La correspondance de Dame Gunelle - Troisième partie

Écosse 1429

Le triangle de lettres

 

Gunelle
Gunelle À Taskill

Château de Mallaig, vingt-deuxième jour de septembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Taskill Glen, Château de Glenfinnan.

 

Cher cousin,

Permettez que je loue votre bonté d’âme pour vous être mis au service épistolaire de votre mère. Comme vous devez vous douter, tante Rosalind occupe toutes mes pensées depuis son accident au début du mois. Son état de paralysie complète me désole et m’inquiète, mais ma pénible grossesse m’empêche de faire une visite à Glenfinnan, laquelle me rassurerait et réconforterait ma tante. De ne plus pouvoir communiquer, ni oralement ni par écrit, doit être insupportable pour votre brave mère. Merci de l’avoir compris et d’y remédier avec autant de patience et de délicatesse en m’écrivant en son nom.

Avant de vous transmettre mes propres interrogations, je réponds immédiatement à celles que tante Rosalind a réussi à vous formuler, dans l’ordre où vous me les présentez.

Comme je l’ai dit, ma grossesse s’avère plus compliquée que la précédente. Le médecin me recommande le lit à la suite de pertes sanguines et la sage-femme croit que j’attends des bessons. Cet avis m’effare, mais j’essaie de ne pas le laisser voir. Sinon, je me porte assez bien et il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Ma grande fille Ceit a commencé ses classes avec notre précepteur. Il est trop tôt pour savoir si elle sera une élève studieuse, mais elle démontre beaucoup d’intérêt pour ce qu’on lui enseigne. Le tout sera d’arriver à alimenter sa soif de connaissances suffisamment pour qu’elle consente à s’appliquer à lire et à écrire. Il faut qu’elle persévère au moins pour acquérir cela.

Mon petit Baltair, que la mobilisation de sa sœur en classe et mon retrait pour repos désorientent, est devenu très turbulent et sa nourrice peine à le surveiller. Heureusement, l’écuyer de mon mari s’est pris d’affection pour mon fils et il accepte très souvent de le prendre à l’écurie avec lui, ce qui soulage d’autant la nourrice éreintée. Le jeune Baltair est comme son père : s’il ne s’active pas efficacement, il dérange grandement.

Actuellement, vos cousins Iain et Tòmas terminent la tournée de nos fiefs sur la péninsule et ils affirment que les troupeaux ont prospéré et que les récoltes sont bonnes, comme probablement celles sur vos terres de Glenfinnan. C’est une grande consolation pour le clan MacNèil qui a souffert de disette à l’hiver dernier. Je crois que mon état de santé rend mon mari soucieux, mais il m’épargne ses sautes d’humeur. Je lui en suis reconnaissante, tout en m’inquiétant pour les pauvres habitants du château qui subissent ses foudres fréquentes, mais passagères. D’autre part, les amours de Tòmas avec ma servante Jenny n’affichent rien qui soit digne de mention. Je sais décevoir votre mère avec ce constat, mais je n’ai pas observé d’amélioration dans leurs rapports. En outre, ni l’un ni l’autre ne me font de confidences. Je vais tenter d’en obtenir de Jenny à la prochaine occasion et je vous les partagerai.

Cependant, du côté de mon amie Seonnag, il semble qu’il y ait davantage à dire au chapitre des élans romanesques. Comprenant que la correspondance de votre mère avec celle-ci subit un ralentissement, alors que la mienne avec Seonnag s’intensifie, il est tout à fait naturel pour moi de vous livrer mes impressions sur cette nouvelle affaire de cœur. Mon amie semble être courtisée par messire John Lamont, ou du moins, se voient-ils régulièrement depuis quelques semaines. Messire Lamont fait-il une cour en bonne et due forme ? Cela n’est pas clair. Par son enthousiasme et son admiration pour le drapier, Seonnag s’investit affectivement lors de leurs rencontres, mais récolte-t-elle la réciproque ? Une petite phrase de Seonnag dans sa dernière missive me fait douter : «Voyant le peu d’intérêt que messire Lamont porte aux lectures et décelant sa réticence face au savoir des femmes, j’ai un peu mis en veilleuse ce côté de ma personnalité…» Voilà qui ne ressemble guère à Seonnag. Qu’importe ! Que ma tendre amie soit heureuse est mon seul souci. Si cette idylle lui procure joies et délectations, je m’en réjouis.

