûrement brûlé la liste des prétendantes qu’elle tenait scrupuleusement à jour. Dommage, car cela meublait bien son esprit en mal de discernement et d’organisation. 

Par contre, elle a eu matière à exercer son ascendant et son arbitrage au cours de l’hiver dernier en ce qui concerne Robbie. Actuellement, Elsie met toute son énergie à couvrir les amours de Robbie et de Vivian, et elle redoute par-dessus tout le retour de Robbie au château. Pourquoi ? Voilà où j’en viens au principal de ma réponse : Robbie a couché avec Vivian et c’est la véritable raison de son départ de Crathes, en janvier. Elsie a été l’instigatrice de sa débandade. Par contre, si les choses s’étaient passées selon sa recommandation, la dame de compagnie de mère aurait tout simplement été chassée du château. Mais Robbie s’est enfui avant que tout soit dévoilé à nos parents. En un sens, et Elsie a raison sur ce point, mère aurait beaucoup regretté Vivian si on avait dû s’en défaire. Je ne connais personne d’autre, dans la domesticité de Crathes, qui réconforte et distrait mieux mère que notre chère Vivian. En outre, Robbie irritait continuellement père par ses rebuffades et celui-ci s’apprêtait à sévir. Nathaniel Keith a même parlé d’envoyer Robbie étudier dans une pension monastique à Édimbourg. Pour l’intéressé, cela équivaut à une prison, bien entendu. Lors de son passage à Calting Lodge, Robbie ne nous a rien dit au sujet de Vivian et il n’est resté que trois jours avec nous. Maintenant, grâce à une conversation avec Elsie, je suis en mesure d’interpréter l’air soucieux que Robbie affichait et le sentiment d’urgence qui l’a poussé vers Perth. Advenant une grossesse inopportune, ce qui devrait bientôt se savoir, que deviendra Vivian vis-à-vis notre mère ? Elsie m’a promis d’intervenir pour arranger les choses. Comment ? Je lui fais confiance pour trouver une solution honorable. Ho, Gunelle chérie, Dieu que les femmes sont vulnérables et victimes de leur corps attrayant ! 

Venons-en finalement à tes alertes concernant le bavardage de notre Robbie à l’Auberge Simpson. Sans vouloir te railler, je doute que les histoires colportées par Robbie puissent vraiment nuire aux réputations que tu t’appliques à protéger. Daren et le lieutenant Lennox m’avaient déjà parlé du caractère extravagant de Beathag Mac Dougall, mais sans jamais prétendre qu’elle est à ce point dépravée. Leur opinion est probablement moins pétrie d’émotivité que la tienne, si je puis me permettre. N’y vois pas de critique de ma part. Très chère sœurette, notre frérot n’est plus un gamin, conviens-en. Ni Grant ni moi ne le croyons en danger dans cette auberge, de quelque manière que ce soit. Cependant, nous pensons également que ce n’est pas le meilleur endroit pour se bâtir un renom de troubadour. Aussi, permets-moi une suggestion. Grâce à ton courrier privilégié, ne pourrais-tu pas l’introduire à la cour de la reine Jeanne ? Voilà bien le lieu idéal pour exercer un talent de joueur de rebec. Ma chérie, n’en prends pas trop sur tes épaules. Les destins des autres leur appartiennent. 

Avec toute ma tendresse et mon admiration pour ta bienveillance envers ceux que tu aimes,
Sybille Keith, Calting Lodge, Rue des Joailliers, Aberdeen

 

 

Gunelle
Gunelle à Daren Keith

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le dixième jour de juin de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Daren Keith, Château de Crathes.

 

Très cher frère,

Accepte de ma part et de celle de mon époux nos meilleurs vœux de bonheur et de longue vie à l’occasion de ton mariage avec Kirsty Dundas. Tu sais combien j’aurais aimé y assister et je te demande d’oublier la déception que mon absence a pu te causer et l’excuser. Mère n’a pas cette indulgence à mon endroit. Évidemment, je ne lui ai pas divulgué la vraie raison de ma défection dans ma lettre et ses reproches me mortifient. Je compte sur toi et sur ta nouvelle épouse pour la distraire de sa contrariété. Je crois qu’Elsie fait de son mieux pour maintenir la bonne humeur au château, mais la gestion des sentiments de chacun est un défi de taille, même pour notre sœur. J’encense Sybille et Grant pour avoir consenti à prendre Vivian à Calting Lodge afin que Robbie ait pu rentrer à Crathes et assister à ton mariage sans causer d’embarras à la famille. Oh, Daren, où la famille Keith s’en va-t-elle, je te le demande ?

La mort d’Eibhlin en couches a bouleversé nos âmes, à ma tante, à Seonnag et à moi-même. Soudain, aucune de nous n’a su réfléchir posément. Seonnag a été tellement affectée qu’elle en est tombée malade. Ma tante s’est abîmée de pleurs durant de longs jours. Jusqu’à quel point des réminiscences de la mort de l’oncle Griogair ne sont pas venues la hanter ? Naturellement, je l’ai soutenue de mon mieux. Comment annoncer la nouvelle à dame Menzies; comment procéder aux obsèques d’une réfugiée; mais surtout, que faire de l’enfant ? À ce chapitre, l’aide nous est venue de façon inespérée du côté de mon cousin Raonall et d’Hughina, son épouse. Avec une grande générosité, ils ont annoncé qu’ils adoptaient la petite fille. Dans la semaine qui a suivi la naissance et le décès, ils ont fait baptiser l’enfançon dans la chapelle de Glenfinnan et lui ont donné le nom de Rhona Glen. La nourrice de la petite Sine est demeurée en service auprès des deux bébés et tout s’est déroulé assez calmement. La petite Rhona est très vigoureuse et d’un poids au-dessus de la normale. C’est ce qui a probablement nui à l’accouchement de la pauvre Eibhlin. L’adoption de l’enfant de mon amie est la seule lumière qui ressort de ce moment de profond désarroi qui nous a toutes bouleversées.

Je ne veux pas t’ennuyer avec ces propos de maternage. J’en parle pour te dresser un portrait de la situation qui prévalait ici au moment de la célébration de ton mariage. Mais tu as probablement déjà compris pourquoi je ne pouvais pas quitter Mallaig, dans ces circonstances. Je tiens à le préciser cependant, Iain a beaucoup insisté pour que nous fassions le voyage dans les Lowlands malgré les événements. Il estimait que je devais faire cette visite à Crathes, et finalement, je pense qu’il avait raison. Oh Daren, je ne distingue pas toujours très bien où est mon devoir… Je dois davantage faire confiance au jugement si sûr de mon mari. La famille Keith, mère en tête, me réclamait à Crathes, avec raison, tandis que deux personnes qui me sont très chères étaient dans la détresse, à Glenfinnan. Or, j’ai choisi de rester et Iain s’est rangé à ma décision. Il s’est impliqué dans l’organisation des obsèques avec son cousin Raonall. Cela a été discret et digne, car la cérémonie a été dûment inscrite dans les livres du clan MacNeìl et la dépouille repose dans son cimetière. La mémoire d’Eibhlin n’est donc pas ternie à jamais, ce qui apporte un peu de baume sur mon cœur et sur celui de Seonnag.

Dès après l’enterrement, ma chère amie est revenue à Mallaig. Auprès de moi, elle s’est remise de son apitoiement rapidement. Elle a décidé de rentrer à Aberdeen, notamment pour porter la triste nouvelle de vive voix à Dame Menzies. Seonnag estime que cette tâche lui revient. En outre, la famille Forbes demandait son retour depuis quelques temps, en particulier sa mère, mais c’est à contrecœur que Seonnag me quitte. Tu l’as sans doute deviné, elle a développé des amitiés dans les Highlands et elle rechigne à les abandonner. Ainsi, mon invitée part le mois prochain après un séjour d’une année complète. Elle sera escortée par messire Thomàs MacNeìl.  Celui-ci se propose de résider à Crathes au cours de ce voyage. Officiellement, son arrêt au château a pour but d’accompagner Robbie à Scone et de l’introduire à la cour de Dame Jeanne. Notre reine, afin de m’être agréable, offre à Robert Keith une saison de musique parmi ses ménestrels. Thomàs MacNeìl agit comme mon représentant dans cette mission. Iain et moi y serions allés ensemble si ce n’avait été de la participation de la maison MacNeìl  au Tournoi des Îles, événement annuel auquel aucun chef de clan dans les Highlands ne se dérobe. Aussi, je te demande expressément d’accueillir messire Thomàs avec tact et discrétion dans notre famille. Nous devons continuer à garder le secret sur Eibhlin, aussi longtemps que Dame Menzies le souhaitera. Ha, Dieu ait l’âme de cette pauvre fille et protège son enfant !   

S’il te plaît, intercède auprès de mère en ma faveur. Elle demeure persuadée qu’Iain m’empêche de sortir de Mallaig. Je compte pourtant aller à Crathes pour une visite, dès la fin d’août. Je le lui ai écrit, mais elle refuse d’y croire.

Je vous aime et je prie pour vous tous afin que le Très Haut garde dans Sa bonté infinie tous et chacun au château de Crathes. 

Ta sœur chérie, Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig

 


 

Rosalind
Daren à Gunelle

Daren Keith, le vingt-neuvième jour de juillet de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig.

 

Ma petite sœur chérie,

Grand merci pour vos vœux de bonheur conjugal. Ça ne va pas si mal jusqu’à maintenant. Tu es évidemment pardonnée d’être restée à Mallaig. C’est parce que je t’aime et te comprends que cela m’est facile de t’absoudre. Il n’en va pas de même de mère, qui t’aime certes, mais qui ne t’a jamais comprise. Au château, c’est déjà chose du passé, n’en parlons plus.

Gunelle chérie, je me suis très bien acquitté de la mission que tu m’as confiée dans ta lettre. Messire Thomàs vient de partir pour Scone avec Robbie. Rien n’a filtré à propos du décès d’Eibhlin Menzies durant son séjour d’une semaine. Ce n’est jamais une tâche pour moi d’accueillir un visiteur tel que le chevalier MacNeìl. Quel homme agréable et civil ! Superbe allure, conversations captivantes, belle prestance à table et à la chasse, grande courtoisie auprès des dames… Il a subjugué ma propre épouse, ce qui m’a beaucoup amusé et il a même réussi à dérider Elsie, un exploit. Quant à mère, elle en est parfaitement entichée. Père aussi apprécie beaucoup le cousin de ton mari. Il doute ouvertement qu’il soit un véritable Highlander. Heureusement que Thomàs MacNeìl n’est pas homme se formaliser de préjugés sur les Highlands. Robbie a tellement été charmé par MacNeìl qu’il a précipité le départ pour Scone de quelques jours afin d’avoir votre chevalier pour lui tout seul plus vite. Sacré Robbie ! Tu n’as plus à craindre pour notre frérot. Grâce à tes entrées à la cour de la reine Jeanne, la famille entière s’est réconciliée avec l’idée que Robbie soit troubadour. Bravo, Gunelle, on te doit la réunification de la maison Keith !

Que te dire à propos de mon mariage ? J’y trouve des avantages certains. Mon épouse a reçu de son père un petit castel planté au milieu d’un assez grand domaine au nord-est d’Aberdeen. L’endroit est réputé pour des chasses au cerf prodigieuses. Il y a de quoi m’inspirer. Kirsty voudrait qu’on s’y installe et j’avoue que ça ne me déplairait pas. Père ne s’y oppose pas dans la mesure où je demeure à sa disposition pour ses affaires. J’envisage d’aller passer le reste de l’été là-bas. On verra si le logis est confortable et si je ne suis pas trop pétri d’ennui par sa société restreinte. Ce plan serait propice à ma jeune épouse qui pourra y faire son apprentissage de maîtresse de maison, car ici, mère lui interdit toute intervention domestique et sa propre mère ne l’a pas dressée à commander aux domestiques. Pauvre Kirsty, elle n’a pas la trempe de mère ni l’autorité de nos sœurs…

Comme tu le pressens, je ne serai pas à Crathes quand tu viendras rendre visite à la famille avec ton mari à la fin août. Cela me désole d’autant plus que j’aurais aimé te présenter ta nouvelle belle-soeur. À mon avis, tu devrais l’apprivoiser aisément et la faire parler sur tous les sujets de ton choix. Je n’y arrive pas encore vraiment. Elle me préfère la compagnie des livres. Si ton mari y consent, poussez votre équipage jusqu’à notre domaine après votre visite à Crathes. Je te ferai un accueil digne d’un seigneur propriétaire et homme marié. Je me rappelle d’un Iain MacNeìl féru de chasse au cerf dans la lande. Celui-là ne devrait pas se faire tirer l’oreille pour faire cette visite. Voilà, l’invitation est lancée.

Hier, nous avons eu à table Sybille et Grant. Ils sont en excellente forme. Ils ont rapporté des nouvelles de Vivian qui ont surpris tout le monde. Figure-toi que, la semaine dernière, elle s’est subitement jointe à un groupe de pèlerins en route pour la sainte île d’Iona, dans l’archipel de l’est. Sybille lui a bien fait voir qu’elle devait en parler à mère avant de quitter Aberdeen, mais Vivian a prétendu avoir perçu l’appel incontournable du Divin. Je crois surtout qu’elle ne voulait pas courir la chance de croiser Robbie en venant au château. Vivian en pèlerinage, peut-on imaginer plaisanterie plus cocasse ?

Enfin, et je garde le plus fameux pour la fin : Seonnag Forbes est tombée amoureuse de son escorte en quelques jours, entre son départ de Mallaig et son arrivée à Aberdeen. Je n’invente rien. C’est Thomàs MacNeìl lui-même qui me l’a confié. Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de vérifier ses dires, ni de mesurer la solidité de cette idylle, car je n’ai pas revu ton amie depuis qu’elle est de retour chez les siens. Ma sœurette chérie, il te faudra consoler les deux frères Glen, selon Sybille. Regarder mon ancienne flamme comme une tombeuse de cœurs, cela a de quoi me déconcerter. Tu pourras sonder le cœur de Thomàs MacNeìl à son retour à Mallaig. Moi, je n’y entends rien aux amours d’autrui.

Je serais oublieux de te quitter sans te prodiguer mes condoléances pour le décès d’Eibhlin Menzies. L’histoire de cette donzelle est triste d’un bout à l’autre. Son passage dans ta vie, dans celle de Seonnag et bien sûr, dans celle de ta tante Rosalind, aura été une source de tourments. J’espère que ceux-ci vous ont grandies, comme il plaît à Dieu. Transmets mes salutations à ton honorable tante, que j’admire vraiment, et reçois les tendres baisers de ton frère aîné.

Daren Keith, qui te porte dans son cœur et qui te recommande dans ses prières.

 

Gunelle
Gunelle à Rosalind

Gunelle Keith, Crathes, le vingt-septième jour d’août de la vingt-et-unième
année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Rosalind MacNeìl, Glenfinnan

 

Très chère tante,

Cela me fait grand plaisir de m’acquitter de la charmante tâche que vous m’avez confiée à mon départ de Mallaig, en vous écrivant depuis le château de mon père. Notre voyage c’est parfaitement déroulé et j’ai retrouvé ma famille en bonne santé, surtout ma mère dont je craignais l’état, comme je vous l’avais dit. Iain a été reçu avec la plus grande déférence de la part de mes père et mère. Un autre souci que je nourrissais s’est donc envolé dès notre arrivée. De plus, mon intervention auprès de la reine Jeanne pour introduire mon frère Robert à la cour, m’a attiré la profonde considération de mon père, chose tout à fait inusitée pour moi. Voyez comme l’accueil des miens a été en tous points comme vous l’aviez prédit ! Merci, chère tante de me réconforter face aux événements que j’anticipe et de me rendre plus ferme. Mais je dois souligner que ma solidité vient aussi d’Iain. Il m’appuie comme peu d’époux se soucient de le faire. Oh, chère tante, l’amour qu’il me voue m’émeut tant !

