La correspondance de Dame Gunelle - Troisième partie

Écosse 1429

Le triangle de lettres

 

Gunelle
Gunelle À Taskill

Château de Mallaig, vingt-deuxième jour de septembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Taskill Glen, Château de Glenfinnan.

 

Cher cousin,

Permettez que je loue votre bonté d’âme pour vous être mis au service épistolaire de votre mère. Comme vous devez vous douter, tante Rosalind occupe toutes mes pensées depuis son accident au début du mois. Son état de paralysie complète me désole et m’inquiète, mais ma pénible grossesse m’empêche de faire une visite à Glenfinnan, laquelle me rassurerait et réconforterait ma tante. De ne plus pouvoir communiquer, ni oralement ni par écrit, doit être insupportable pour votre brave mère. Merci de l’avoir compris et d’y remédier avec autant de patience et de délicatesse en m’écrivant en son nom.

Avant de vous transmettre mes propres interrogations, je réponds immédiatement à celles que tante Rosalind a réussi à vous formuler, dans l’ordre où vous me les présentez.

Comme je l’ai dit, ma grossesse s’avère plus compliquée que la précédente. Le médecin me recommande le lit à la suite de pertes sanguines et la sage-femme croit que j’attends des bessons. Cet avis m’effare, mais j’essaie de ne pas le laisser voir. Sinon, je me porte assez bien et il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Ma grande fille Ceit a commencé ses classes avec notre précepteur. Il est trop tôt pour savoir si elle sera une élève studieuse, mais elle démontre beaucoup d’intérêt pour ce qu’on lui enseigne. Le tout sera d’arriver à alimenter sa soif de connaissances suffisamment pour qu’elle consente à s’appliquer à lire et à écrire. Il faut qu’elle persévère au moins pour acquérir cela.

Mon petit Baltair, que la mobilisation de sa sœur en classe et mon retrait pour repos désorientent, est devenu très turbulent et sa nourrice peine à le surveiller. Heureusement, l’écuyer de mon mari s’est pris d’affection pour mon fils et il accepte très souvent de le prendre à l’écurie avec lui, ce qui soulage d’autant la nourrice éreintée. Le jeune Baltair est comme son père : s’il ne s’active pas efficacement, il dérange grandement.

Actuellement, vos cousins Iain et Tòmas terminent la tournée de nos fiefs sur la péninsule et ils affirment que les troupeaux ont prospéré et que les récoltes sont bonnes, comme probablement celles sur vos terres de Glenfinnan. C’est une grande consolation pour le clan MacNèil qui a souffert de disette à l’hiver dernier. Je crois que mon état de santé rend mon mari soucieux, mais il m’épargne ses sautes d’humeur. Je lui en suis reconnaissante, tout en m’inquiétant pour les pauvres habitants du château qui subissent ses foudres fréquentes, mais passagères. D’autre part, les amours de Tòmas avec ma servante Jenny n’affichent rien qui soit digne de mention. Je sais décevoir votre mère avec ce constat, mais je n’ai pas observé d’amélioration dans leurs rapports. En outre, ni l’un ni l’autre ne me font de confidences. Je vais tenter d’en obtenir de Jenny à la prochaine occasion et je vous les partagerai.

Cependant, du côté de mon amie Seonnag, il semble qu’il y ait davantage à dire au chapitre des élans romanesques. Comprenant que la correspondance de votre mère avec celle-ci subit un ralentissement, alors que la mienne avec Seonnag s’intensifie, il est tout à fait naturel pour moi de vous livrer mes impressions sur cette nouvelle affaire de cœur. Mon amie semble être courtisée par messire John Lamont, ou du moins, se voient-ils régulièrement depuis quelques semaines. Messire Lamont fait-il une cour en bonne et due forme ? Cela n’est pas clair. Par son enthousiasme et son admiration pour le drapier, Seonnag s’investit affectivement lors de leurs rencontres, mais récolte-t-elle la réciproque ? Une petite phrase de Seonnag dans sa dernière missive me fait douter : «Voyant le peu d’intérêt que messire Lamont porte aux lectures et décelant sa réticence face au savoir des femmes, j’ai un peu mis en veilleuse ce côté de ma personnalité…» Voilà qui ne ressemble guère à Seonnag. Qu’importe ! Que ma tendre amie soit heureuse est mon seul souci. Si cette idylle lui procure joies et délectations, je m’en réjouis.