Le lieutenant Lennox et dame Angusina relèvent d’une fièvre infectieuse qui n’a épargné que la petite Sorcha à Loch Morar. Tout leur personnel en a été atteint, mais la maladie n’a causé aucun décès, fort heureusement. Là-bas aussi, on s’inquiète de la santé de votre mère suite à sa chute et je réussis à les rassurer du mieux que je peux.

Si je ne poursuivais pas ma correspondance avec mon amie Margaret Murray, je n’aurais aucune nouvelle de la reine, celle-ci ayant cessé de m’écrire. Margaret me dit que notre souveraine arrive au terme de sa cinquième grossesse et qu’elle a pratiquement perdu tout espoir de donner naissance à un garçon. Il semble que la vie à la cour soit devenue bien morose, ce qui affecte beaucoup l’humeur de mon amie. Selon ses dires, Margaret se désespère chaque jour devant le spectacle de la félicité amoureuse de mon frère avec une dame de compagnie de la reine. Je ne sais pas si Margaret exagère en parlant de ce béguin, car le même interdit de la reine planera sur cette liaison et empêchera Robbie de s’aventurer bien loin dans un engagement sérieux. Comme mon frère n’a pas répondu à ma dernière lettre, je ne connais pas la profondeur de ses sentiments pour la dite dame. Encore une fois, s’il y avait des développements dans cette idylle, je vous en ferai part.

Maintenant, cher Taskill, au-delà du compte-rendu que vous me faites sur l’état de santé de tante Rosalind, parlez-moi de vous. J’ai cru comprendre que Vivian ne joue plus le même rôle qu’avant son mariage auprès de votre mère. Est-ce à dire que vous la remplacez ? Vous semblez passer plusieurs heures en compagnie de ma tante, à lui faire la lecture et à rédiger sa correspondance. Que devenez-vous vraiment ? Le mariage de Gordon avec Vivian vous a-t-il affligé ? Continuez-vous à écrire pour vous-mêmes, des textes lyriques très beaux, à ce que m’a dit votre mère ?

Cher cousin, surtout, ne voyez pas d’indiscrétion dans mes questions. Elles sont sincères et dénuées de curiosité malsaine, car je vous apprécie beaucoup et il me ferait très plaisir de penser à vous comme à un homme bienheureux.

Votre cousine attentionnée, Gunelle Keith

 


 

Taskill
Taskill À Gunelle

Le trentième jour de septembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Chère dame Gunelle,

Votre admiration me touche, bien qu’elle ne soit pas tant méritée. Assister ma mère dans sa correspondance avec vous est non seulement un bonheur pour moi, mais c’est aussi un devoir filial qui me procure une grande satisfaction. J’ai toujours été un fils attentif pour dame Rosalind, malgré mon état déficient. Maintenant que le sort a échangé les rôles entre l’aidante et l’infirme, je trouve de la paix et du réconfort à ma situation. Enfin un lieu de ma vie d’adulte où je puis donner généreusement !

Ayant moi-même eu longtemps de la difficulté à m’exprimer oralement, j’ai développé beaucoup de patience à écouter autrui et un succès non négligeable à saisir son discours. En outre, mère a fait du progrès dans le recouvrement de la mobilité de son visage. Il est moins crispé et son élocution est meilleure, de semaine en semaine.

Cette amélioration de sa santé n’a malheureusement pas suscité beaucoup d’émoi dans la famille. Je suis pratiquement le seul à lui faire encore des visites quotidiennes. Curieusement, nous n’en sommes désappointés ni l’un ni l’autre. Je me délecte de nos tête-à-tête à voix feutrée dans l’alcôve de sa chambre. Et mère de même. Comme elle se fatigue très vite, elle n’a pas l’attention nécessaire pour soutenir de longues conversations au sujet du domaine avec Raonall; pour écouter les doléances domestiques de sa bru; pour endurer les bavardages de Vivian ou pour capter l’attention de ses petites-filles, lorsque la nourrice les lui amène. En ma présence, un doux silence peut s’installer. Il arrive parfois qu’elle s’assoupisse au milieu de notre entretien et je la regarde dormir avec tendresse. Je roule alors mon fauteuil près de l’écritoire, je relis de vieilles missives et je leur imagine des réponses. Mère insiste pour que je prenne connaissance d’absolument tout son courrier. Ainsi, je lis souvent des lettres que vous lui avez écrites ou celles de dame Seonnag Forbes.