Sans plus tarder, je vous donne des nouvelles de Seonnag. D’abord, le compte rendu de sa rencontre avec Dame Menzies devant annoncer la mort d’Eibhlin. Elle a eu lieu lors d’un après-midi entre dames chez l’épouse du prévôt, réunion pour laquelle Seonnag avait obtenu une invitation. Cela a failli tourner au drame. L’hôtesse avait eu vent du long séjour de Seonnag à Mallaig et de celui d’Eibhlin à Glenfinnan. La questionnant sur ces sujets devant toute l’assemblée, mon amie a été obligée d’attester la rumeur, ce qui a mis Dame Menzies dans tous ses états. Par contre, l’hôtesse semblant ignorer la correspondance qui vous impliquait avec Dame Menzies, les dires de Seonnag n’ont pas mis en danger cette dernière face à son mari. Non plus qu’elles n’ont révélé le viol et ses conséquences. Ce point me fait douter que les informations proviennent de Beathag MacDougall. Comme je vous l’avais raconté, Beathag devait être au courant du viol, en tout cas d’une attaque, alors si la fuite est d’elle, pourquoi ce détail immonde n’a-t-il pas été divulgué ? Bref, notre pauvre Seonnag a eu à démontrer beaucoup de circonspection et de tact en annonçant le décès d’Eibhlin afin de ménager la douleur de Dame Menzies.  Elle a inventé que la maladie était la cause du décès, ce qui n’a soulevé aucune interrogation de la part des ladys présentes, y compris chez la mère de la défunte. Celle-ci a aussitôt reçu les condoléances pleines de componction des femmes, ce qui a heureusement freiné leur curiosité sur la fuite d’Eibhlin et son refuge dans les Highlands. Seonnag a donc pu éviter d’épiloguer sur ce chapitre compromettant et finalement, j’estime qu’elle s’en est admirablement sortie. Vraiment, vous pouvez être fière d’elle, comme je le suis.

Ma tendre amie est épuisée sur le plan des émotions. C’est pourquoi elle m’a demandé de vous raconter tout ceci. Elle s’était pourtant jurée de vous écrire le déroulement de sa mission et m’a priée de l’excuser auprès de vous. Je sais qu’elle va vous écrire bientôt, mais elle a besoin de laisser couler de l’eau sous les ponts pour le moment. Les choses ne vont pas du tout chez elle et ses relations avec sa famille, parents, sœurs et frères inclus, sont des plus tendues. À ce que j’ai compris, les parents Forbes s’impatientent devant son refus d’examiner les propositions d’alliance matrimoniale qu’ils ont échafaudées pour elle au cours des derniers mois. J’ai immédiatement pensé à messire Tòmas. Est-il ou non l’objet des nouvelles amours de Seonnag ? Je n’ai pas été suffisamment en tête-à-tête avec elle pour sonder son cœur. Mon frère Daren est tellement peu perspicace dans l’interprétation des signes d’attirance et de dévotion des hommes envers les femmes qu’il pourrait s’être trompé du tout au tout sur cette supposée idylle. Il aurait été instructif de parler avec Tòmas, mais il n’était pas revenu à Mallaig quand nous sommes partis. Par contre, Seonnag est plus volubile sur un sujet vous concernant. Devant les siens, elle tient des propos élogieux sur vous et votre famille, affirmant clairement qu’elle vous apprécie et vous admire à un degré difficilement égalable dans la société d’Aberdeen. Elle a aussi complimenté vos fils, ce qui a donné matière à réflexion à ses parents, du moins à son père, d’après ce que j’ai pu observer.

Que ressortira-t-il de cette passe de frustration et d’incompréhension dans la vie de notre amie ? Je ne pourrai découvrir davantage pour l’instant, car je quitte Crathes demain pour le domaine de Daren et de Kirsty Dundas, où  Iain veut faire un séjour de quelques semaines. Il compte repasser par Aberdeen sur notre retour et séjourner quelques temps chez Sybille et Grant. Si vous le désirez, vous pourrez m’envoyer la réponse à cette lettre là-bas.

Ma très chère tante, quel bonheur de revoir les siens ! Cela me ravit de voir à quel point Iain tient à effectuer une véritable tournée des Keith avec moi. Quand je l’ai questionné sur ses motivations, à savoir s’il voulait effacer la mauvaise impression que ma famille a déjà eue de lui, il m’a répondu : « Je n’ai pas à me faire pardonner quoi que ce soit, ni un comportement de brute ni celui d’un geôlier, ma chère. Il y a longtemps que je me retiens de faire une visite aux vôtres. Ils sont si charmants, ouverts et courtois, comment ne pas les affectionner tendrement ? »  Vous connaissez Iain mieux que moi-même, chère Rosalind, alors croyez-vous qu’il me raille en disant cela ? Ces qualificatifs sont si étrangers à son discours habituel.

Vous espérant en bonne santé, ainsi que toute la maisonnée de Glenfinnan, je vous recommande à Dieu et demeure à jamais votre amie et nièce aimante,

Gunelle Keith 


Rosalind
Rosalind à Gunelle

Rosalind MacNeìl, le quatorzième jour de septembre de la
vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, aux soins de Sybille Keith, Calting Lodge, Aberdeen.

 

Ma tendre chérie,

Quel étonnement pour moi de réaliser à quel point tu me manques !  J’ai attendu ta lettre avec une impatience injustifiée, car ton absence demeure courte et tu ne courais aucun risque dans cet éloignement. Cependant, j’étais fébrile en décachetant, et lire tes mots m’a comblée de bonheur. Il me fallait absolument te le dire. Pourtant, rien de ce que tu écris n’était porteur de merveilleuses nouvelles, mais il me semble que chaque idée ou sentiment que tu exprimes revêt une valeur chérissable à mes yeux. Je dois me faire bien vieille et si mon attendrissement en est la preuve, j’en suis enchantée.

Parlons d’abord de Seonnag, puisque tu risques de la revoir à Aberdeen. J’avoue que le cœur de ton amie est particulièrement indéchiffrable. Par contre, celui de Tòmas MacNèil est franchement clair. Tòmas a eu la gentillesse de s’arrêter à Glenfinnan sur son chemin de retour, deux jours après que votre équipage ait quitté Mallaig. Il m’a narré sa mission en détail, ne lésinant ni sur ses impressions de son séjour à Crathes, ni sur celles de son passage au palais de Scone. C’était passionnant de l’entendre. Il m’a bien sûr parlé des membres de ta famille, surtout de tes frères. Daren lui a fait une forte impression de droiture et Robert l’a surpris par sa maturité. Mais tu veux surtout savoir ce qu’il pense de Seonnag et j’y viens. Durant leur voyage vers Aberdeen, ils ont longuement conversé sur différents sujets. Celui qu’affectionnait Seonnag était le mariage et Tòmas en a été très déconcerté. « Je n’arrivais pas à savoir où elle voulait en venir avec toutes ses allusions sur les mésalliances entre nobles et domestiques, » m’a-t-il rapporté.  Au moment de se séparer à Aberdeen, Seonnag aurait remercié Tòmas avec une chaleur et en des termes assez équivoques. « Je crois qu’elle est jalouse de Jenny, et qu’elle est amoureuse de moi. » a-t-il conclu de ses adieux avec Seonnag. Il ne sait que penser de tout cela, et moi non plus. Manifestement, toi seule peux découvrir ce qui remue dans le cœur de ton amie.

La visite de Tòmas m’a éclairée sur un autre point de ta lettre : le rôle de Beathag MacDougall dans les révélations de l’épouse du prévôt d’Aberdeen. S’acquittant de la deuxième partie de sa mission, le chevalier MacNèil s’est arrêté à l’Auberge Simpson en partant de Scone et il a eu un bon entretien avec la tenancière que nous exécrons. Il a appris que l’information divulguée provient bien de Beathag, mais que ton frère Robert ne lui aurait apparemment rien révélé sur le viol d’Eibhlin. Voilà pourquoi cette partie du secret a été préservée. Tòmas a renseigné Beathag sur le décès d’Eibhlin, de sorte qu’elle abandonne le filon des médisances du côté de la famille Menzies, désormais. Je sais que tu seras soulagée à cette nouvelle.

Maintenant, un petit aperçu de ma vie en ces murs depuis la mort de ma protégée et le départ de Seonnag. Si j’ai perdu du côté de mes affections féminines, j’ai énormément gagné du côté d’une jeune personne qui ne demande qu’à être comblée par mon amour : ma petite-fille Rhona. Celle-là peut être toute à moi lorsque j’entre dans la chambre de la nourrice. Hughina est trop heureuse de me l’abandonner et elle ne s’en cache pas. « Bien que je doive considérer Rhona comme ma fille, je sais que je ferai toujours la distinction de son adoption et je suis soulagée que vous lui consacriez autant d’attentions. De nos deux filles, Sine demeurera ma préférée et il est infiniment heureux que Rhona devienne la vôtre », m’a-t-elle avoué. Ma bru ne possède pas une âme extrêmement généreuse, mais elle est au moins sincère. Une qualité qui vaut souvent bien plus que d’autres.

Maintenant, deux mots sur mes fils cadets. Je veux bien que Seonnag dise à ses parents les avoir beaucoup appréciés, mais j’aimerais savoir dans quelle mesure. Il m’apparaît dès lors que ton amie a suscité l’admiration des garçons sans en éprouver elle-même à leur endroit. Gordon aurait aimé faire partie de l’escorte du chevalier Tòmas pour reconduire Seonnag Forbes à Aberdeen, mais il n’a pas fait un drame du refus qu’il a essuyé. Il a eu le cœur lourd durant la semaine qui a suivi, puis il est redevenu l’enfant jovial que j’ai toujours connu. Il a repris ses taquineries auprès de mon pauvre Taskill. Le sujet de ses plaisanteries est le sentiment de dévotion que Taskill a pour Seonnag. Gordon appelle cela de l’amour, mais connaissant bien Taskill, je crois qu’il ne s’agit pas de ce sentiment. Certes, Taskill se comporte comme le plus malheureux des êtres depuis le mois de juin, mais je crois qu’il regrette davantage la mort d’Eibhlin que le départ de Seonnag. Hier, il m’a confié qu’il avait eu l’intention d’épouser Eibhlin afin que son enfant ne soit pas bâtard. Voilà qui m’a ébranlée. Mon fils n’a pas fini de me surprendre avec ses confidences de plus en plus abondantes. Je découvre en lui un homme fait, plein de raison et de bonté. Taskil appelle mon respect plus que ma compassion et j’en suis profondément apaisée.

En terminant, j’aimerais que tu grondes Iain de ma part. Il n’est pas bien de se moquer de son épouse surtout lorsque celle-ci possède un cœur en or et des yeux fermés sur le manque de charité d’autrui. Ton mari n’aime pas et n’aimera sans doute jamais sa belle-famille. C’est malin de laisser croire le contraire. Garde ta naïveté, Gunelle chérie. Elle te rend adorable.

Je m’épancherais encore longtemps sur cette page que tu tiendras dans tes mains sous peu. Je pose donc ma plume et assèche l’encre avec la poudre à vélin. Le pli partira demain. Puisse-t-il arriver avant toi chez Sybille… J’attends ton retour avec allégresse, ma chère enfant. Tu es dans mes prières quotidiennes.

Rosalind MacNèil, avec toute son affection.

 

 

 

Gunelle
Gunelle à Vivian

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le trentième jour d’octobre de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Vivian Buchanan, Hostellerie du Couvent Sainte-Marie, Iona.

 

Très chère Vivian,

C’est avec étonnement que j’ai trouvé ta missive à mon retour à Mallaig. Je reviens tout juste d’un voyage de deux mois dans les Lowlands où j’ai pu voir tous les membres de ma famille, sauf mon frère Robert. Je n’ai donc pas de nouvelles fraîches de lui à te donner, comme tu me presses de le faire. Il n’a jamais aimé écrire et ne l’a fait aucune fois depuis son départ de Crathes, ni à moi ni aux miens. Si tu n’as pas reçu de réponse à la lettre que tu lui as adressée le mois dernier à Scone, ce n’est sûrement pas parce qu’on ne lui livre pas son courrier. C’est ce que tu penses, mais j’en doute fort. Malgré cela, je vais quand même glisser ta deuxième lettre à son intention dans la missive que je vais faire parvenir à la reine Jeanne, la semaine prochaine et je vais m’enquérir précisément de la livraison du courrier destiné au ménestrel Robert Keith. Comme cela, il n’y aura pas d’ambiguïtés.

Chère Vivian, je me dois cependant de te dire que je désapprouve ta conduite envers mon frère et envers ma famille. Il est évident que tu mesures mal les conséquences de ta décision de partir en pèlerinage sans avoir dûment été libérée de ton service à Crathes. Comment peux-tu nier la contrariété causée à la famille Keith en agissant de la sorte. Tu déçois ma mère en premier lieu, mais surtout ma sœur Elsie. Je te rappelle que sans la protection d’Elsie, tu aurais encouru la disgrâce au château. Et sans l’hospitalité de Sybille et Grant, tu aurais vécu de pénibles heures d’errance et de tourment. Tu m’écris t’être sentie rejetée par les Keith et poussée à fuir, mais personne de ma famille ne t’a condamnée, pourtant. Tu as cru qu’un pèlerinage rachèterait ton écart de conduite à Crathes et te mériterait l’amour de mon frère. Ma brave Vivian, penses-tu sincèrement qu’un séjour à la sainte île d’Iona peut t’obtenir tout ça ?

Je ne saurais dire concernant tes attentes envers Robert, bien sûr. Je ne suis pas dans sa confidence. Par contre, je puis affirmer que ma mère est en droit de recevoir des explications de ta part. Je t’enjoins à lui écrire sur le champ et avec honnêteté, afin de connaître en retour ses sentiments à ton sujet. Tant que tu ne l’auras pas fait, je ne m’autoriserai pas à t’accueillir ici, tel que tu le demandes. Sache que je comprends très bien ta requête et j’y répondrais favorablement éventuellement. Pour l’instant, je considère que ton service est à Crathes et non à Mallaig. Ton sort est entre les mains de ma mère, ou bien entre celles de Robert, si d’aventure il consentait à s’engager envers toi.

J’aimerais t’aider davantage, mais cela n’est pas possible. Profite bien des faveurs que tout repentant se mérite habituellement par un pèlerinage. Sois forte et loyale, agis selon ton cœur et reste à jamais dans la paix de Dieu.

Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig

 


 

Rosalind
Vivian à Gunelle

Vivian Buchanan, le dix-neuvième jour de novembre de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma Dame,

Je vois que je vous ai blessée avec ma demande et je vous demande pardon. Vous avez entièrement raison de m’avoir réprimandée au sujet de mon abandon de la maison Keith et vous êtes avisée justement en me refusant l’asile à Mallaig.

Votre réponse à ma lettre m’a ouvert les yeux sur la stupidité de ma réaction face au retour de Robert à Crathes. Même profondément amoureuse, je n’aurais jamais dû céder à la panique de le revoir et d’être confrontée à votre mère. Votre sœur Sybille m’a tenu le même discours que vous avant que je quitte Aberdeen et j’aurais mieux fait de l’écouter. J’endosse également votre avis concernant ma correspondance avec votre frère. Il a sûrement reçu ma première lettre et il a décidé de ne pas y donner suite. Si vous saviez combien je me trouve pathétique de l’avoir écrite ! Aujourd’hui, cette lettre et surtout la deuxième, me font presque honte. J’ai osé comparer mon amour pour Robert à celui de votre amie Seonnag pour Daren. Or, je demeure une domestique alors que Seonnag Forbes est fille de maître artisan et commerçant. Elle est probablement bien dotée et je ne le suis pas du tout; elle jouit d’une protection familiale et je suis orpheline; elle a une réputation de femme éduquée et je n’ai acquis que la lecture et l’écriture pour tout enseignement. Non, je dois être réaliste et tuer mes espoirs envers Robbie. Je m’y applique beaucoup et en cela, je demande l’aide de Dieu dans mes prières.