Le lieutenant Lennox et dame Angusina relèvent d’une fièvre infectieuse qui n’a épargné que la petite Sorcha à Loch Morar. Tout leur personnel en a été atteint, mais la maladie n’a causé aucun décès, fort heureusement. Là-bas aussi, on s’inquiète de la santé de votre mère suite à sa chute et je réussis à les rassurer du mieux que je peux.

Si je ne poursuivais pas ma correspondance avec mon amie Margaret Murray, je n’aurais aucune nouvelle de la reine, celle-ci ayant cessé de m’écrire. Margaret me dit que notre souveraine arrive au terme de sa cinquième grossesse et qu’elle a pratiquement perdu tout espoir de donner naissance à un garçon. Il semble que la vie à la cour soit devenue bien morose, ce qui affecte beaucoup l’humeur de mon amie. Selon ses dires, Margaret se désespère chaque jour devant le spectacle de la félicité amoureuse de mon frère avec une dame de compagnie de la reine. Je ne sais pas si Margaret exagère en parlant de ce béguin, car le même interdit de la reine planera sur cette liaison et empêchera Robbie de s’aventurer bien loin dans un engagement sérieux. Comme mon frère n’a pas répondu à ma dernière lettre, je ne connais pas la profondeur de ses sentiments pour la dite dame. Encore une fois, s’il y avait des développements dans cette idylle, je vous en ferai part.

Maintenant, cher Taskill, au-delà du compte-rendu que vous me faites sur l’état de santé de tante Rosalind, parlez-moi de vous. J’ai cru comprendre que Vivian ne joue plus le même rôle qu’avant son mariage auprès de votre mère. Est-ce à dire que vous la remplacez ? Vous semblez passer plusieurs heures en compagnie de ma tante, à lui faire la lecture et à rédiger sa correspondance. Que devenez-vous vraiment ? Le mariage de Gordon avec Vivian vous a-t-il affligé ? Continuez-vous à écrire pour vous-mêmes, des textes lyriques très beaux, à ce que m’a dit votre mère ?

Cher cousin, surtout, ne voyez pas d’indiscrétion dans mes questions. Elles sont sincères et dénuées de curiosité malsaine, car je vous apprécie beaucoup et il me ferait très plaisir de penser à vous comme à un homme bienheureux.

Votre cousine attentionnée, Gunelle Keith

 


 

Taskill
Taskill À Gunelle

Le trentième jour de septembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Chère dame Gunelle,

Votre admiration me touche, bien qu’elle ne soit pas tant méritée. Assister ma mère dans sa correspondance avec vous est non seulement un bonheur pour moi, mais c’est aussi un devoir filial qui me procure une grande satisfaction. J’ai toujours été un fils attentif pour dame Rosalind, malgré mon état déficient. Maintenant que le sort a échangé les rôles entre l’aidante et l’infirme, je trouve de la paix et du réconfort à ma situation. Enfin un lieu de ma vie d’adulte où je puis donner généreusement !

Ayant moi-même eu longtemps de la difficulté à m’exprimer oralement, j’ai développé beaucoup de patience à écouter autrui et un succès non négligeable à saisir son discours. En outre, mère a fait du progrès dans le recouvrement de la mobilité de son visage. Il est moins crispé et son élocution est meilleure, de semaine en semaine.

Cette amélioration de sa santé n’a malheureusement pas suscité beaucoup d’émoi dans la famille. Je suis pratiquement le seul à lui faire encore des visites quotidiennes. Curieusement, nous n’en sommes désappointés ni l’un ni l’autre. Je me délecte de nos tête-à-tête à voix feutrée dans l’alcôve de sa chambre. Et mère de même. Comme elle se fatigue très vite, elle n’a pas l’attention nécessaire pour soutenir de longues conversations au sujet du domaine avec Raonall; pour écouter les doléances domestiques de sa bru; pour endurer les bavardages de Vivian ou pour capter l’attention de ses petites-filles, lorsque la nourrice les lui amène. En ma présence, un doux silence peut s’installer. Il arrive parfois qu’elle s’assoupisse au milieu de notre entretien et je la regarde dormir avec tendresse. Je roule alors mon fauteuil près de l’écritoire, je relis de vieilles missives et je leur imagine des réponses. Mère insiste pour que je prenne connaissance d’absolument tout son courrier. Ainsi, je lis souvent des lettres que vous lui avez écrites ou celles de dame Seonnag Forbes.