Ici, je dois confesser que je puise dans vos missives, une moisson de sujets et de réflexions pour mes propres écrits. Lyriques ou poétiques ? Je ne suis pas bon juge de cet aspect. Réguliers et abondants ? Certes ! Ah, chère cousine, il se fait une telle consommation d’encre et de papier à Glenfinnan que cela va certainement nous conduire à la ruine ! Vous vous inquiétez de ce que je deviens ? Hé bien alors, c’est simple : je me définis comme un homme de lettres tout à fait content de lui-même.

Vous pensez que le mariage de Gordon a tué des espoirs que j’aurais entretenus envers Vivian Buchanan ? Nenni, je n’envie pas du tout les joies matrimoniales que récolte Gordon. Je n’aurais pas été en mesure de combler Vivian à ce chapitre, enfin, je le pense. L’amour platonique sera probablement mon lot, ors, cela ne m’afflige nullement, je vous assure. Au contraire, je pense m’épanouir dans cette forme d’affection, que je vis essentiellement au travers de ma correspondance avec votre amie Seonnag. Par sa force, le sentiment que cette dame m’inspire est aussi inexplicable qu’à sens unique. Mais, n’est-ce pas le propre du grand amour que de n’être pas partagé ? Tous les troubadours ne chantent que cette vérité. En fait, l’irrégularité des réponses aux lettres que j’adresse à dame Seonnag témoigne éloquemment de la neutralité de son cœur. Pourtant, je ne puis m’empêcher de lui écrire et lui réécrire de nouveau. J’essaie seulement de retenir ma passion afin qu’elle ne devienne pas importune et encombrante pour la lectrice.

Par la correspondance soutenue avec votre amie d’Aberdeen, dont vous partagez des bribes avec mère, je découvre un peu ce qu’elle vit sur le plan amoureux. Il me plait infiniment d’imaginer John Lamont en personnage de roman, tel un soupirant, sombre et exigeant, mais incontestablement attirant pour une dame désillusionnée… J’espère ne pas vous offusquer ou blesser en parlant de dame Seonnag en ces termes. Dans les rares propos personnels glanés au fil de ses courtes missives, j’ai saisi sa quête d’amour sans cesse contrariée par la rencontre d’hommes qui ont tout le potentiel de la ferveur amoureuse sans en avoir la substance. Alors que l’âme délicate de dame Seonnag a un tel besoin de communion intime, à mon avis.

Pardonnez mon épanchement épistolaire. Vous connaissez bien mieux que moi dame Seonnag et savez probablement le genre d’homme qui lui conviendrait comme époux. Car il s’agit bien de la recherche d’un époux, que son entreprise mondaine en cours. C’est du moins ce qu’elle a avoué à mère, le mois dernier, peu avant l’accident. «Je suis lasse des tocades et des passades amoureuses nées de mes sorties dans la bonne société. Je veux céans trouver un mari sérieux, capable de bien faire vivre la famille que nous nous donnerons», écrit-elle. Ici, je dois reconnaître que John Lamont représente admirablement bien le modèle de mari recherché par l’esprit pratique de votre amie. Plaise au Ciel que la sensibilité de dame Seonnag sera aussi contentée que son esprit pratique dans son futur choix matrimonial.

Je termine là-dessus, chère dame Gunelle, en espérant ne pas trop vous ennuyer avec mes idées sur votre amie. Mère vous embrasse tendrement et se réjouit par avance de votre prochaine lettre. Pour ma part, je vous autorise à penser à moi comme à un homme bienheureux. Je vous baise la main avec une profonde affection.

Votre cousin dévoué,

Taskill Glen

 

 

Gunelle
Gunelle à Seonnag

Château de Mallaig, quinzième jour d’octobre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Seonnag Forbes, Maison de Maître Forbes, Aberdeen.

 

Chère amie,

Je m’en veux sincèrement de t’avoir alarmée au sujet de ma grossesse dans ma dernière lettre, car tout va bien. Les saignements ont complètement cessé et j’ai recommencé à bien m’alimenter. J’ai même beaucoup d’appétit. Cependant, je conserve une inquiétude légitime face à l’accouchement qui pourrait survenir plus tôt que prévu, car cela semble certain que je porte des jumeaux. La sage-femme l’a confirmé la semaine dernière. Inutile de me faire du mouron à l’avance. Ça ne m’aiderait en aucune façon. Laissons donc cela pour parler des tergiversations de messire Lamont.