Ma dame, je vous obéis. En même temps que cette lettre que je vous écris, j’en rédige une autre à votre bonne mère pour faire amende honorable. Plaise au Ciel que sa réponse m’arrive rapidement, car la saison des pèlerinages est terminée. Souhaitons que la supérieure du Couvent Sainte-Marie m’octroie le gîte encore un temps. Leur hostellerie devait fermer ses portes au début du mois et je suis maintenant la seule pèlerine à n’avoir pas quitté Iona. Il commence à faire froid et rien ici n’est prévu pour chauffer la loge. En plus, je n’aurai plus de quoi écrire bientôt. Les sœurs sont avares de papier et d’encre. Elles ont tant d’autres bontés que je ne dois pas me plaindre des manquements que j’ai.

La nouvelle du décès d’Eibhlin Menzies est parvenue jusqu’ici et cela m’a bien attristée. Par contre, elle laisse une place de refuge disponible à Glenfinnan, que je me dis. Si votre mère ne voulait pas me reprendre, et elle serait dans son bon droit, et que vous ne pouvez pas vous engager à le faire, ce que je comprends très bien, est-ce que votre tante Rosalind pourrait envisager de me donner asile ?

Je ne mérite certes pas votre soutien et votre indulgence, mais je m’en remets quand même entre vos mains. Votre obligeante Vivian qui vous estime plus que toute autre dame en ce monde.

 

 

Gunelle
Gunelle à Rosalind

Gunelle Keith, Crathes, le vingt-sixième jour de novembre de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Rosalind MacNeìl, Glenfinnan

 

Très chère tante,

Quel automne maussade et froid nous connaissons ! Depuis mon retour d’Aberdeen, il n’a cessé de pleuvoir alors que notre voyage s’est déroulé sous un soleil si radieux qu’on se serait cru au cœur de l’été. Le mauvais temps, ainsi que la reprise des rênes de la maisonnée m’empêchent d’aller vous voir, comme je le souhaite tant. Iain, qui porte cette lettre, vous racontera certainement par le menu détail notre équipée dans les Lowlands et je sais que vous allez priser son récit. Aussi, je m’abstiendrai d’y faire allusion ici.

Simplement vous dire combien j’ai été immensément heureuse de retrouver les enfants joyeux et en bonne forme. Je suis surtout sidérée devant les prouesses de mon petit Baltair. Il réussit à se tenir en équilibre sur le bord des mangeoires dans la cour, chose qu’il ne pouvait pas faire avant. Il aura suffit de quelques semaines loin de ma vue pour que je retrouve mon enfant pataud maintenant agile et dégourdi. Vous avez cent fois raison, la petite enfance passe trop vite aux yeux d’une mère… et d’une grand-mère aussi. Heureuse êtes-vous d’avoir votre petite Rhona tout près de vous chaque jour ! Apparemment, je n’ai pas manqué à Ceit et à Baltair, comme ils m’ont manquée. J’imagine que c’est normal et qu’il faut même s’en réjouir, car cela prouve qu’ils ont reçu moult soins et attentions de leur nourrice durant mon absence. C’est ce que pense Iain et je sais qu’il omettra de vous parler de son fils et de sa fille durant sa visite à Glenfinnan. C’est pourquoi je l’ai fait, même succinctement.

Ensuite, parlons de Seonnag. Notre dernière rencontre a eu lieu à Calting Lodge, la veille de mon départ. Seonnag m’a confié qu’elle redoute de rester chez ses parents qui tiennent à conclure une entente pour son mariage avec un certain gentilhomme de la guilde des drapiers d’Aberdeen. Pour fuir la situation, elle projette d’aller chez son frère aîné Liam, à Édimbourg. Elle s’entend parfaitement avec sa belle-sœur Lizzie et n’a pas encore eu l’occasion de visiter la ville. Il semble que ses parents ne s’y opposent pas. Par contre, ils ne l’autoriseraient pas à retourner dans les Highlands, ce qui est le vœu secret de mon amie. Aux accents de nostalgie dans sa voix quand Seonnag évoquait Glenfinnan, j’ai su que son cœur est emprisonné là-bas. Je ne sais pas si Seonnag vous a écrit comme elle avait promis de le faire et si cela a été le cas, sa lettre laisse peut-être filtrer son espoir de retourner chez vous. Pour revoir qui en particulier ? Votre fougueux Gordon, votre pondéré Taskill, ou bien vous-mêmes, chère tante ? Je n’ai pas réussi à le déceler. Mais ce n’est sûrement pas pour se rapprocher de Mallaig, et ainsi de moi ou de Tòmas. D’ailleurs, Seonnag n’a jamais prononcé le nom du chevalier MacNèil lors de notre longue conversation, si bien que j’ai peine à croire à l’idylle supposée entre elle et lui.

Par contre, une idylle entre Tòmas et ma servante Jenny est évident pour tout le monde, ici. Ce fait est des plus anodins et n’émeut personne. Iain n’y trouve rien à redire, tant que cela demeure au niveau du fleuretage et que son cousin n’engrosse pas Jenny. Évidemment, je nourris des inquiétudes plus grandes que votre neveu sur le couple et j’ai eu une mise au point avec ma domestique, à défaut de pouvoir mettre en garde Tòmas. Cependant, j’ai suffisamment foi dans le sens du devoir et le respect des convenances de Tòmas pour être convaincue qu’il agira dans cette affaire avec tact et prévention.

Voilà qu’un sujet en amène un autre. Les amours de Jenny, par les attentes qu’elles renferment, ont une similitude avec les amours de la servante de ma mère, Vivian Buchanan, que vous avez peu connue mais dont je suis certaine que vous conservez le souvenir. Elle était cette jeune servante qui composait ma suite quand je suis arrivée à Mallaig, à l’automne 1424, et qui est repartie avec le lieutenant Lennox, après mon mariage avec Iain. Eh bien, cette chère Vivian est éprise de mon frère Robert qui l’a séduite sans éprouver d’attachement pour elle. La situation a poussé Robert à quitter Crathes pour Perth, comme vous savez. À l’occasion du mariage de Daren, Vivian a été appelée chez Sybille et Grant, afin de ne pas créer d’embarras à la famille Keith réunie. Dans un mouvement d’affolement amoureux ou de honte pour sa conduite, Vivian a quitté Calting Lodge et le service de ma mère sans fournir d’explication. Cela s’est passé dans la dernière semaine de juillet. Vivian s’est coulée dans un groupe de pèlerins qui faisaient halte à Aberdeen avant de reprendre leur route vers la sainte île d’Iona. Cette version de sa fuite, qui n’était que rumeur cet été, est attestée par Vivian elle-même dans la lettre qu’elle m’a écrite.

Chère tante, je suis désarmée par cette lettre étonnante. Imaginez que l’impétueuse Vivian tente de communiquer avec Robert à Scone, sans succès et qu’elle me demande d’intervenir. L’hostellerie d’Iona doit fermer ses portes pour la saison d’hiver et Vivian ne sait où aller si Robert ne la fait pas venir à Scone. Dans ma réponse à sa lettre, je lui ai fait comprendre que c’est hautement improbable que mon frère s’engage envers elle, d’une quelconque façon. J’espère être parvenue à lui dessiller les yeux sur ses amours impossibles. Je lui ai également montré à quel point elle avait manqué à ses devoirs envers la maison Keith. Je l’ai incitée à se rapporter à Crathes au plus tôt et à solliciter le pardon de ma mère. Je ne sais pas du tout ce qu’elle va faire de mes recommandations.

Par ailleurs, je dois vous mentionner que Vivian a songé à vous demander asile à Glenfinnan quand elle a saisi que je ne pourrais l’accueillir ici tant qu’elle n’aurait pas mis les choses au point avec ma mère. Inutile de vous rappeler le caractère déluré de Vivian pour expliquer l’audace dont elle fait preuve en s’invitant à Glenfinnan. Heureusement, vous êtes parfaitement à l’aise de faire les invitations qui vous conviennent et nul ne peut vous forcer la main à ce chapitre. Si je vous parle de ceci, c’est afin que vous ne soyez pas autrement surprise d’une possible demande de la part de Vivian, car le temps viendra à lui manquer pour trouver une solution si la correspondance entre l’île d’Iona et Crathes s’étire ou n’aboutisse pas. Je tenais à vous prévenir de cette éventualité.

En outre, si votre petite Rhona ne vous accapare pas totalement et que vous aimeriez avoir quelque compagnie féminine pour passer l’hiver, Vivian pourra fort bien assurer le rôle que Seonnag et même Eibhlin ont joué auprès de vous. Pour tromper l’ennui, il n’y a pas meilleure jeune fille que Vivian Bucchanan. Ha, Dieu du Ciel, je suis en train de vous la recommander !

Sur ce, je dois conclure. Iain vient d’entrer dans le cabinet, en quête de cette lettre pour vous. Je vous embrasse tendrement en espérant avoir bientôt l’occasion de vous revoir, chère tante. Je vous amènerai alors les enfants, si les conditions de route permettent que nous prenions la voiture pour aller à Glenfinnan.

Vous recommandant à Dieu, je demeure à jamais votre nièce dévouée,

Gunelle Keith 

 


 

Rosalind
Rosalind à Gunelle

Rosalind MacNeìl, le vingt-huitième jour de novembre de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Mallaig.

 

Ma nièce chérie,

Le froid vif et les pluies incessantes nous clouent toutes les deux au coin de notre feu. Malgré la joie anticipée de te revoir avec les enfants, je suis rassurée que tu ne sois pas venue faire ta visite à Glenfinnan. Les routes sont défoncées et vous auriez pris votre coup de mort en traversant la lande sur le plateau de Mallaig. Mes os me font souffrir chaque jour et je me blottis dans mes fourrures devant l’âtre, le plus souvent possible avec ma petite Rhona au creux des bras. Dieu qu’elle grandit vite ! Tu as bien raison, il ne faut pas quitter des yeux les enfants au risque de ne plus les reconnaître tant ils se transforment vite.

Comme toujours, je te remercie pour ta lettre. Les nouvelles de notre chère Seonnag et celles sur Vivian Buchanan, dont je me souviens parfaitement, m’ont beaucoup plu. Elles m’ont d’autant captivée que j’ai moi-même reçu une lettre de chacune d’elles. Les propos que Seonnag et Vivian me tiennent sont en lien direct avec les tiens.

D’abord Seonnag. Ton amie souhaite en effet recevoir une nouvelle invitation à séjourner à Glenfinnan, et ce, après son retour d’Édimbourg, où elle compte passer l’hiver. Tu te questionnes sur son cœur emprisonné ici. Elle m’apprend que l’élu est mon fils Gordon. Seonnag s’est rendue compte de son attachement pour lui lorsqu’elle a été privée de sa compagnie assez longtemps et qu’elle a été confrontée aux partis que ses parents lui avaient choisis. Bien sûr, dans la réponse que je lui ai envoyée chez son frère Liam, à sa demande, je ne mentionne pas le cœur tiédi de mon fils à son endroit. Cependant je lui offre un nouveau séjour au château, lorsque les routes redeviendront praticables dans les Highlands, en mars ou en avril. D’ici ce moment-là, bien des choses peuvent se passer. Entre autres, et j’en viens à Vivian Buchanan, Gordon pourrait rencontrer d’autres jeunes filles en mal d’être épousées, dont celle-ci.

En effet, Vivian m’a écrit en même temps que sa réponse à ta lettre, le 19 novembre. Je viens tout juste de recevoir ce courrier. Voilà ! Ton ancienne servante a vraisemblablement senti la soupe chaude et elle affirme que la suggestion de venir à Glenfinnan vient de toi. Sans aucun doute, Vivian a compris qu’elle devait adopter un plan d’urgence pour vite trouver un endroit qui la recueille sans attendre d’improbables retours de courrier de Crathes ou de Scone. On ne peut pas lui donner tort sur ce point, n’est-ce pas ? Donc Vivian Bucchanan m’annonce de but en blanc qu’elle sera ici, dans quelques jours « Je quitterai Iona à la fermeture de l’hostellerie, le premier décembre » précise-t-elle. Ne me reste plus qu’à attendre cette intrépide jeune femme. Ma bru ne voit pas d’inconvénient à ce que je prenne une dame de compagnie dans mes appartements, car c’est sous ce titre que je lui ai présenté Vivian, surtout si cette dame de compagnie a fait le pèlerinage à la sainte île et a vu la relique de Saint-Colomban. T’avais-je déjà dit que Hughina MacRuairi voue un culte fervent à la Vierge et à Saint-Colomban ? Sans doute pas. Étant moi-même peu portée sur les activités pieuses, j’évite d’en faire mes sujets de conversation… Bref, ma chère Gunelle, je ne m’ennuierai pas cet hiver et c’est un peu grâce à toi, qui me fournis des invitées qui s’avèrent d’excellentes compagnes. Je ne devrais pas être déçue avec ta Vivian. Qui sait si mes fils ne m’imiteront pas dans mon appréciation ? Taskill a commencé à se préparer mentalement à cette visite. Une autre raison de se réjouir de la venue de nouveaux visages féminins à Glenfinnan.

En terminant, je te donne mon évaluation de la visite d’Iain, au début du mois. Elle m’a tout simplement ravie. Non seulement Iain a-t-il été prodigue d’anecdotes captivantes sur votre voyage dans les Lowlands, mais il a bel et bien fait l’éloge des membres du clan Keith. Je sais reconnaître la sincérité chez mon neveu, même s’il emploie souvent l’humour pour la minimiser. Je te rassure, ma chérie, ton mari éprouve un réel respect pour ta famille et une très grande affection pour toi. Il est parfaitement digne de l’amour inconditionnel que tu lui portes.

Je te fais savoir dès que Vivian sera installée à Glenfinnan, comme dame de compagnie de ta vieille tante. D’autre part, j’espère que Seonnag continuera à t’écrire. C’est le seul moyen à notre portée pour demeurer près du cœur de ceux et celles que nous tenons en grande amitié. Merci de me laisser figurer sur la liste de tes correspondantes !

Rosalind MacNèil, avec mon infinie tendresse.

 

 

 

Gunelle
Gunelle à Margaret

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le trentième jour de novembre de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Margaret Murray, Palais de Scone

 

Chère Dame Margaret,

L’étonnement et le ravissement se disputent l’émoi que me cause votre lettre ! L’étonnement de vous retrouver établie au palais de Scone à titre de dame de compagnie et secrétaire privée de notre reine, et le ravissement de renouer avec ma compagne du couvent monastique d’Orléans. Voilà donc ce que vous êtes devenue à votre retour en Écosse, à l’été dernier et voilà comment vous avez mis à profit votre apprentissage du Français ! Je bénis l’heureux hasard qui nous réunit à nouveau et je me réjouis de votre prestigieuse position. Elle raffermira le fil d’amitié que nous avions tissé durant nos années d’écolière en terre étrangère, si la reine Jeanne continue de vous confier la rédaction de la correspondance que nous entretenons depuis maintenant deux ans.

Très chère Margaret, avant de répondre d’abord aux questions que m’adresse la secrétaire de la reine dans la première partie de votre lettre, permettez que je réponde aux questions que m’adresse l’amie dans la seconde partie.

Une femme mariée et mère est une femme comblée, à plus forte raison si ces deux rôles lui procurent progrès et quiétude. Or, j’ai l’impression de devenir meilleure chaque jour et d’être plus aimée en tant que mère et épouse. Je crois accomplir le destin que me réservait le Très Haut et je ne peux éprouver plus grand réconfort en ce monde. Cependant, je ne suis pas persuadée de réussir parfaitement bien à tenir le rôle de châtelaine au sein d’un clan des Highlands. C’est certainement une chose à laquelle mon éducation en France ne m’a guère préparée, comme vous le supposez, en accord avec l’opinion de la reine. Plus que leurs mœurs primitives et leurs rudes traditions, les valeurs des Highlanders sont différentes des nôtres. Elles priorisent les liens claniques aux allégeances politiques; les rites dépassés à un comportement social policé;  les croyances séculaires à l’éducation; et même les devoirs guerriers aux impératifs religieux. Cela est certes déroutant, mais je m’y suis faite et j’espère que mon influence à titre de châtelaine pourra améliorer la réputation de la maison MacNèil parmi les grandes familles du royaume.