Ici, je dois confesser que je puise dans vos missives, une moisson de sujets et de réflexions pour mes propres écrits. Lyriques ou poétiques ? Je ne suis pas bon juge de cet aspect. Réguliers et abondants ? Certes ! Ah, chère cousine, il se fait une telle consommation d’encre et de papier à Glenfinnan que cela va certainement nous conduire à la ruine ! Vous vous inquiétez de ce que je deviens ? Hé bien alors, c’est simple : je me définis comme un homme de lettres tout à fait content de lui-même.

Vous pensez que le mariage de Gordon a tué des espoirs que j’aurais entretenus envers Vivian Buchanan ? Nenni, je n’envie pas du tout les joies matrimoniales que récolte Gordon. Je n’aurais pas été en mesure de combler Vivian à ce chapitre, enfin, je le pense. L’amour platonique sera probablement mon lot, ors, cela ne m’afflige nullement, je vous assure. Au contraire, je pense m’épanouir dans cette forme d’affection, que je vis essentiellement au travers de ma correspondance avec votre amie Seonnag. Par sa force, le sentiment que cette dame m’inspire est aussi inexplicable qu’à sens unique. Mais, n’est-ce pas le propre du grand amour que de n’être pas partagé ? Tous les troubadours ne chantent que cette vérité. En fait, l’irrégularité des réponses aux lettres que j’adresse à dame Seonnag témoigne éloquemment de la neutralité de son cœur. Pourtant, je ne puis m’empêcher de lui écrire et lui réécrire de nouveau. J’essaie seulement de retenir ma passion afin qu’elle ne devienne pas importune et encombrante pour la lectrice.

Par la correspondance soutenue avec votre amie d’Aberdeen, dont vous partagez des bribes avec mère, je découvre un peu ce qu’elle vit sur le plan amoureux. Il me plait infiniment d’imaginer John Lamont en personnage de roman, tel un soupirant, sombre et exigeant, mais incontestablement attirant pour une dame désillusionnée… J’espère ne pas vous offusquer ou blesser en parlant de dame Seonnag en ces termes. Dans les rares propos personnels glanés au fil de ses courtes missives, j’ai saisi sa quête d’amour sans cesse contrariée par la rencontre d’hommes qui ont tout le potentiel de la ferveur amoureuse sans en avoir la substance. Alors que l’âme délicate de dame Seonnag a un tel besoin de communion intime, à mon avis.

Pardonnez mon épanchement épistolaire. Vous connaissez bien mieux que moi dame Seonnag et savez probablement le genre d’homme qui lui conviendrait comme époux. Car il s’agit bien de la recherche d’un époux, que son entreprise mondaine en cours. C’est du moins ce qu’elle a avoué à mère, le mois dernier, peu avant l’accident. «Je suis lasse des tocades et des passades amoureuses nées de mes sorties dans la bonne société. Je veux céans trouver un mari sérieux, capable de bien faire vivre la famille que nous nous donnerons», écrit-elle. Ici, je dois reconnaître que John Lamont représente admirablement bien le modèle de mari recherché par l’esprit pratique de votre amie. Plaise au Ciel que la sensibilité de dame Seonnag sera aussi contentée que son esprit pratique dans son futur choix matrimonial.

Je termine là-dessus, chère dame Gunelle, en espérant ne pas trop vous ennuyer avec mes idées sur votre amie. Mère vous embrasse tendrement et se réjouit par avance de votre prochaine lettre. Pour ma part, je vous autorise à penser à moi comme à un homme bienheureux. Je vous baise la main avec une profonde affection.

Votre cousin dévoué,

Taskill Glen

 

 

Gunelle
Gunelle à Seonnag

Château de Mallaig, quinzième jour d’octobre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Seonnag Forbes, Maison de Maître Forbes, Aberdeen.