En fait, chère amie, je me questionne réellement sur ses intentions à ton endroit. Pourquoi un honnête homme comme lui tient-il des discours aussi distants avec toi tout en démontrant une sérieuse assiduité dans vos rencontres ? À l’évidence, messire Lamont attend d’être sûr avant de se déclarer. Rien dans les propos que tu rapportes me porte à croire qu’il éprouve pour toi autre chose que de l’estime. Ce n’est pas négligeable, j’en conviens. Bien des unions arrangées ne reposent même pas sur ce sentiment. Or, il me semble tu n’es pas contrainte à épouser le choix paternel. Ton père ne t’impose rien dans cette affaire, si ?

Certes, John Lamont est un excellent parti. Tu fais suffisamment l’éloge de sa position et de ses biens dans tes lettres pour laisser entendre que ces atouts comptent pour toi. À la rigueur, la sobriété que tu lui reconnais et soulignes à grand trait plaide efficacement en sa faveur.  Je veux bien le croire, mais sauras-tu vraiment t’accommoder d’un caractère aussi austère chez ton compagnon de vie ? Ma très chère amie, permets-moi d’en douter. Qu’advient-il de l’amour auquel tu aspires depuis si longtemps ? Es-tu prête à confiner ce sentiment dans le secret de ton cœur et à le vivre dans un accomplissement immatériel, comme le fait Taskill, platoniquement et par écrit ? Excuse-moi de te confier mes doutes si franchement, mais je réponds à ta demande de donner un avis loyal et direct sur le sujet.

Ceci dit, passons aux amours de Margaret, dont tu t’enquiers.  Tu l’auras compris, son amourette avec Robbie l’a définitivement refroidie par rapport à la passion amoureuse. Tant que Margaret sera au service de la reine, je crois que son cœur demeurera en latence. Depuis la naissance de la cinquième princesse, la petite Jeanne, Margaret a retrouvé sa place prédominante dans le cercle des dames de compagnie de notre souveraine. « Sa majesté compte sur moi plus que jamais pour palier à son manque d’avenant en société. Son inaptitude à donner un héritier mâle au royaume lui fait croire à la perte de l’amour du roi. Je m’applique évidemment à lui enlever de telles pensées, qu’elle me livre en privé. Il en résulte que la reine m’utilise régulièrement pour établir les premiers contacts avec certains dignitaires plus sensibles aux humeurs de la cour, ce qui me va à ravir », m’écrivait-elle au début du mois.

Je la croirais volontiers guérie de mon frère si elle ne m’avait rien dit au sujet de l’idylle entre lui et une suivante de la reine, Ishbel de Kinross. Le comportement osé des tourtereaux commence à l’émouvoir et elle doit souvent intervenir pour les éloigner l’un de l’autre, à la demande de la reine. Imagine combien cela doit être mortifiant pour Margaret ! Je lui ai promis de l’aider en écrivant à Robbie pour le raisonner. Je l’ai fait et je suis en attente d’une réponse, qui ne viendra peut-être pas, soyons réalistes. Du moins aurai-je la consolation d’avoir essayé de modérer mon frère dans les transports amoureux si douloureux aux yeux de mon amie et si dangereux pour sa propre position de troubadour attitré.

En terminant, voici quelques nouvelles de Glenfinnan, comme tu le souhaites. Ma tante Rosalind se remet lentement de la chute qui l’a précipitée dans un état d’apathie. Elle a recouvré la parole et un peu de mobilité dans les bras et les mains. Taskill me rassure dans chacune de ses lettres, mais je devine que ma tante chérie s’est énormément affaiblie et qu’elle s’en va doucement rejoindre son cher Griogair. Quelle tristesse ! Mon envie de la revoir m’assaille chaque matin et me fait espérer en ma délivrance prochaine. Combien je voudrais me rendre à Glenfinnan pour serrer ses mains fines et ridées entre les miennes chaudes et tendres !

En ce qui a trait à Gordon et Vivian, il y a peu de choses à dire et encore moins à annoncer. Pas de grossesse à l’horizon. Mon cousin Raonall semble traverser une période difficile à la tête du domaine. On le retrouve souvent ivre et il s’adonnerait aux jeux de hasard. Contracte-t-il des dettes ? C’est permis de le croire, du moins Iain s’en persuade. Heureusement que tante Rosalind ignore la déconvenue de son aîné. Taskill y veille étroitement en filtrant toute information à ce sujet. Merveilleux homme et cousin que ce Taskill ! En voilà un qui fait honneur à son rang et à sa sensibilité. Figure-toi qu’il s’inquiète de t’importuner en t’écrivant sur un ton trop grandiloquent. Je lui ai dit qu’il n’en était rien et que tu appréciais ses lettres. Dis-moi que j’ai correctement répondu, chère Seonnag.