La différence la plus aigüe entre les Highlanders et les Écossais des Lowlands demeure leur langue. Son apprentissage s’est avéré indispensable pour moi qui ai épousé le chef Iain MacNèil, un homme illettré qui ne parlait que le gaélique. Mais maintenant, mon mari parle et écrit couramment le scott que je lui ai enseigné, à sa demande. Voilà au moins une chose que mes années de couventine en France auront révélée : une aptitude à l’enseignement. Grâce à l’aide d’une tante instruite, j’ai fondé une petite école dans l’enceinte du château pour les enfants du hameau et j’en tire beaucoup de satisfaction et une grande fierté. Dans les renseignements que la Reine Jeanne vous a donnés sur moi, je ne décèle rien sur mes deux enfants. Permettez que je vous les présente. Il y a Ceit, une fillette de neuf ans, fille naturelle de mon mari, que j’ai adoptée après mon mariage; et il y a Baltair qui aura deux ans le mois prochain. Ces enfants sont adorables et ils sont mes joies quotidiennes. Chère Margaret, je ne vous confie pas cela pour vous indisposer. Nos confidences sur l’amour et le désir de fonder un foyer me rappellent que nous avions des vues opposées à ce sujet, n’est-ce pas ? Je vois que vos espérances de ne pas vous marier à un homme agréé par votre père ont été jusqu’à maintenant exaucées. Je vois surtout que vos prédispositions à intégrer la noblesse la plus prestigieuse de notre pays; votre goût prononcé pour les choses de l’intelligence et vos talents manifestes pour l’écriture sont parfaitement exploités là où vous êtes. Je vous félicite sincèrement d’être parvenue à atteindre vos objectifs.

Venons-en maintenant aux interrogations de notre reine dans la lettre qu’elle m’adresse par votre main. D’abord celle concernant la présence de mon frère Robert Keith à la cour. Je confirme avoir favorisé son introduction à Scone comme ménestrel afin qu’il évolue dans un meilleur milieu que celui où il stagnait à Perth. Je confirme également que Robert a séduit Vivian Buchanan, une domestique au château familial des Keith à Crathes et que celle-ci le poursuit de ses insistances amoureuses. Mais je nie catégoriquement la soutenir dans cette démarche. Je ne crois pas que la cour est la place de cette jeune femme, et je ne crois pas non plus que mon frère souhaite se lier sérieusement à elle en l’épousant. Mais cette dernière supposition n’est pas confirmée par Robert lui-même, puisqu’il n’a pas répondu à ma lettre.

Et c’est ici que j’en viens à la deuxième interrogation de la reine Jeanne : où est passé son dernier envoi destiné à Mallaig, au début d’octobre, puisque je n’y ai manifestement pas répondu ? Je n’ai pas pu interroger le coursier qui s’est chargé de la livraison car il vient de décéder. En effet, notre chevalier Lacky, qui est le porteur habituel des missives de mon mari et des miennes à Scone, est revenu à Mallaig avec une fièvre si puissante qu’il en délirait. Elle ne l’a pas quitté et il s’est éteint la semaine dernière, sans avoir repris ses sens et avoir pu rendre compte de sa mission. Mon mari a fait porter aujourd’hui ses armes à son père dans la vallée de l’Affric et nous regretterons tous notre homme d’arme, car il était vaillant et féal. Les circonstances de son décès font en sorte que nous n’avons pas réalisé que du courrier était manquant dans sa besace de voyage à son retour de Scone, dont la lettre de la reine et celle de Robert. Voilà qui explique maintenant les ratés qui sont survenus dans nos échanges épistolaires.

Je prie la reine de pardonner ce contretemps et j’espère que nous n’avons perdu rien d’autre que ces quelques lettres, dans la triste péripétie de messire Lacky. Que lui est-il arrivé sur le chemin de retour qui lui aura été fatal ? Mon mari tient à faire enquête et à retrouver le courrier de Scone dont notre chevalier était porteur. Notre présent messager, messire Tòmas MacNèil, a toute notre confiance dans cette mission et si la reine juge qu’elle possède des informations pertinentes à l’enquête, il sera à sa disposition pour être reçu en audience.

Je conclus donc sur cette note malheureuse et décevante. Tous mes respects et mes prières à notre majesté royale la Reine Jeanne; et mes tendres salutations à vous, chère Margaret.

Dame Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 


 

Margaret
Margaret à Gunelle

Margaret Murray, le huitième jour de décembre de la vingt-et-unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse, Palais de Scone
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig.

 

Chère Châtelaine de Mallaig et compagne de couvent,

Je profite de l’entretien de ma reine avec messire Tòmas MacNèil pour vous écrire à titre personnel, comme j’y suis autorisée. On me demande de séparer ma correspondance de celle la reine, ce qui est absolument justifiée. Je ne me permettrai cependant qu’une courte missive dans l’immédiat. Votre coursier repart demain matin.

Nous voilà réunies de nouveau, et cette fois par le lien épistolaire. Rien ne me ravit autant. De notre belle amitié et de votre personnalité attachante, je conserve un doux souvenir. Votre détermination à vous instruire continuellement est sans doute ce qui m’a le plus marquée chez vous. Votre départ du couvent monastique m’a dépitée et m’a fait mesurer combien vous m’étiez précieuse au quotidien. Pourquoi ne nous sommes-nous pas promis de nous écrire au moment de nous séparer ? Je l’ignore, mais le destin nous donne l’occasion de nous reprendre, n’est-ce pas ?

Comme vous le remarquez, la vie à la cour me convient et me passionne. Ce n’est pas le luxe, tout relatif comparativement à celui qui prévaut en France, qui m’éblouit ici, mais c’est la qualité des personnes qui gravitent autour du couple royal. L’élévation des propos tenus par les dames et les seigneurs; le raffinement des usages et la profondeur des esprits, me charment. De là où je me trouve, je comprends bien votre désir de hausser le niveau social de la maison que vous dirigez. C’est une entreprise fort estimable. Étant éduquées et cultivées, nous avons devoir de transmission aux nôtres. Ce que nous faisons selon nos moyens et nos aptitudes, sous le regard de Notre Seigneur et sous celui de nos pairs.

Je ne peux terminer cette première communication privée sans vous donner des nouvelles de votre frère. Il se porte très bien et il se fait quantité d’amis parmi les musiciens de la cour et les troubadours de passage. Je n’ai pas eu la chance de longuement m’entretenir avec lui, car sa fonction relève de l’intendant du château et non de la reine et nous sommes rarement en présence l’un de l’autre. J’ai pu cependant lui dire que je vous ai connue en France et que mon rôle de secrétaire m’amène à vous écrire. Cela lui a certainement plu, car il m’a plus ou moins demandé de vous transmettre des nouvelles de lui. Il ne semble pas être porté sur l’écriture, comme vous l’êtes. Mais je reconnais qu’il est un musicien très doué. Ses pièces musicales au rebec sont sensibles et bien exécutées. Le roi Jacques et la reine Jeanne aiment s’entourer de gens de talents, que ce soit des peintres, des sculpteurs ou des musiciens, et ils considèrent Robert Keith comme un jeune homme au sommet de son art.

Je vous laisse sur ces mots encourageants et je vous recommande dans mes prières.

Margaret, votre amie retrouvée. 

 

Gunelle
Gunelle à Rosalind

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le dixième jour de décembre de la vingt et unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Rosalind MacNèil, domaine de Glenfinnan.

 

Très chère tante, 

L’hiver s’est installé sur la péninsule et nous devons malheureusement envisager de ne plus se voir durant les prochains mois. Loués soient nos coursiers qui portent infatigablement nos missives d’un château à l’autre. Chère tante, merci pour votre aimable lettre de la semaine dernière. J’y retrouve tous nos sujets de plaisir et aussi quelques-unes de nos préoccupations. 

Parmi ces dernières : l’arrivée de Vivian Buchanan à Glenfinnan. Cela m’inquiétait, malgré votre optimisme. Qu’elle néglige d’écrire à ma mère ne m’étonne qu’à moitié. Mais cela laisse planer un séjour prolongé de notre ancienne servante auprès de vous. Peut-être que la compagnie de Vivian vous donnera une honnête satisfaction cet hiver et que vous la jugerez finalement digne d’épouser l’un de vos fils, puisque cela semble être son dessein, selon votre observation. Tant mieux si Gordon trouve en Vivian une damoiselle à courtiser; si Taskill sort de sa timidité sous l’influence de sa présence dans la grand-salle; et que votre fils Raonall n’ait pas d’ambition matrimoniale pour ses frères qui écarte une servante des prétendantes. Évidemment, tant que dame Hughina apprécie votre dame de compagnie, Raonall ne fera rien pour l’éloigner de Glenfinnan. L’important, chère tante, c’est que Vivian ne cause aucun problème, ne nuise pas au clan et qu’elle soit bonne envers vous.   

La présence «forcée» de Vivian à Glenfinnan me fait penser à celle de dame Angusina MacDonnel à Loch Morar, depuis près de deux semaines. Je crois que Finella reproche au lieutenant Lennox d’avoir ramené cette femme, à la suite de sa dernière expédition. Notre chère Finella doit évidemment craindre que ses espoirs de mariage avec le lieutenant soient anéantis par la nouvelle arrivée. Je n’ai vu récemment ni l’une ni l’autre femme, et l’impression de dissension au domaine de Loch Morar me vient des rumeurs parmi notre domesticité. Iain et moi savons seulement que dame Angusina a été rescapée d’un incendie par Lennox, qu’elle est enceinte, pas mariée et qu’elle s’entête à taire le nom du père de l’enfant à naître. Hier, Lennox m’a dit que dame Angusina attend sa délivrance dans un mois et qu’ayant rompu les liens avec sa famille, elle ne retournera pas chez les siens. C’est tout ce que j’ai pu apprendre sur cette femme énigmatique du clan MacDonnel. Par contre, alors que j’abordais avec le lieutenant sa situation délicate de célibataire vivant seul avec une domestique à Morar, il m’a confié son intention de prendre deux hommes de peine sur son domaine, ainsi que de se marier, mais pas avec Finella.  « Angusina MacDonnel ne connaîtra pas le déshonneur, car je vais la marier, si elle y consent », m’a-t-il annoncé, avec une surprenante détermination tout en rougissant. Cela m’a littéralement stupéfaite, me laissant sans voix durant une bonne minute. Puis me ressaisissant, j’ai demandé à Lennox de venir présenter Angusina MacDonnel à Mallaig, dès que possible. Il s’est empressé de me le promettre. Iain et moi attendons cette visite demain. Je verrai bien ce qu’il en retourne, surtout si je peux m’isoler quelques moments avec Angusina MacDonnel. Ce qui me chicote, c’est le manque apparent de certitude du lieutenant face à l’acceptation de son offre de mariage. Ce petit «si elle y consent» qu’a glissé Lennox m’intrigue. Comment une femme démunie et visiblement rejetée peut repousser la demande fort généreuse et honnête de notre laird ? Il me tarde de vous narrer mon entretien avec Angusina MacDonnel et lever le voile sur les secrets de cette personne.   

Alors, voilà ma chère tante comment se terminent les visées matrimoniales de Finella sur le lieutenant. Je sais que les relations de Lennox avec sa servante ont longtemps piqué votre curiosité, comme la mienne, d’ailleurs. En fin de compte, nous vivrons bien le mariage du lieutenant cette année. J’en suis profondément contente. Il fallait en arriver là, pour le bien du lieutenant lui-même et pour son renom de laird au sein du clan MacNèil. 

Maintenant, comme vous me le demandez, je vais vous entretenir de ma correspondance. D’abord notre chère Seonnag. Toute velléité avec ses parents semble être disparue. Dans sa dernière lettre, elle se dit enchantée de vivre à Édimbourg, où les invitations et visites se multiplient. Elle apprécie particulièrement les attentions de son frère Liam et de sa belle-sœur qui mettent tout en œuvre pour l’introduire dans leur société de maîtres drapiers et de commerçants. Elle affirme que : « … les jeunes gens démontrent plus de noblesse et d’éducation que ce à quoi je m’attendais dans ce milieu. Leurs qualités et leurs mérites dépassent beaucoup mes expectatives. » Il faut donc déduire de ce propos que Seonnag nourrit certaines attentes sur un prétendant au mariage durant son séjour à Édimbourg. N’est-ce pas rassurant pour vous et pour Gordon ? Personnellement, connaissant Seonnag comme je la connais, je crois qu’elle s’investit vraiment à trouver un époux là-bas et je lui souhaite sincèrement du succès. Ses nombreuses déceptions vécues tant à Aberdeen qu’à Mallaig ont probablement préparé son cœur à tirer le meilleur parti de ce que la grande cité peut lui offrir. Je ne sais pas si Seonnag va vous réécrire, mais si elle le fait, elle vous fera sans doute part de ses intentions et espoirs, lesquels libèrent Gordon de tout lien, fictif ou réel. 

Ensuite, côté correspondance, j’ai eu une agréable surprise avec celle de la reine Jeanne. Figurez-vous que la reine est maintenant secondée par une secrétaire privée pour la rédaction de ses missives et que cette secrétaire est mon ancienne camarade de couvent à Orléans. Margaret Murray, fille aînée du comte de Murray, est entrée au service de la reine à son retour de France au cours de l’été dernier. Margaret est enthousiaste face à sa situation, comme on peut se l’imaginer, et elle a l’autorisation d’entretenir un lien épistolaire avec moi. Cela me fait un tel plaisir ! Quels bons souvenirs Margaret et moi avons de nos années de couventine et combien cela est agréable de se les rappeler l’une à l’autre. Mais surtout, l’expérience que mon amie vit à Scone et ses réflexions nourrissent les miennes et m’ouvrent de nouvelles perspectives sur mon rôle de châtelaine. 

Ici, je dois vous apprendre un événement qui est survenu au début d’octobre et qui est passé inaperçu à Mallaig. Il s’agit de missives volées dans la besace de notre coursier, notre regretté Lacky. Ceci a justement été révélé par ma correspondance avec la reine. Iain a instauré une enquête pour retrouver le courrier dérobé et pour expliquer l’incident. Tòmas a été délégué à Scone pour élucider le mystère et la seule piste plausible est celle de l’auberge de Perth, où Lacky faisait habituellement un arrêt sur son chemin de retour. Iain pense même que la maladie qui a entraîné son décès peut avoir eu ses origines là-bas. Ho, chère tante, faut-il que Beathag soit encore mêlée à cette histoire ? Quel autre drame se profile à l’horizon du clan ? Si ce n’était que de moi, je cesserais de fouiller de ce côté. Surtout que le contenu des missives volées n’a pas une si grande importance, aux dires de la reine. Bien sûr, la perspective d’une nouvelle guerre contre Beathag excite Iain, vous devez bien vous en douter. Mon mari ne lâchera pas le morceau, même si je tentais de l’en dissuader. Aussi, je n’interviens pas. J’espère seulement qu’Iain ne m’en parle pas. Il m’a prévenue de ne pas garder pour moi une correspondance éventuelle avec Beathag. Je désire ardemment qu’il n’y en ait plus, mais j’ai le pressentiment que Beathag pourrait chercher à m’atteindre de cette façon. Dites-moi que j’anticipe des malveillances qui ne se manifesteront jamais. Vous connaissez comme moi-même ma vulnérabilité sur ce plan. 

Très chère Rosalind, je ne veux pas vous accabler avec tout ceci. En ce temps de réjouissances précédant la fête de la nativité, tournons nos âmes vers l’expectative. Que la joie de Nollaig enveloppe les habitants de Glefinnan et vous, tout particulièrement. Embrassez pour moi mes trois cousins, vos deux petites-filles, et aussi, notre audacieuse Vivian. Recevez en retour notre plus tendre affection à Iain et à moi. 