Sur ce, je te laisse. Ma grande fille vient me raconter sa journée de classe. Elle a son petit air résolu et j’ai hâte d’entendre ses récriminations.

Je t’embrasse bien aimablement et te recommande à Dieu dans mes prières.

Gunelle Keith, ton amie de toujours.

 


 

Seonnag Forbes
Seonnag À Gunelle

Le dixième jour de novembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Chère amie et confidente,

L’insistance que je décèle dans ta lettre pour m’amener à te parler de ma correspondance avec Taskill Glen m’amuse extrêmement.  Que veux-tu entendre de ma part ? Que ton cousin est un poète exceptionnel ? Oui, je le concède, il l’est : ses lettres sont admirablement composées. Que Taskill Glen est doté d’une sensibilité et élégance rares ? Assurément ! Pour peu, je le croirais réellement épris. Il s’adresse à moi en des termes si flatteurs et si passionnés que je pourrais aisément être conquise et tomber sous ce charme particulier qu’il a, empreint de délicatesse et de franchise. Mais je ne le suis pas, au risque de te décevoir. Rassure-toi cependant, je ne profite pas de son penchant pour me jouer de ses sentiments. Je ne réponds qu’à une lettre sur deux, et toujours d’une manière courtoise et distante. D’ailleurs, je prends des leçons de John Lamont dans ce domaine. De la pondération, de la retenue, du tact. Voilà la combinaison de sentiments neutres qui fait recette auprès des pères à la recherche d’un époux à leur aînée.

Ah, Gunelle, on ne saurait ignorer le poids de messire mon père dans mon affaire ! Présentement, il prépare la venue de mon frère Evans à la guilde des drapiers, car il envisage de lui céder son poste. Mais auparavant, père doit négocier l’acceptation de son successeur au conseil. En cela, il compte sur l’appui de John Lamont, qui en retour comptera sur lui pour soutenir sa candidature à l’office de président de la guilde, en avril prochain. Calcul que tout cela ! Pour l’instant, chacun ménage les intérêts de l’un et de l’autre, si bien que je n’arrive pas à évaluer mon propre poids dans l’avenir matrimonial de messire John Lamont.

Ô Dieu, je sens que je vais sortir de mes gonds très bientôt ! Suffit les rendez-vous publics et les conversations ronflantes d’indifférence polie. Il me faut absolument des soupirs, des œillades, des frôlements de mains et des baisers volés. Il me faut surtout des mots d’amour, des compliments, des déclarations, des promesses ardentes. Si je m’écoutais, je refilerais à messire Lamont quelques lettres de Taskill Glen pour qu’il s’en inspire ! Ne t’affole pas Gunelle, tu sais bien que je ne ferai jamais cela !

Je te laisse là-dessus car je brûle d’impatience et je n’ai plus la tête à rédiger. Pardonne-moi de te bousculer ainsi. Mes vœux les plus doux t’accompagnent dans la dernière étape de ta grossesse. Dieu te garde dans Sa paix salvatrice. Salue bien Iain et Ceit de ma part.

Ton amie nerveuse qui fulmine, Seonnag Forbes.

 

 

Gunelle
Gunelle à Taskill

Château de Mallaig, vingt-huitième jour de novembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Taskill Glen, Château de Glenfinnan.

 

Cher cousin,

Comme je l’avais promis à votre mère dans notre dernier échange, je prends la plume pour vous annoncer le retour au château de Tòmas après sa mission à Perth. Son équipage a passé le pont-levis hier, à la tombée du jour. Et tel que pressenti dans la dernière lettre de Margaret Murray, damoiselle Ishbel de Kinross était dans son escorte.

Dix jours à peine me séparent de la naissance des jumeaux, mais ma condition est si bonne que j’ai été en mesure de descendre dans la grand-salle pour accueillir la dame de compagnie de la reine. Ce qu’elle semble avoir apprécié au plus haut point. Je réserve pour une autre lettre un jugement élaboré sur la damoiselle. Cependant, mes premières impressions sont favorables. Par contre, Iain et moi savons que Tòmas a trouvé Ishbel de Kinross odieuse durant tout le voyage, mais son sentiment est probablement altéré par la perspective d’un mariage arrangé entre lui et elle.

La lettre d’introduction dont la reine a muni sa suivante est assez explicite à ce sujet : « Dame Ishbel de Kinross est enceinte et doit s’éloigner de la cour jusqu’à sa délivrance. La discrétion absolue doit entourer le motif qui l’amène à Mallaig, car le baron de Kinross exigera un mariage avec le responsable de la situation, exigence que nous ne tolérerons pas. La version officielle sera donc que je vous prête Dame Ishbel pour animer votre chambre des dames durant vos relevailles et jusqu’au printemps. Nous serions parfaitement satisfaits si Dame Ishbel nous revenait à la cour au bras d’un époux digne de son rang et de nos généreuses faveurs. » Ainsi, la reine sollicite notre maison pour trouver à sa problématique suivante un époux dans la bonne société des Highlands. Nul besoin d’être bien fin pour lire entre les lignes que cet époux devrait être avantageusement un MacNèil. Qui d’autre que Tòmas pourrait endosser ce rôle, pensez-vous ?

Iain est évidemment enchanté de pouvoir accommoder la maison royale en agençant une alliance avec la sienne. Il estime que les retombées pour le clan seraient très fructueuses sur le plan stratégique si Tòmas appartenait à la maison royale. Je ne puis me prononcer sur ce point, mais je puis dire que Tòmas est sûrement déterminé à se battre bec et ongles pour garder son autonomie en matière de mariage. Vous savez que ma servante Jenny et lui vivent une idylle depuis longtemps. Où le conflit qui se profile nous mènera-t-il; quelle position dois-je adopter; quelles sont les espérances d’Ishbel de Kinross; comment Mallaig sortira-t-il de cet épisode délicat ? Je n’en sais rien et cela m’exaspère déjà. Ô combien l’avis de votre mère m’aiderait en cette heure, cher Taskill !

J’ai tant à faire et à diriger que je me vois obligée de conclure rapidement ce pli. Je ne pourrais pas le faire sans avoir donné des nouvelles de Seonnag, qui m’a écrit pour me féliciter de la naissance des bessons. Suite à une indiscrétion de ses sœurs, messire Forbes a eu en mains vos lettres. Seonnag se reproche de n’avoir pas mis votre correspondance à l’abri des regards fouineurs de ses deux cadettes. « J’aurais dû les détruire au fur et à mesure que je les recevais et lisais. C’était ma première idée. Mais ces lettres sont si bien écrites et j’éprouvais un tel plaisir à les relire que je ne me suis jamais résignée à les brûler », m’écrit-elle. Pour l’instant, son père les lui a confisquées, refuse qu’elle sorte de la maison et surveille son courrier. Messire Lamont aurait définitivement pris ses distances et ses jeunes sœurs ne lui parlent plus du tout. Seonnag est enfermée dans une telle colère qu’elle envisage de passer à Mallaig les jours entourant la fête de la Nativité. J’espère qu’elle va retrouver ses esprits avant cela. Je lui ai évidemment fait l’invitation attendue tout en espérant qu’elle ne viendra pas ici le mois prochain. Avec Ishbel de Kinross dans la place, Jenny aux abois et Tòmas en rogne, je ne me sens pas capable de gérer des tensions additionnelles. Rien que d’y penser, je m’abîme en accablement.

Allons ! Que tante Rosalind ne s’inquiète surtout pas ! Je n’ai pas à me plaindre du déroulement de mes relevailles, car je suis admirablement secondée par ma suite et par ma grande fille Ceit remplie d’attentions pour ses «bébés bessons», comme elle appelle ses deux nouveaux petits frères. Dire que me voilà désormais mère de quatre enfants et que tous se portent bien ! Le Ciel est témoin de mon allégresse. Dites-le bien à ma chère tante, cher Taskill.

Sachez que je prie tous les jours pour sa santé et pour votre bonheur. Tous les deux, vous n’êtes jamais bien loin dans mes pensées. Oh, j’ai déjà grand hâte de vous lire ! Je vous serre la main avec ferveur et j’embrasse les joues de votre mère avec tendresse.