Votre nièce aimante

Gunelle Keith

 


 

Rosalind
Rosalind à Gunelle

Rosalind MacNèil, le quinzième jour du mois de décembre de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma très chère enfant, 

Ta lettre est venue me distraire efficacement de ma crise de rhumatisme et je t’en remercie. Quand je suis souffrante, je chasse Vivian de ma chambre, tout en sachant très bien qu’elle va retrouver Gordon chez lui. Je les ai averti tous deux que je ne tolérerais aucun écart de conduite entre eux et je suis certaine d’avoir été comprise, et même crainte. Reste à savoir si je serai obéie. Sur mon insistance, Vivian a fini par écrire à ta mère. On ne lui a encore rien répondu et il n’y aura peut-être pas de réponse. J’opine dans le même sens que toi : Vivian ne souhaite pas quitter Glenfinnan, car elle s’y adapte divinement. Pour l’heure, l’entente entre ma bru et Vivian est on ne peut plus cordiale. Tu as raison de dire que Raonall ne tentera rien pour la briser. 

Quant à Seonnag, les dernières nouvelles me viennent de toi. Elle ne m’a pas réécrit. Par contre, mon fils Taskill a entrepris de correspondre avec elle, ce qui m’a autant ébahie que tu sembles l’avoir été à l’annonce du mariage du lieutenant Lennox. Nous savons seulement que Taskill a déjà envoyé deux lettres à Seonnag à Édimbourg, lettres dont j’ignore assurément le contenu. Si elles avaient reçu une réponse, j’en aurais eu vent. Impossible que le courrier entrant à Glenfinnan échappe aux yeux de Raonall, surtout celui adressé à son infortuné frère, qui n’est pas en mesure d’intercepter quoique ce soit en provenance de l’extérieur du château. 

Enfin, tu ne devrais pas te morfondre avec Beathag. Si elle te réécrit, remets-en à Iain pour décider de la suite à donner à la missive. Tant que rien ne prouve que la tenancière de l’auberge Simpson à Perth est en cause, tu n’as pas de position à prendre ou à tenir. Laisse Iain régler tout ça, il est ton défenseur contre les malveillances de ce monde. 

Je te laisse ici, ma chérie. J’ai mal aux doigts. Raconte-moi ta rencontre avec l’étrange Angusina MacDonnel. Reçois mes meilleures pensées pour une fête de Nollaig heureuse à Mallaig. Embrasse les enfants et mon neveu. Garde moi dans tes prières. 

Ta tante vieille et pleine de tendresse pour toi,

Rosalind MacNeìl 

 

Gunelle
Gunelle à Rosalind

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le sixième jour de janvier de la vingt et unième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Rosalind MacNèil, domaine de Glenfinnan.

 

Très chère et bienveillante tante,

Comment allez-vous ? Vous sembliez si souffrante dans votre dernière lettre… Je m’étais promis de vous écrire plus tôt, mais le feu roulant qu’a été le château de Mallaig ces derniers jours m’en a empêchée. En réalité, je m’étais promis plus que ça. J’envisageais de vous faire une visite aujourd’hui. Encore une fois, cela n’a pas été possible. Iain est parti ce matin avec Tòmas et cinq hommes pour une expédition à Perth. Il est convaincu que Beathag sait quelque chose sur le vol du courrier de la reine et il est déterminé à la faire parler. Vous savez ce que j’en pense et je n’épiloguerai pas sur le sujet.

Comme vous l’avez su, le lendemain de Nollaig a été l’occasion du mariage du lieutenant Lennox, dans notre grand-salle. Iain a tenu à offrir une cérémonie grandiose à son laird et j’ai mis toute la maisonnée à contribution. Cela s’est fort bien déroulé, mis à part l’attitude acrimonieuse de Finella. Nous avons fait de notre mieux pour l’ignorer. Il y avait quelque chose d’incongru dans l’image d’un Lennox à la mine sévere, tenant à son bras une jeune mariée pleine jusqu’au menton. Que présager de l’avenir de ce couple ? Je ne saurais m’aventurer sur cette voie. Néanmoins, je vous dirais qu’Angusina MacDonnel m’a fait bonne impression lors de notre entretien, le onze décembre dernier. C’est une personne toute en indulgence et en passivité. Elle tient à garder secrète l’identité de l’homme qui l’a engrossée et je n’ai pas insisté. La nervosité qu’elle a manifestée face à l’accouchement m’a semblé très naturelle, même si le lieutenant y lisait de l’angoisse.

Angusina MacDonnel a donné naissance à une petite fille tout à fait en santé, hier soir. Le lieutenant est venu nous l’annoncer très tôt ce matin. Le soulagement se lisait sur son visage et Iain a refusé qu’il participe à l’expédition à Perth, comme il en avait été question. Iain a retourné le lieutenant auprès de sa femme à Loch Morar et je crois qu’il a bien fait. Je me suis demandé comment Finella accueillait l’arrivée du nourrisson et le lieutenant Lennox, que j’ai gardé un moment après le départ de l’équipée d’Iain, m’a répondu qu’il en était satisfait : « Ma dame, vous avez raison de vous en préoccuper. J’ai fait de même. J’avais prévenu Finella que je n’admettrais pas d’impair de sa part. Je lui ai dit que dame Angusina, à titre d’épouse, devenait sa maîtresse et qu’elle exercerait sa préséance sur Loch Morar. Cela n’a pas plu à ma servante, mais je puis dire qu’elle a démontré beaucoup plus de vaillance et de soutien lors de l’accouchement que ce à quoi je m’attendais. Même si cela lui a coûté, Finella n’a rien laissé paraître. Au contraire, j’ai pu constater à quel point l’enfançon l’émerveille. Si je puis m’avancer à ce propos, malgré mon ignorance de ces choses, Finella adore véritablement la petite. » Voilà des paroles qui m’ont beaucoup rassurée sur les humeurs à Loch Morar. Je vous vois presque sourire à ma réflexion. Vous savez combien j’attache d’importance à l’harmonie entre les gens d’une maisonnée. C’est plus fort que moi, malgré le fait que je demeure impuissante à régir les conflits inévitables entre les habitants sous un même toit. Rappelez-vous, le mot «inévitables» vient de votre propre bouche, qui révèle tant de sagesse. J’essaie tous les jours de me conformer à vos analyses. Vous serez fière de moi en apprenant que j’ai décidé d’excuser ma servante Jenny pour ses prétentions amoureuses sur le cousin Tòmas. Que cela se règle entre MacNeìl !

Maintenant, laissez-moi vous distraire vraiment avec mes deux principales correspondantes. Notre chère Seonnag a trouvé en sa belle-sœur Lizzie, la compagne et confidente idéale. Peut-être même la médiatrice dont elle rêvait pour se trouver un mari. Lisez ce qu’elle dit : « Lizzie connaît tellement la société d’Édimbourg qu’aucune fête ou cérémonie dans la ville ne lui échappe. Comment fait-elle pour obtenir autant d’invitations de part et d’autres ? Cela m’épate. Qu’elle m’accompagne partout sans la présence de mon frère Liam comme escorte est l’œuvre de son génie particulier à se jouer des convenances. Pour peu, je croirais qu’elle se cherche un amant. » Chère tante, que penser de cette singulière idée ? Mais surtout, que penser de cette autre réflexion de Seonnag : « Comme tu vois, je suis diligemment courtisée, non seulement par les gentilshommes qui arpentent les salles et chambres mondaines de la cité, mais également par un autre qui m’écrit des lettres enflammées à chaque mois. » Seonnag ne précise pas qui est ce correspondant transis d’amour, me laissant interrogative sur la question, peut-être même à dessein. Aussi lui ai-je demandé de m’en dire plus. Ce mystérieux rédacteur pourrait-il être votre brave Taskill ? Quoiqu’il en soit, Seonnag ne mentionne pas encore le nom d’un prétendant sérieux parmi la faune de bons partis qu’elle fréquente. Pour l’instant, il est inutile de s’inquiéter à propos de l’initiative de votre fils d’écrire à mon amie. Je crois que je ne pardonnerais pas à Seonnag d’éconduire Taskill ou de se jouer de ses sentiments… Votre fils est un garçon si méritoire. 

Bon, venons-en à Margaret Murray. Chacune de ses missives a le don de me ravir. Bien que toujours secrétaire privée de la reine, mon amie d’Orléans est de plus en plus requise dans les pièces de jour de notre souveraine, parmi les dames de compagnie attitrées. En ce moment, elle s’emploie à leur enseigner la langue française. La reine Jeanne Beaufort veut développer une cour française autour d'elle et Margaret est son outil pour y parvenir. « Si vous saviez comme cela m’amuse, chère Gunelle. La plupart des jeunes femmes nobles qui suivent mes leçons, sur ordre de ma reine, sont des femmes mariées. Pour certaines, l’apprentissage est très laborieux, mais elles s’efforcent de complaire à notre royale maîtresse. Me retrouvant parfois la seule femme célibataire dans ce cercle restreint, je suscite l’intérêt des hommes qui y passent, comme les couturiers, les portraitistes, les émissaires et les troubadours. Votre frère est certainement celui qui manifeste son inclinaison envers moi le plus ouvertement. » Chère tante, cette confidence de Margaret a de quoi me réjouir. Margaret Murray est bien née; elle a une position des plus favorable à la cour d’Écosse; et par-dessus tout, c’est une personne que je qualifie de très réfléchie. Une idylle avec Margaret Murray ne pourrait que faire du bien à Robert Keith. Surtout, chère Rosalind, n’en soufflez mot à Vivian. Cela pourrait la peiner ou la piquer au vif. Je ne peux prévoir sa réaction ni en répondre.

En terminant, donnez-moi des nouvelles de vos deux adorables petites-filles. On m’a rapporté qu’elles toussaient et larmoyaient, la semaine dernière. Mes enfants ont souffert des mêmes problèmes, souvent minimisés par la nourrice. Ceit se tire toujours vite d’une mauvaise passe, mais Baltair continue à m’inquiéter. Il est encore si jeune, si petit ! Iain ne veut pas que je l’appelle ainsi. Il persiste à dire que son fils est un costaud. Un petit costaud, alors… J’ai une telle hâte de vous l’emmener. Serez-vous du nombre de ceux et celles qui s’extasient devant la ressemblance entre Baltair et son père ? Vous qui avez connu mon mari quand il était dans ses langes, vous pourrez me confirmer cette affirmation généralisée au château.

Je vous laisse ici afin de donner le pli cacheté au coursier qui va bientôt aller faire sa tournée sur la péninsule. Il faut bientôt me préparer à la visite de courtoisie que je dois à la nouvelle maman au domaine de Loch Morar.

Je vous embrasse tendrement et j’espère de bonnes nouvelles de vous en retour.

Votre nièce aimante

Gunelle Keith

 


 

Rosalind
Rosalind à Gunelle

Rosalind MacNèil de Glenfinnan, le dixième jour du mois de janvier de la vingtième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, châtelaine de Mallaig.

 

Ma très chère enfant,

Je te prie de ne pas t’inquiéter avec ma santé. En ce moment, mes douleurs me laissent du répit dont j’ai profité pour faire de longues visites à la nursery. Mes deux petites-filles se portent beaucoup mieux, maintenant. Tu es gentille de t’en informer.

De ta dernière lettre, je me délecte de l’intrigue des amours qui se tissent comme du lierre autour de Seonnag et de cette Margaret, qui me semble si sympathique. Ta prévenance à m’entretenir de mes sujets favoris me touche, ma chérie, et sois en remerciée.

Je ne pouvais demeurer impassible devant les dangers de déception que court  Taskill en écrivant à Seonnag. Aussi, me suis-je décidé hier à aller lui parler. « Chère mère, m’a-t-il répondu, je n’écris pas à dame Seonag Forbes pour la courtiser. Je sais bien que de ce côté, je n’ai aucune chance et je ne me fais pas d’illusion. Seulement, si je veux savoir parler aux femmes un jour, il faut bien commencer à m’adresser à elles. Dame Seonag n’est pas une inconnue pour moi et j’ai réussi à converser avec elle quelque fois. Elle a semblé y prendre plaisir. Comme elle est l’une des principales correspondantes de dame Gunelle, elle apprécie sûrement les échanges de lettres. Pourquoi n’accepterait-elle pas de correspondre avec moi ? Si vous avez une autre suggestion à me faire, n’hésitez pas. » En effet, pourquoi Seonnag n’accepterait-elle pas ? Le fait est qu’elle n’a pas encore répondu à Taskill. Cela ne le préoccupe pas beaucoup, apparemment. Il poursuit son labeur d’écriture avec une détermination tranquille. Voyant mon intérêt pour son activité épistolaire, il m’a offert de lire les copies des trois lettres qu’il a déjà envoyées à ton amie. Ma curiosité l’a emporté sur la surprise de savoir que Taskill a l’application de faire des copies de sa correspondance et j’ai accepté. En me remettant les plis dans les mains, mon fils m’a dit cette phrase touchante : « J’aurais tout aussi bien pu vous écrire à vous, adorable mère. Il n’y a rien dans ces lettres que vous ne méritez pas de connaître. Emportez-les et prenez tout votre temps avant de me les remettre. »

Ma chère enfant, Taskill n’aura de cesse de soulever mon admiration. J’ai découvert des réflexions et des pensées remarquables dans ses lignes tracées avec élégance et intelligence. Par moments, j’ai eu l’impression de lire les pages d’un livre d’heures. Si j’avais seulement la moitié de son talent d’écriture, je me considérerais comme très savante. Mais j’ai la parole facile et lui pas, la plume moins agile que la sienne, par conséquent. Pas étonnant que Seonnag hésite à répondre à de telles œuvres littéraires. Elle ne peut pas demeurer indifférente non plus devant un si beau discours.

J’ai envie de dire à mon fils qu’il s’adresse parfaitement aux dames et qu’il existe sûrement un cœur de jeune femme qui sera sensible à ses mots. Que je ne suis pas certaine que ce cœur bat dans la poitrine de Seonnag Forbes. Je suis résolue à garder mon jugement pour moi et je me tairai.

Parlant de correspondance, j’ai reçu une lettre de Crathes. Il s’agit bien sûr de ta mère qui m’écrit à propos de Vivian. En fait, elle m’écrit en réponse à la lettre de celle-ci. Elle me charge de transmettre son sentiment envers Vivian. Ta mère a remplacé Vivian dans sa domesticité et elle n’a plus besoin de ses services dans sa maison. Dame Keith m’offre tout simplement de reprendre son ancienne employée dans la mienne. Étaient joints les gages dûs à Vivian à son départ de Crathes. Voilà, sans autre fantaisie ou fioriture, la sanction de ta mère. Elle est certes une maîtresse intransigeante, mais au fond, tout à fait juste. J’aimerais être comme elle, parfois, et ne pas voir ma maison de remplir et se vider inlassablement de personnes passagères. Allons, ce n’est pas vrai. Je mourrais d’ennui si je ne jouissais pas de toutes ces visites.

D’ailleurs, quand vais-je avoir la tienne ?

Ta tante Rosalind qui ne devrait pas utiliser cette feuille pour s’épancher. 

 

 

Gunelle
Gunelle à Margaret

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le troisième jour d’avril de la vingt-deuxième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Margaret Murray, Château de Stirling

 

Très chère Margaret,

Je viens tout juste de recevoir vos bons vœux pour la nouvelle année et je vous prie de recevoir les miens en retour. Chère amie, vous méritez amplement tout le bonheur qui vous habite depuis les festivités de février à la cour, qui ont vu la concrétisation de votre position auprès de la reine et la confirmation de l’amour de mon frère.