Votre cousine Gunelle Keith

 


 

Taskill
Taskill À Gunelle

Le deuxième jour de décembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Chère dame Gunelle,

Vos prières sont certainement entendues, et comment en serait-il autrement, vous qui êtes si bonne envers autrui ? Grâce à elles, j’en suis convaincu, mère a repris du mieux, surtout au niveau de la parole. Désormais, elle s’exprime tout à fait distinctement, ce qui facilite des visites fréquentes dans sa chambre. Mis à part Raonall, que j’essaie de garder éloigné quand il n’est pas en état de converser, les membres de la famille se relaient maintenant pour assurer une présence quotidienne de l’un ou de l’autre auprès d’elle. Du coup, mère a retrouvé son dynamisme d’antan et pousse des remarques fines et pertinentes sur chacun. Je m’en délecte.

Nous avons abondamment commenté votre lettre annonçant le retour de mission de cousin Tòmas. Nous croyions qu’il avait seulement le mandat de représenter Iain à l’inauguration de la Chartreuse de Perth par le roi, le 16 novembre. La demande de la reine est donc venue se superposer à sa mission initiale. Avec dame Ishbel de Kinross dans son escorte, nous comprenons maintenant pourquoi son équipage ne s’est pas arrêté à Glenfinnan, comme il a l’habitude de faire lorsqu’il revient de la maison royale.

Comme vous devez vous y attendre, mère veut absolument découvrir le nom de celui qui a engrossé la damoiselle. Elle suppose que vous l’apprendrez aisément par votre amie Margaret Murray, si ce n’est pas de la bouche même de l’intéressée. Vous la connaissez, le sujet des amours contrariées la passionne et elle n’aura de cesse de me dicter des billets pour vous tant que sa curiosité ne sera satisfaite. Elle vous assure qu’il est inutile de vous morfondre avec le problème du mariage arrangé avec Tòmas ou avec un autre, en ce moment. Voilà ce qu’elle dit en parlant de vous : « Cette chère enfant a tendance à tout assumer dans ce château, même et surtout les difficultés qui ne la concernent pas. Si cela se trouve, Dame Ishbel va perdre l’enfant ou tombera en amour avec quelqu’un d’autre que Tòmas. » Pour ma part, je crois que mère a raison concernant votre souci pour la situation matrimoniale de la damoiselle. Nous avons hâte que vous la connaissiez mieux et que vous partagiez vos impressions avec nous.

Dans votre lettre, vos intentions de prières se portent également sur moi. J’ose croire que c’est grâce à celles-ci, pour mon bonheur, que votre amie Seonnag est privée de son prétendant actuel. Mon amour et mon espoir, tenaces comme des braises sous la cendre, s’en trouvent ravivés. Je vous remercie de m’avoir rapporté le fait que mes lettres ont charmé Dame Seonnag au point qu’elle les conservât pour les relire. Rien ne pouvait encourager mon cœur plus que cet aveu.  

À moins de nous être trompés, mère et moi, nous percevons dans votre lettre un appel à vous dispenser de recevoir dame Seonnag à Mallaig en la voyant invitée à Glenfinnan. Elle n’a pas répondu à ma dernière lettre et, avec ce que vous m’apprenez sur la surveillance dont son courrier fait l’objet, elle ne m’en enverra pas ni ne pourra en recevoir de moi. Évidemment, l’interdiction d’écrire pourrait tout autant s’étendre à vous, mais mère et moi ne le pensons pas. Aussi, ayez l’amabilité de transmettre à votre amie l’invitation à Glenfinnan que mère lui formule officiellement. Précisez bien l’immense plaisir qu’elle ferait à mère si elle acceptait de venir lui tenir compagnie cet hiver.

Vous pourrez ajouter, qu’à la demande de Raonall, nous serons bientôt privés de la présence au château de Gordon et de Vivian qui s’apprêtent à investir le domaine périclitant d’un vieux laird récemment décédé. Je crois qu’en fait, Gordon devient de facto le nouveau laird sur ce fief. Dame Seonnag sera peut-être sensible au fait que mère avait en Vivian une dame de compagnie qu’elle perd.

Mère a confiance que vous trouverez les mots justes pour que son souhait d’avoir dame Seonnag auprès d’elle soit exaucé. Bien sûr, je partage ce souhait avec ardeur, avec émotion, avec un fol espoir. Si seulement Maître Forbes ne s’avise pas de faire obstacle au projet…

Je vous en conjure, continuez de prier pour nous, comme mère et moi le faisons pour vous et pour tous les vôtres au château chéri de Mallaig.

Votre cousin dévoué,

Taskill Glen