Bien sûr, j’ai écrit à Robert qui demandait mon adhésion vous concernant. Comment ne pas l’avoir encouragé dans son entreprise amoureuse ? Je l’ai fait avec d’autant plus d’exaltation que je sais que son cœur sera féal au vôtre. Dans notre dernier échange, j’ai bien compris vos interrogations sur son comportement passé à l’auberge Simpson à Perth et je suis soulagée d’avoir pu y répondre. Avec ce que vous m’apprenez maintenant sur les tentatives d’intrigue de dame Beathag MacDougall à la cour, dont le discrédit jeté sur votre suivante, l’épouse du shériff Darnley, je réalise à quel point ma belle-sœur est perfide. J’en éprouve de la honte. Parce qu’elle est apparentée au clan MacNèil, je dois supporter d’entendre son nom prononcé dans notre château et chaque fois, cela m’exaspère.  Chère Margaret, dans l’alcôve de notre reine, j’apprécie votre discrétion sur les manigances de Beathag MacDougall dont vous êtes le seule témoin. Quel bien retirerions-nous des accusations que mon mari porte suite à son enquête sur le vol de mon courrier à la reine ? Rien de favorable dans l’opinion de notre souveraine sur la maison MacNèil. Merci de votre loyauté envers moi et mon époux. Merci surtout d’être très vigilante à ce sujet dans votre rôle de secrétaire et conseillère de la reine Jeanne.  

Dans votre lettre, vous avez l’amabilité de questionner la santé de notre chevalier Tòmas MacNèil que vous n’avez plus revu depuis le déménagement de la cour à Stirling.  Il est vrai que je ne vous ai pas donné nos raisons pour avoir changé de coursier, mais la santé de messire Tòmas n’est pas du tout en cause. Ces dernier mois, mon mari a requis sa présence pour différentes missions sur notre domaine. Je dirais à la plus grande satisfaction de messire Tòmas, puisqu’il vit une amourette avec une de mes servantes et il rechigne à s’éloigner de Mallaig. Voyez comme les convenances sont souples dans les Highlands. Les classes et les rangs sont vite abolis quand il s’agit d’amours entre gens d’une même maison. À titre de châtelaine, je suis bien aise de ne pas à avoir à gérer les liaisons qui y fleurissent.

Chère Margaret, vous vous informez également d’une autre personne. Vous me demandez avec hésitation des renseignements sur une conquête de mon frère Robert quand il vivait à Crathes, Vivian Buchanan. L’ancienne servante des Keith s’est parfaitement remise de la rupture avec mon frère, si tant est qu’il y ait eu engagement entre eux. À chaque visite à Glenfinnan, je rencontre Vivian dans la chambre des dames de ma tante et je vous atteste qu’elle ne pense plus du tout à Robert. D’ailleurs, Vivian s’est éprise de Gordon, le fils cadet de la famille Glen, et leurs sentiments semblent partagés. Là-bas comme à Mallaig, on ne s’encombre pas de titres ou lignées familiales chez les amants. Chère amie, vous n’avez aucune crainte à nourrir du côté de Vivian. Elle n’est aucunement une rivale pour la possession du cœur de mon frère. Les troubadours ont plusieurs sources d’inspiration courtoise et Robert n’échappe pas à cette règle. Ne voyez pas dans ses lais de la trahison ou de l’inconstance à votre endroit. Aimez-le tel qu’il est dans sa tendre naïveté et souffrez que différentes dames aient autrefois stimulé son art.

Pour ma part, je coule des jours pleins et heureux. Mon union avec Iain MacNèil est certainement ce qui m’épanouit le plus. Je ne croyais pas possible que des liens aussi solides puissent se créer entre un homme et une femme. Chaque jour, c’est pour moi une source de ravissement. Évidemment, je souhaite que vous connaissiez une joie égale à la mienne entre les bras de Robert. Et puis, s’ajoute à ma félicité le trésor que sont mes enfants. Baltair se développe si rapidement sur tous les plans qu’il m’éblouit chaque semaine davantage. Ma fille Ceit, du haut de ses neuf ans, règne sur sa petite cour formée par la dizaine d’enfants qui gravitent autour du château. Elle s’est récemment mise en tête d’apprendre la broderie aux filles et la déclamation aux garçons. Elle n’est guère patiente avec ses compagnons et compagnes de jeu, mais son statut de fille du seigneur la maintient à leur direction. Je crois qu’elle gagnerait à se faire plus conciliante, mais je laisse le temps et l’âge atténuer son opiniâtreté naissante. Je pense parfois qu’il est plus difficile à une mère d’éduquer une fille qu’un garçon. Il m’a été donné de confier cette réflexion à la reine, lorsqu’elle a accouché de sa troisième fille, l’an dernier. Elle m’a remerciée de se soucier de sa progéniture, elle-même la jugeant trop jeune pour anticiper les problèmes d’éducation. En effet, j’avais oublié que l’aînée, la princesse Marguerite, n’a que quatre ans; la princesse Isabelle en a deux seulement. Évidemment, dans la maison royale, l’urgence d’engendrer un fils vient probablement peser sur le bonheur d’enfanter qu’éprouve la reine. Je me sens privilégiée d’avoir donné un mâle comme premier né à la famille d’Iain MacNèil et d’avoir adopté une fille qui en est l’aînée.

Je conclus en revenant à vous, chère amie. Du plus profond de mon cœur, je formule l’espoir du meilleur auprès de mon frère et j’appelle le renouvellement de la confiance de notre reine en vous. Que le Dieu de gloire et de bienveillance bénisse la nouvelle année et nous protège tous.

Dame Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 


 

Margaret
Margaret à Gunelle

Margaret Murray, le deuxième jour de mai de la vingt-deuxième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse, château de Stirling
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig.

 

Chère amie,

Voilà vingt jours que le roi et sa suite ont quitté Stirling pour effectuer une tournée des places fortes des Lowlands, en dépit de l’insuccès qu’a connu son expédition dans les Highlands, l’an dernier. La reine, contrairement à son humeur habituellement sereine, se ronge les sangs à propos de cette équipée. Elle ne supporte plus la tenue de réceptions; néglige les visiteurs; ne requiert plus de musique dans la grand-salle; refuse qu’on lui amène les princesses, ne serait-ce que pour une heure; et hier, elle a réduit son cercle de suivantes à quatre dames. Heureusement, j’en fais encore partie. Mais également Ishbel de Kinross, avec laquelle je ne m’entends guère. Cette donzelle est loin de posséder l’intelligence et l’aristocratie de sa mère qui lui a obtenu ce poste à la cour. La comtesse de Kinross est un parfait modèle de noblesse et une sommité parmi les grands esprits féminins en Écosse. Dame Ishbel est plutôt insignifiante dans ses propos autant que dans ses comportements, en plus d’être fardée et parée avec outrance. À vrai dire, je fais des efforts surhumains pour contenir mon mépris et endurer sa présence.

Au château, lorsque l’ambiance bénéficie des rumeurs d’une cour active, les conversations sont variées, les déambulations dans les salles sont nombreuses, et curieusement, plusieurs occasions d’isolement ponctuent la journée. Je suis appelée à passer d’une salle à l’autre pour accueillir les visiteurs de la reine et je puis aisément ignorer durant de longues heures dame Ishbel sans faillir à mes services. Mais depuis une bonne semaine, nous sommes confinées dans la chambre des dames autour d’une reine inquiète et affligée par une quatrième grossesse en autant d’années. Nous demeurons à ses côtés assidûment et je suis obligée d’entendre tout ce qui se dit; d’y aller de réparties au besoin; de taire mes opinions défavorables; d’exécuter mes travaux d’aiguille ou mes lectures dans l’indifférence; de partager mes repas en affichant une courtoisie forcée; et surtout, de garder le sourire.

C’est peut-être ce qui est le plus difficile : sourire à ma reine malgré le grand chagrin qu’elle m’a causé. Chère Gunelle, ce chagrin concerne votre frère. Quelques jours avant le départ de roi, Robert et moi étions sur le point de dévoiler notre projet d’union matrimoniale lorsque la reine a pris conscience de notre attachement mutuel et est intervenue. Elle s’oppose à tout mariage entre gens servant dans sa maison. Mais il n’y a pas que cela. Très sensible aux différences de classes entre prétendants et prétendantes placés sous son autorité, la reine Jeanne estime que les Keith sont de naissance inférieure aux Murray. En dépit de l’estime sincère que la reine vous porte, très chère Gunelle, elle considère qu’il y aurait mésalliance si je devenais votre sœur. Votre honorable père n’est malheureusement pas un comte, comme le mien, et votre excellent mari est néanmoins un Highlander. Donc, Robert est disqualifié en raison de son rang, et cela même s’il quittait la cour pour m’épouser. Il l’a d’ailleurs envisagé lors de notre dernier tête-à-tête. Combien je donnerais pour vivre dans l’insouciance des conventions sociales comme vous le faites dans les Highlands !

Bien sûr, je refuse de mettre en péril la carrière de troubadour de Robert, tout comme je ne veux pas renoncer à ma charge prestigieuse auprès de notre souveraine. Il est hors de question que l’un ou l’autre abandonne son service à la cour. La douleur est très vive dans mon âme dévastée, mais je sais que je saurai la surmonter dans quelques temps. Je ne suis pas comme vous, une femme projetée dans l’épanouissement maternel et conjugal. Ainsi, mon cœur renferme plus de raisonnement que de sentimentalité; plus d’ambition que de contentement.  Soyez assurée que la perspective de devenir votre sœur m’a véritablement enchantée. La sanction royale sur mon idylle avec Robert me désillusionne et j’espère qu’elle ne ternira pas notre amitié.

Votre frère aura besoin de votre soutien et de votre tendre affection pour traverser cette épreuve. J’espère que vous ne lui ferez pas défaut : il vous aime beaucoup. Je vous aime aussi. J’aime et j’aimerai toujours votre frère. J’accepte de glisser son pli cacheté pour vous dans le mien, comme il me l’a demandé par le biais d’un valet, car nous ne nous voyons plus.

Recevez, ma très chère amie et châtelaine de Mallaig, mes salutations affectueuses.

Votre mortifiée amie Margaret Murray,
première dame et secrétaire de sa majesté Jeanne De Beaufort, reine d’Écosse. 

 

 

Gunelle
Gunelle à Robert Keith

Gunelle Keith, Crathes, le vingtième jour de mai de la vingt-deuxième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Robert Keith, Château de Stirling

 

Très cher Robbie,

Sache que je partage ta douleur. Un cœur brisé est toujours source de grande tristesse, mais quand il s’agit du cœur d’un être sensible comme un troubadour, la tristesse prend une dimension particulièrement émouvante, je trouve. Contrairement à notre frère Daren, qui se comporte comme si les émois du cœur sont choses futiles et accessoires, tu montres les tiens sans honte d’être un homme plus fin et délicat. Alors que Daren est le digne fils de notre père, toi, tu es celui de notre mère, même si elle n’a jamais affiché son appréciation de ta sensibilité. À mes yeux, cette qualité fait de toi mon semblable masculin dans la famille. J’ai toujours lutté et je lutte encore contre les transports émotifs qui me submergent et me poussent souvent dans une action inadéquate. Vois comme je me dévoile !  Je comprends ce que tu ressens beaucoup plus que tu ne l’imagines. N’en doute pas…

Ceci avoué, je ne peux donné suite à ta demande. Margaret Murray est certes une grande amie et à ce titre, elle reçoit mes confidences et accueillerait peut-être même mes conseils, si je lui en faisais. Cependant, j’en suis profondément désolée, je ne lui formulerai aucune suggestion concernant votre rupture. Je conçois très bien que tu souhaites que Margaret reconsidère sa décision, mais je sais qu’elle ne le fera pas. De cela, je suis persuadée. D’ailleurs, il serait malvenu pour notre amitié que je fasse pression sur elle à ce sujet, malgré la grande tendresse que j’éprouve pour toi et mon souci constant de ton bonheur.

Cher Robbie, je te prie de sortir de ton hébétude néfaste et de te reprendre en mains. Rassemble en toi les forces vives de ton âme et de ton art, afin d’y puiser l’énergie créatrice qui te fera rejaillir. Quant à ta volonté de quitter le château, si j’échouais à te ramener dans les faveurs de Margaret Murray, je crois qu’elle est prématurée. Tu invoques ton incapacité à chanter dorénavant pour la reine en présence de sa suite avec Margaret en son centre, mais tu n’as pas encore eu à le faire, ce me semble. Tant que le roi ne sera pas de retour, et que la reine n’aura pas accouché, tu n’auras pas à te produire avec les autres ménestrels dans une quelconque réception. À ce moment-là, et seulement à ce moment-là, tu seras en mesure de juger de ta performance et du degré d’affectation à ton jeu que représente la présence de Margaret. J’aimerais que tu considères sérieusement ta position dans la maison royale, tout comme l’a fait Margaret, et de juger si le sacrifice de ta carrière vaut la peine que tu t’infligerais en quittant Stirling.  

Ce n’est pas ce que tu veux entendre de ma part, je le sais bien. Sois assuré que j’en suis mortifiée. Je t’aime de tout mon cœur de sœur. Il est rempli d’autant de compréhension que d’attachement pour toi. Je demeure à tout jamais ta sœur très affectueuse, Gunelle Keith.

 


 

Margaret
Robert Keith à Gunelle

Robert Keith, le vingt-huitième jour de juin de la vingt-deuxième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Château de Mallaig.

 

Ma très chère sœur,

Un peu moins d’un mois s’est écoulé depuis ta lettre et je t’annonce qu’elle a eu l’effet escompté. Tu avais raison en me conseillant de rester à Stirling. J’ai trouvé du réconfort et le goût de vivre en me plongeant dans la création. Mes compagnons musiciens ont fait preuve de beaucoup de solidarité à mon endroit en travaillant à mes compositions.

Le retour du roi avec sa suite de chevaliers et de nobles, la semaine dernière, nous a donné l’occasion d’agrémenter une réception assez fastueuse. Elle avait pour but de célébrer le succès de l’expédition royale. Il semble que les alliés du roi dans les Lowlands soient majoritaires à ses opposants. Le roi m’a commandé une ode à la gloire de l’Écosse. J’en suis honoré et enchanté.

Je n’ai guère le temps de penser à Margaret Murray. Je l’ai croisée à deux reprises et je n’ai rien ressenti de la détresse qui m’empoignait quand je t’ai écrit. Il serait faux de dire que j’éprouve désormais de l’indifférence, mais je ne suis pas encore prêt à poursuivre un lien d’amitié avec elle. Quand on a goûté à l’amour, la saveur de l’amitié nous apparaît bien fade.

Maintenant que la grossesse de la reine Jeanne arrive à terme, les dames de compagnie gardées à son service intime ne sont plus que deux, dont Margaret. Je ne la verrai plus pour un bon bout de temps. Par contre, les autres suivantes de la reine ne sont pas tenues de rester dans ses appartements et elles assistent à toutes nos prestations. Il en est une, dame Ishbel de Kinross, que j’ai remarquée à cause de la façon dont elle me détaille et me sourit. Je crois que mon cœur est en bonne voie de guérison. Je pense même que les anges de l’amour vont bientôt me frôler de leurs ailes.

Voilà où j’en suis, ce qui va certainement te rassurer. Que Dieu te garde dans sa sainte paix, toi ainsi que ta famille. Salutations à Vivian quand tu la reverras. Sans rancune,

Robbie, ton frère aimant

 

 

Gunelle
Gunelle à Seonnag

Gunelle Keith, Château de Mallaig, le seizième jour de septembre de la vingt-deuxième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Seonnag Forbes, Rue des Drapiers, Aberdeen.

 

Ma très chère amie,

Accepte mes condoléances les plus profondes. Se joignent à moi dans le recueillement pour l’âme de ta brave mère, Iain, Tòmas, notre brave Vivian et ma chère Rosalind. La nouvelle du décès nous est parvenue de Crathes, dans une lettre de ma sœur Elsie. Elle s’occupe de la correspondance de mère depuis peu et de celle de père, suite au départ de Daren pour le domaine de son épouse. Elsie assure désormais le lien entre les maisons Keith et MacNèil et elle est très appliquée dans cette tâche.

Elle m’a rapporté que ton frère Liam et toi aviez quitté Édimbourg en toute urgence au début du mois pour vous précipiter au chevet de votre mère, et que vous êtes malheureusement arrivés trop tard. Cela m’a affreusement bouleversée. Rien au monde ne peut affliger le cœur d’une fille aimante autant que la perte de son parent en son absence. Vous étiez si proches l’une de l’autre. Votre correspondance assidue entre Aberdeen et Édimbourg a dû encore raffermir le lien filial entre vous. Ta bonne mère encourageait, je crois, tes espoirs de mariage et elle a sûrement accueilli avec ferveur toutes les confidences que tu lui as faites à ce sujet. Je compatis aux regrets que tu dois ressentir en sachant qu’elle n’aura pas eu la grande joie de te voir mariée. Pare-toi de la consolation que Dame Forbes aura toujours un regard affectueux sur sa fille aînée, du haut du Ciel, là où, j’en suis sûre, elle repose en paix parmi les élus.

Très chère et éplorée amie, je sais combien tu chérissais ta mère. Sois assurée que sa bonté et son amour pour toi resteront à jamais gravés dans ton cœur. Je prie avec piété pour la famille Forbes en deuil d’un être aimé et respecté de tous, et en particulier pour toi, tendre amie.

Quand la douleur te laissera du répit et te permettra de prendre la plume, n’hésite pas à m’écrire. Rien ne me serait plus précieux que de pouvoir partager ta peine, Seonnag.

Ta compagne d’enfance qui ne t’oublie pas,

Gunelle Keith

 


 

Seonnag Forbes
Seonnag à Gunelle

Seonnag Forbes, le septième jour de janvier de la vingt-deuxième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig.

 

Ma dévouée amie d’enfance,

Merci mille fois pour ta lettre. Quel baume elle m’a procuré ! On dit que le temps qui passe arrange bien des choses. Des situations familiales se modifient; des problèmes trouvent leur solution; des personnes vieillissent et gagnent en maturité; les émotions et les peines s’atténuent. Oui, le temps arrange les choses. Du moins aujourd’hui, j’y crois.

Notre situation familiale m’a ramenée chez moi pour tenir le rôle de mère tout en m’éloignant d’Édimbourg où je stagnais. Les tensions entre mon frère Liam et ma belle-sœur, que générait ma présence sous leur toit, sont maintenant apaisées. Pour remédier à sa vue baissante, mon père a mis fin à la période d’apprentissage d’Evans dans la boutique familiale en lui octroyant le titre de tailleur d’habits, ce que mon frère et mère réclamaient de concert depuis un an. Les jumelles entrent dans leur quatorzième année d’âge munies d’une pondération que je ne leur soupçonnais pas. Elles vivent la perte de notre mère avec un calme et une retenue d’affliction qui force la mienne.  

Et surtout, mon chagrin si pénible à contenir au début s’est estompé graduellement. Du déchirement que j’ai éprouvé avec tant de violence il y a quatre mois, il ne reste plus qu’un souvenir tendre et douloureux de mère. Comme tu l’avais prédit, ce souvenir m’accompagne telle la présence tangible et réconfortante de l’être cher à mes côtés.

En te relisant, je constate que le temps écoulé entre nos dernières communications a pesé sur notre amitié et qu’il est imputable à mon seul silence. Avoir mieux soutenu notre correspondance m’aurait forcée à réfléchir à mon avenir. Maintenant, avec le recul nécessaire, je mesure à quel point j’ai erré dans ma propre vie. À Édimbourg, j’ai étourdi mon cœur affamé d’amour véritable par de simples passades. J’ai manqué à mon devoir fraternel envers Liam en me laissant entraîner par ma belle-sœur et par ses attitudes à la limite du répréhensible. Liam en est très malheureux. Enivrée par l’admiration superficielle et éphémère des courtisans, j’ai traité frivolement le noble sentiment que m’a porté un correspondant, et ce faisant, j’ai blessé cet homme ainsi que sa mère. Mais surtout, contrairement à ce que tu penses, j’ai négligé ma correspondance avec ma pauvre mère. Probablement peu fière de mon comportement au milieu de la société d’Édimbourg et de la déconvenue qui en a résulté, j’ai laissé sans réponse les questions qu’elle m’a posées dans ses nombreuses lettres.

Oui, chère amie, je suis bien fautive. J’ai péché par manque d’amitié. Envers toi, envers mon frère, envers ma défunte mère, envers des gentilshommes. Pour être tout à fait juste, j’inclus dans ceux-ci, non seulement celui qui m’a écrit des lettres d’amour, mais également certains jeunes hommes apparentés à ta maison. Tu sais à qui je fais allusion. Ne les nommons pas, ils constituent pour moi d’amères regrets.

Finalement, je mérite grandement le sentiment d’isolement qui m’accable à Aberdeen, parmi les miens. Père et Evans n’ont pas besoin de moi pour leurs affaires, pas plus que pour diriger la maison qui fonctionne fort bien sous la supervision de notre intendante depuis deux ans. Mes sœurs suivent les classes d’une préceptrice religieuse avec une dizaine d’autres donzelles, formant un cercle d’amies qui les captive. Elles ne montrent aucune curiosité pour mon séjour chez notre frère à Édimbourg, ce qui n’est pas plus mal, mais elles ne recherchent ni mes conseils ni mes confidences, ce qui m’attriste.

Me voilà donc pratiquement revenue à mon point de départ, lorsque j’ai quitté Aberdeen sous ton invitation, en août 1426. J’étais alors remplie de désillusions et je considérais ma famille comme un carcan étouffant. Les Highlands se sont offertes à moi sous l’aspect d’un havre de quiétude et d’amitié sincère. Chère Gunelle, ne t’ai-je jamais assez remerciée pour cela ? Je crois que non. Accepte aujourd’hui la gratitude que j’aurais dû te manifester depuis longtemps. Transmets également mes compliments à ton époux qui a été un hôte parfait, et à ta tante Rosalind pour son merveilleux accueil en son château. Je ne puis lui réécrire sans honte pour mon indifférence impardonnable. Embrasse tes chers enfants de ma part, en espérant qu’ils ne m’ont pas oubliée.

Si tu en as le loisir, donne-moi des nouvelles de ta maisonnée à laquelle je suis restée si attachée. En décembre, avez-vous souligné les quatre ans de Baltair de façon particulière ? Ceit doit en être bien fière… Que devient le lieutenant Lennox avec sa petite famille ? Comment vont les amours de messire Tòmas et de ta servante ? Et que dire de l’autre, Vivian, à Glenfinnan ? La petite de notre pauvre Eibhlin grandit-elle bien là-bas ? Ton frère Robbie est-il toujours à la cour de la reine Jeanne ? Ton ancienne belle-sœur continue-t-elle à t’importuner depuis l’Auberge Simpson à Perth ? Tu vois, autant de questions me viennent aux lèvres en pensant à Mallaig et elles me font voir à quel point je me suis éloignée de vous tous. Que ta réponse à cette lettre permette mon rapprochement de ta maison !

Avec toute ma tendresse et ma reconnaissance pour ta bienveillance indéfectible,

Seonnag Forbes

 

 

Gunelle
Gunelle à Seonnag

Gunelle Keith, Château de Mallaig, vingtième jour de février de la vingt-deuxième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Seonnag Forbes, Rue des Drapiers, Aberdeen.

 

Ma très chère Seonnag,

Ton attachement réel aux membres de la famille MacNèil m’émeut. L’appréciation de ton séjour à Mallaig et surtout l’expression de ta gratitude me ravissent, car elles disent combien tu n’en gardes que de bons souvenirs. Pourtant, je me rappelle le grand tourment dans lequel t’a jetée le drame d’Eibhlin. Sans compter le nuage de désillusion amoureuse qui a assombri ton humeur par la suite. Ne revenons pas là-dessus puisque cela t’est désagréable.

Je peux aisément imaginer l’état d’âme morose qui devait être le tien quand tu es arrivée chez ton frère Liam à Édimbourg, en décembre 1427, après les mois pénibles que t’ont fait vivre les tiens à Aberdeen. Notre rencontre à l’été m’avait laissé deviner ton désespoir. Ta belle-sœur Lizzie y a été sensible et c’est certainement sans arrière-pensées qu’elle t’a présentée dans les salons huppés de la cité. Que les courtisans n’aient pas été à la hauteur de tes espérances n’est pas de son fait. Si des tensions avec ton frère ont surgi à la suite de votre exclusivité entre femmes, il ne faut pas t’en octroyer tout le blâme. Les difficultés liées aux affections privées sont si fréquentes dans un couple qu’on ne saurait y accorder trop d’importance.

Je voudrais, chère amie, que tu aies un peu plus d’indulgence envers toi-même. À t’entendre parler, tu es fautive envers l’humanité entière ! Mais justement envers moi, considère qu’il n’y a pas de faute, qu’il n’y en a jamais eue. Pour les autres, dont tu t’accuses de désaffection, tu es seule juge. En ce qui a trait à tante Rosalind, sois rassurée. Elle te tient en grande estime malgré l’indifférence que tu te reproches à son endroit. Elle m’a confié s’être inquiétée de la correspondance que son fils Taskill a tenté d’entretenir avec toi durant ton séjour dans la cité, mais elle a fini par réaliser qu’il s’agissait pour lui d’un exercice épistolaire solitaire sans réelle attente de réponse à ses lettres. S’il s’agit du correspondant amoureux dont tu m’as parlé, tu peux le rayer de la liste des personnes supposément lésées par toi.

Tandis que nous abordons les habitants du château de Glenfinnan, donnons tout de suite les nouvelles que tu demandes à propos de Vivian et de la petite Rhona. Elles touchent également Gordon puisque Vivian et lui vont se marier au printemps, contre le gré de l’aîné de la famille Glenn, Raonall, mais avec l’approbation de son épouse Hughina. Ce coup de séduction ne m’étonne pas de Vivian, mais j’ai des réserves face au choix de Gordon. J’ai toujours pensé qu’il était épris de toi, et toi de lui, d’après ce que m’en a dit tante Rosalind. Mais passons, elle a pu se tromper. Quant à l’enfant d’Eibhlin, elle se porte à merveille et elle fait le bonheur de tante Rosalind, comme tu peux bien l’imaginer. À ma dernière visite à Glenfinnan, la petite Rhona a dormi dans ses bras durant deux heures, malgré les protestations de la nourrice qui craignait qu’on lui gâte l’enfant. La santé de ma chère tante continue à décliner doucement sans qu’elle ne se plaigne de rien. Elle ne descend presque jamais dans la grand-salle du château et le plus loin où elle va en sortant de sa chambre, c’est à la nursery ou à la chambre de Taskill. Je crois que tante Rosalind apprécierait de recevoir une lettre de toi. La correspondance est devenue son grand passe-temps. C’est pourquoi elle s’intéresse tant à celle de son fils, d’ailleurs.

Sur notre domaine, une autre fillette a traversé l’âge critique des nourrissons. Il s’agit de la petite Sorcha, fille du lieutenant Lennox et de dame Angusina. Elle a eu un an le 13 janvier et Iain et moi avons été conviés à une modeste réception donnée en son honneur à Loch Morar. Le sentier était si mauvais pour s’y rendre qu’on a failli rebrousser chemin. Le lieutenant Lennox s’est confondu en excuses, comme s’il commandait au ciel le déversement de la neige, mais après deux verres de vin chaud, tout le monde s’est détendu et Lennox s’est mis à chanter, chose plutôt rare. Dame Angusina était radieuse en nous présentant l’enfant. C’était la première fois que je voyais cette femme s’enthousiasmer. Elle a un sourire plein de tendresse qui rehausse son visage aux traits durs. Je crois que le mariage lui va bien, finalement, et on se demande encore pourquoi elle a tant hésité à accorder sa main au lieutenant. Sorcha est une très jolie enfant aux cheveux drus et noirs, un peu comme ceux de sa mère.

Puisqu’on en est aux anniversaires, deux mots sur celui de notre Baltair en décembre. Comment traduire ce que nous avons vécu à Mallaig ? Inoubliable est le terme juste. Pour l’occasion, mon frère Robert est venu exprès de Stirling avec deux compères musiciens et un jongleur, engagés à la cour comme lui. Ils ont facilement obtenu la permission de sortir pour la durée des festivités de Nollaig, car tous les banquets royaux ont été décommandés. On dit que certaines alliances nouées par le roi lors de ses campagnes s’effritent. Il semble aussi que son amertume face à la naissance de la quatrième princesse est telle que toute la cour en veut à la reine de ne pas donner d’héritier mâle à l’Écosse. Pauvre souveraine ! Comme si cela était de sa faute. Nous avons peu échangé de lettres depuis son accouchement et je n’ai donc pas recueilli ses confidences à ce sujet. Je tiens les informations de mon amie Margaret qui ne faiblit pas dans notre correspondance. Je m’en délecte à chaque lettre.  

Revenons à mes enfants chéris. La préparation de l’anniversaire de Baltair a été l’œuvre de ma grande Ceit. Ô combien ma fille de onze ans est devenue une jeune personne efficace et directive ! Ma servante Jenny s’est mise sous ses ordres et a réussi à rassembler une douzaine de gamins et gamines du bourg pour la fête. La joyeuse cohorte a investi la grand-salle pendant la première moitié de la journée avec des jeux, des rondes et la distribution de friandises. Jenny aurait aimé inclure Tòmas dans l’organisation, mais il lui a fait faux bond en s’intéressant aux invités d’Iain retranchés dans la salle d’armes. Jenny est quelque peu soupe-au-lait lorsqu’elle est contrariée et je crois qu’elle a battu froid à Tòmas pendant presque un mois. Ne me demande pas où en sont les amours de ces deux-là dans, je n’en sais rien. À la suite de l’enquête d’Iain à Perth, Tòmas a été promu responsable de la flotte des MacNèil et il s’absente de Mallaig plusieurs jours par mois. Je crois que cet éloignement intermittent du château lui plaît assez, même s’il mécontente Vivian. Tòmas voue une réelle passion aux navires et à la mer. C’est une découverte pour moi et je l’en admire que davantage.

Pour en revenir à Beathag MacDougall, mon information est fort incomplète. Par délicatesse, Iain ne m’a appris que le strict nécessaire sur son enquête et je ne l’ai pas questionné plus avant. Iain n’a vraisemblablement pas réussi à prouver l’implication de mon ancienne belle-sœur dans le vol du courrier de la reine, ni dans la maladie qui a emporté notre chevalier Lacky. D’une certaine façon, si elle est coupable, elle demeurera impunie. Cependant, je devine que mon mari l’a menacée de lourdes représailles si elle continuait à ternir la réputation de la maison MacNèil ou même de la maison Keith, car je n’ai plus reçu de lettres de sa part. Du côté de Stirling, Margaret Murray m’affirme que l’entourage de la reine n’entend aucune rumeur provenant de l’Auberge Simpson. Espérons que le chapitre des relations entre Beathag MacDougall et le clan MacNèil est définitivement clos.

Quand je repense à mon ancienne belle-sœur, un frisson d’inquiétude et d’aversion me parcourt. Cesserai-je un jour de la craindre tout à fait ?  Je refuse que cette personne ternisse ma vie ensoleillée, ne serait-ce que d’un tout petit nuage. Aussi vais-je m’employer à dissiper les ombres de son souvenir dans mon cœur en chérissant encore plus les miens. Iain ne demande pas mieux que de m’y aider, de sa manière convaincante et adorable. « Il me tarde, ma dame, de voir le ber de nouveau habité », me chuchote-t-il chaque nuit depuis l’anniversaire de notre petit Baltair. Ô te dire à quel point je partage ce vœu !

Puisse le Ciel t’accorder le bonheur d’être mère, mon amie. C’est véritablement une joie tout autant qu’un devoir. Ces jours-ci, je trouve même que c’est davantage une joie qu’un devoir…Très chère Seonnag, j’espère de tout cœur que ton tour viendra. À cette fin, tu es toujours dans mes intentions de prière.

Ton amie constante,

Gunelle Keith

 


 

Seonnag Forbes
Seonnag à Gunelle

Seonnag Forbes, le premier jour d’avril de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig.

 

Ma chérie, ma grande amie, ma sœur de cœur,

Meilleurs vœux pour la nouvelle année à toi et aux tiens. Je commence la mienne avec une humeur bien différente de celle qui prévalait depuis le décès de mère. Chère amie, je me réconcilie enfin avec moi-même.

Non, il n’y avait rien de meilleur pour alléger mon âme qu’une lettre de toi ! J’ai suivi tes recommandations et j’ai écrit à ta tante Rosalind. J’ai fait même plus que cela, j’ai aussi écrit à Taskill, le correspondant amoureux que tu supposais. Tous les deux m’ont répondu aussitôt, des lettres pleines d’indulgence et de réconfort. J’ai non seulement cessé de me morfondre de ce côté-là, mais j’ai raffermi mes liens avec la maison de Glenfinnan. Je suis certaine qu’à cette heure, tu sais tout cela, mais j’insiste pour t’apprendre le bienfait que j’en retire.

Une autre de tes intuitions se voit confirmée et tante Rosalind n’a rien inventé : j’ai éprouvé des sentiments pour Gordon. Ils se sont éteints au contact de la société vaporeuse d’Édimbourg, comme ceux éprouvés jadis pour Daren, ou même momentanément pour Thòmas. Je me rends compte maintenant que j’ai poursuivi beaucoup de chimères ces dernières années en courant après ce que nous appelions «le grand amour». Ici, il faut t’avouer que je t’ai enviée de l’avoir trouvé en Iain MacNèil. Du même coup, je dois reconnaître que votre «grand amour» n’est pas né au premier regard échangé. Il a même été précédé d’un sentiment d’antipathie. Tu l’as dit et redit, votre amour s’est construit peu à peu, au gré des épreuves que vous avez traversées ensemble.

Très chère amie, je retiens la leçon. Le «grand amour» ne frappe pas toujours à la porte du cœur sous des atours chatoyants. Il se cache parfois derrière un aspect rébarbatif. À nous de le débusquer. Tout cela pour te dire que je suis désormais réceptive aux propositions que mes parents avaient formulées pour moi l’an dernier et que j’ai rejetées par mon départ pour Édimbourg.

L’une d’elles concernait John Lamont. Je l’ai rencontré à l’occasion des festivités de la nouvelle année données par la guilde des drapiers d’Aberdeen, le 24 mars. J’y accompagnais mon père à sa demande, pour lui prêter l’acuité de mes yeux afin qu’il participe pleinement à l’événement à titre d’aîné au sein de la confrérie. John Lamont s’est présenté à lui avec affabilité et une discussion s’en est suivie sur l’approvisionnement des ateliers en soieries et sur le rôle d’agent que Liam joue pour notre commerce. À cet instant, j’ai réalisé que mon séjour là-bas n’était pas inconnu de messire Lamont. « J’espère que vous n’êtes pas trop déçue d’être de retour dans notre société étriquée, ma dame. Nous faisons de notre mieux pour briller, comme vous le constatez ce soir, mais nos réceptions conservent un parfum paysan désagréable pour le nez délicat de certaines représentantes de la gente féminine » m’a-t-il dit, sur un ton critique. Sur le coup, je n’ai su que répondre à cet individu déplaisant. Malgré la prestance conférée par son riche habillement; son air magnanime d’homme dans la quarantaine; son discours raffiné et son appréciation manifeste de mon père, j’ai attendu avec impatience le moment de passer à un autre cercle de connaissances pour nous débarrasser de sa compagnie. Le lendemain, père m’a appris que John Lamont était de ceux qu’il avait souhaité me présenter à l’automne dernier, comme prétendant potentiel. À ma grande honte, père a précisé que son confrère à la guilde avait sollicité cette rencontre le premier et avait été fort désappointé qu’elle ne se produise pas.

Voilà donc ce que le destin m’apporte en ce début d’année. Un homme qui m’a distinguée, je ne sais pour quelles raisons obscures, et qui maintenant me méprise, pour des raisons très claires. Voyons si je saurai trouver la façon de manœuvrer dans cet imbroglio, car plus j’y pense, plus messire Lamont soulève mon intérêt, et plus il commence à me plaire. Tu vois, chère Gunelle, comme j’apprends vite ! Dénicher l’amour dans l’adversité. Il me tarde de te raconter la suite de cette histoire, car j’y compte bien, je donnerai suite.

Avec toute ma tendre affection,

Ton amie Seonnag

 

 

Gunelle
Gunelle à Seonnag

Gunelle Keith, Château de Mallaig, douzième jour de mai de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Seonnag Forbes, Rue des Drapiers, Aberdeen.

 

Très chère amie,

À Mallaig, le printemps renaît sur la lande verdoyante et sur les chemins asséchés en favorisant de nouveau les sorties en voiture fermée avec les enfants. J’en ai profité pour visiter tante Rosalind à trois reprises déjà, mais ce seront sans doute les dernières équipées pour les prochains mois, car je suis enceinte. Je n’épiloguerai pas sur cette formidable nouvelle, puisque tu connais mon sentiment et celui de mon mari là-dessus : nous sommes euphoriques, bien entendu.

Le jardin de Glenfinnan croule littéralement sous les fleurs printanières : l’œuvre extravagante de Vivian qui partage son temps entre ce loisir et tante Rosalind. Celle-ci la demande de plus en plus souvent dans sa chambre, pour contenir un débordement du côté de Gordon ou pour elle-même, je ne saurais dire. À ce que j’ai compris, Vivian fait la lecture à ma tante chaque jour, que ce soit le livre d’heures ou sa correspondance, notamment la tienne. Merci de lui écrire, chère Seonnag ! Tante Rosalind se passionne pour ton histoire avec le dénommé John Lamont, comme tu dois te douter… Quel plaisir tu lui procures en partageant tes impressions romanesques avec elle !

Tel que je la connais, Rosalind doit sûrement te cacher son état de santé. C’est pourquoi je t’en glisse un mot afin que tu saches à quel point elle a besoin de vos échanges pour la distraire. Elle se déplace maintenant avec beaucoup de difficulté, de sorte qu’elle ne sort plus guère. On lui amène la petite Rhona dans sa chambre pendant une ou deux heures chaque jour et la nourrice reste présente durant cette visite, car ma tante a les bras trop faibles pour tenir l’enfant longtemps. Ses articulations ont perdu toute souplesse et elle commence même à ne plus pouvoir tenir la plume. En outre, sa vue baisse. Voilà pourquoi Vivian la remplace dans les activités de lecture et d’écriture. Rosalind m’a avoué n’être pas à l’aise avec cela : « Parfois, les propos de Vivian m’irritent. Je n’aime pas les commentaires qu’elle me fait, particulièrement sur les lettres que je reçois. Ils sonnent comme des indiscrétions à mes oreilles. Quand ma dame de compagnie sera devenue ma bru, je songerai à utiliser Taskill comme truchement » m’a-t-elle dit. Alors, ne te surprends pas de ne plus reconnaître la main d’écriture de ma tante et de redécouvrir celle de mon cousin, prochainement.

Je dois aussi te parler d’un autre cousin d’Iain, qui t’est très cher. Le mois dernier, les grandes marées du printemps alliées à une grosse tempête ont bien failli coûter la vie à Tòmas. Il était sorti en mer sans déceler l’orage qui se profilait dans le ciel. Son navire a fait naufrage non loin des côtes. Avec deux hommes d’équipage, il fut rescapé grâce à ses prouesses à la nage. Outre la perte du navire et de sa cargaison, on a déploré la mort des trois autres matelots qui étaient à bord et qui ont été repêchés quelques jours après la catastrophe. À mon avis, c’est là que réside le véritable drame. Iain a organisé les obsèques pour les familles endeuillées. Leur douleur pèse encore lourd sur Mallaig et elle m’afflige durablement. En plus, Iain a formulé des reproches à Tòmas, lesquels ont refroidi leur amitié, une autre raison de me peiner. Voilà, je ne change pas, comme tu vois ! Je milite toujours pour la paix et la bonne entente à l’intérieur de nos murs, comme si j’en étais l’unique gardienne.

J’ai bien peur d’agir de même manière dans mes lettres en donnant des conseils aux personnes qui m’écrivent régulièrement et qui n’en demandent pas tant, comme toi, entre autres. C’est plus fort que moi, chère amie. Margaret ne me tient pas rigueur de mon ton affecté, mais elle ne relance aucun de mes encouragements. Mes sœurs Sybille et Elsie m’écoutent un peu plus, mais je crois que c’est par sympathie pour leur sœurette. Ma mère apprécie mes suggestions tout en considérant que le climat de Crathes n’est plus son affaire. Daren me taquine si j’ose lui soumettre des idées de lecture pour améliorer ses conversations avec sa jeune épouse. Quant à la reine, je dirais qu’elle me fait davantage de remarques que je ne lui en fais. En effet, si, de toutes mes correspondantes, la reine Jeanne est celle qui vit le plus de conflits autour d’elle, dans cet univers de tensions perpétuelles qu’est la cour, je ne suis pas en mesure d’émettre le plus petit avis pertinent. Par contre, elle ne se prive pas de me mettre en garde contre telle ou telle erreur dans la gestion de mes gens, ce dont je la remercie, évidemment.

Écrire des lettres est réellement mon passe-temps favori. Je m’accorde donc de longues heures dans le petit office, partageant mes heures d’écriture entre ma correspondance et le livre de comptes du château, que je tiens depuis mon mariage. Tu te souviens probablement de ce labeur de secrétaire qui nous a parfois privées de la compagnie l’une de l’autre, lors de ton séjour. Je me surprends souvent à prendre plaisir à noircir les pages de ce gros livre. J’aime l’ordre dans les colonnes de chiffres et de noms et j’aime me rappeler celui qui m’a légué cet ouvrage impeccable, messire Guilbert Saxton.

Il a été le secrétaire du défunt Baltair MacNèil l’Ancien. Messire Saxton a quitté son poste en janvier 1424, peu avant le décès de mon beau-père, car il ne croyait pas pouvoir servir le prochain chef à Mallaig. Il faut dire qu’à cette époque, le comportement d’Iain avait été si déplorable que même les alliés de la famille doutaient de sa compétence à diriger le clan. Je pense que Guilbert Saxton a fait preuve d’une grande confiance en mes capacités en m’initiant à sa comptabilité. J’y croyais à peine moi-même, mais je m’étais fait un devoir de réussir. Aujourd’hui, je réalise que j’avais grand besoin d’une occupation estimable pour trouver ma place en tant que châtelaine et Guilbert Saxton l’avais bien compris.

Seonnag, je sais pourquoi je te parle d’un homme que tu n’as jamais rencontré. À l’occasion de la nouvelle année, j’ai eu la surprise de recevoir un pli de lui. Cela m’a touchée, après cinq ans de silence causés par son départ. Messire Saxton me demandait de transmettre ses vœux à Iain et à tous ceux qu’il a connus au château et il s’enquerrait de la santé de chacun. Il œuvre pour le compte de différents seigneurs et prélats du côté de la Mer du Nord. Un récent épisode de maladie l’a alité durant deux mois et cela l’a fait réfléchir à sa carrière passée. Il a eu la gentillesse de me dire à quel point il a goûté ses années au service du clan MacNèil, «…les meilleurs de ma jeune vie d’apprenti clerc», a-t-il précisé. Cela m’a émue et je lui ai répondu que je gardais un excellent souvenir de lui.

Sur ce, je te laisse en me gardant de te faire un avertissement quelconque au sujet du «grand amour». J’aime trop ton humeur actuelle pour intervenir. Je t’embrasse tendrement,

Ton amie Gunelle Keith

 


 

Seonnag Forbes
Seonnag à Gunelle

Seonnag Forbes, quatrième jour de juillet de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Très chère et grande amie,

Dommage que tu t’abstiennes de me faire des recommandations au sujet du «grand amour» : elles sont habituellement si exquises ! Mais, je ne les aurais probablement pas écoutées si tu m’en avais prodigué. Le tourbillon d’événements du mois de juin m’en aurait tout simplement empêchée.

Cependant, avant d’aller plus loin dans cette lettre, je te rassure immédiatement sur la constance de ma correspondance avec le château de Glenfinnan, bien meilleure que celle avec Mallaig. Non, je n’ai pas négligé ton aimable tante Rosalind, ni même son fils Taskill. Je leur ai écrit deux fois en mai, trois en juin et je leur écrit en même temps qu’à toi. Taskill m’a raconté par le menu le mariage de Gordon avec Vivian; et ta tante, en utilisant la plume de Taskill, a commenté les rencontres avec messire Lamont que je lui ai racontées. Formidable ! L’activité d’écriture n’est pas encore mon passe-temps favori, mais cela pourrait changer…

Sachant que Rosalind partagerait sûrement avec toi les détails de cet épisode de ma vie et qu’elle y prendrait beaucoup de plaisir, j’ai choisi de ne rien te narrer. J’espère seulement que vous continuez à vous écrire toutes les deux, compte tenu de vos déplacements réciproques limités. Ici, permets que je me réjouisse de ta grossesse. Merveilleuse amie, comme du dois être heureuse et combien tu le mérites ! L’enfant que tu portes est la preuve que ton union avec Iain MacNèil est bénie. Jamais plus je n’en douterai. Cet homme, contre toute attente, est le compagnon parfait pour toi. Pourquoi l’est-il ? Parce qu’il a su gagner ton amour par le sien et que sa valeur est digne de la tienne. Plaise à Dieu que je sache, moi aussi, trouver le compagnon idéal.

Venons-en donc à messire John Lamont. Malgré ma persévérance à multiplier les occasions d’être en sa présence, je ne réussis pas encore à tiédir son regard froid posé sur moi. Quelques progrès sont observés dans sa voix, moins sèche, lorsqu’il m’adresse la parole. En effet, il ne peut éviter de répondre à mes questions devant témoin, car nous nous voyons toujours en public. La plupart du temps, je rencontre messire Lamont en présence de père. Quelques fois en présence de mon frère Evans. Chaque fois, dans un contexte d’affaires. Évidemment, je ne parle pas de draperies avec lui. Mon intérêt se porte sur tout ce que John Lamont est en dehors de la guilde et de son métier. 

Avec le plus de tact possible, je lui pose des questions d’ordre personnel. Comment il se porte; de quelle famille il vient; où il a grandi; qui a été son maître d’apprentissage; où il a voyagé; quels endroits il aimerait visiter; dans quelle maison d’Aberdeen il a élu domicile; s’il est satisfait de sa domesticité; et ainsi de suite. J’espère qu’il ne me trouve pas frivole avec ce genre d’interrogatoire, mais je sais qu’il me trouve indiscrète, ou du moins, curieuse. «Est-ce dans votre habitude de sonder les hommes pour découvrir leur passé et le genre de vie qu’ils mènent ou bien adoptez-vous cette attitude d’inquisitrice seulement avec moi ?» m’a-t-il dit hier.  «Ce n’est pas une habitude chez moi. J’agis ainsi seulement avec vous. Je me permets de satisfaire ma curiosité, en réplique à l’intérêt que vous avez déjà porté à ma personne. Mais si cela vous incommode, je vais cesser, bien sûr», ai-je répondu. La conversation s’est terminée là, car il a gardé le silence. J’ai remarqué une certaine gêne dans son attitude avant qu’il se détourne, sans plus. Bien qu’Evans me suggère d’ignorer John Lamont, ce que je devrais indéniablement faire, je n’y arrive pas. Même après l’échange d’hier, je veux le revoir, je veux qu’il me parle. Je m’accroche au petit instant d’embarras qu’il a ressenti à mes propos et j’y décèle quelque chose qui m’encourage à le faire sortir de ses retranchements.

Oh, chère Gunelle, je me relis et j’ai presque honte de la femme aventureuse que je suis devenue ! Tenir de tels discours à un homme fait, mature, prospère, plein de maîtrise et d’assurance. Qu’ils sont loin les Lambert Foulbec, Gordon Glenn, Tòmas MacNèil et Daren Keith de ce monde ! Tu sais bien que je ne dénigre pas leur talent et les amours de passade qu’ils ont fait naître en moi, car tu connais mon cœur plus que moi-même.

En fait, je me sens, je suis différente, maintenant. Le bonheur, c’est que tu l’as déjà compris et que tu me soutiens.

Je t’embrasse avec toute ma tendre affection,

Ton amie Seonnag Forbes