 

Chère amie,

Je m’en veux sincèrement de t’avoir alarmée au sujet de ma grossesse dans ma dernière lettre, car tout va bien. Les saignements ont complètement cessé et j’ai recommencé à bien m’alimenter. J’ai même beaucoup d’appétit. Cependant, je conserve une inquiétude légitime face à l’accouchement qui pourrait survenir plus tôt que prévu, car cela semble certain que je porte des jumeaux. La sage-femme l’a confirmé la semaine dernière. Inutile de me faire du mouron à l’avance. Ça ne m’aiderait en aucune façon. Laissons donc cela pour parler des tergiversations de messire Lamont.

En fait, chère amie, je me questionne réellement sur ses intentions à ton endroit. Pourquoi un honnête homme comme lui tient-il des discours aussi distants avec toi tout en démontrant une sérieuse assiduité dans vos rencontres ? À l’évidence, messire Lamont attend d’être sûr avant de se déclarer. Rien dans les propos que tu rapportes me porte à croire qu’il éprouve pour toi autre chose que de l’estime. Ce n’est pas négligeable, j’en conviens. Bien des unions arrangées ne reposent même pas sur ce sentiment. Or, il me semble tu n’es pas contrainte à épouser le choix paternel. Ton père ne t’impose rien dans cette affaire, si ?

Certes, John Lamont est un excellent parti. Tu fais suffisamment l’éloge de sa position et de ses biens dans tes lettres pour laisser entendre que ces atouts comptent pour toi. À la rigueur, la sobriété que tu lui reconnais et soulignes à grand trait plaide efficacement en sa faveur.  Je veux bien le croire, mais sauras-tu vraiment t’accommoder d’un caractère aussi austère chez ton compagnon de vie ? Ma très chère amie, permets-moi d’en douter. Qu’advient-il de l’amour auquel tu aspires depuis si longtemps ? Es-tu prête à confiner ce sentiment dans le secret de ton cœur et à le vivre dans un accomplissement immatériel, comme le fait Taskill, platoniquement et par écrit ? Excuse-moi de te confier mes doutes si franchement, mais je réponds à ta demande de donner un avis loyal et direct sur le sujet.

Ceci dit, passons aux amours de Margaret, dont tu t’enquiers.  Tu l’auras compris, son amourette avec Robbie l’a définitivement refroidie par rapport à la passion amoureuse. Tant que Margaret sera au service de la reine, je crois que son cœur demeurera en latence. Depuis la naissance de la cinquième princesse, la petite Jeanne, Margaret a retrouvé sa place prédominante dans le cercle des dames de compagnie de notre souveraine. « Sa majesté compte sur moi plus que jamais pour palier à son manque d’avenant en société. Son inaptitude à donner un héritier mâle au royaume lui fait croire à la perte de l’amour du roi. Je m’applique évidemment à lui enlever de telles pensées, qu’elle me livre en privé. Il en résulte que la reine m’utilise régulièrement pour établir les premiers contacts avec certains dignitaires plus sensibles aux humeurs de la cour, ce qui me va à ravir », m’écrivait-elle au début du mois.

Je la croirais volontiers guérie de mon frère si elle ne m’avait rien dit au sujet de l’idylle entre lui et une suivante de la reine, Ishbel de Kinross. Le comportement osé des tourtereaux commence à l’émouvoir et elle doit souvent intervenir pour les éloigner l’un de l’autre, à la demande de la reine. Imagine combien cela doit être mortifiant pour Margaret ! Je lui ai promis de l’aider en écrivant à Robbie pour le raisonner. Je l’ai fait et je suis en attente d’une réponse, qui ne viendra peut-être pas, soyons réalistes. Du moins aurai-je la consolation d’avoir essayé de modérer mon frère dans les transports amoureux si douloureux aux yeux de mon amie et si dangereux pour sa propre position de troubadour attitré.

En terminant, voici quelques nouvelles de Glenfinnan, comme tu le souhaites. Ma tante Rosalind se remet lentement de la chute qui l’a précipitée dans un état d’apathie. Elle a recouvré la parole et un peu de mobilité dans les bras et les mains. Taskill me rassure dans chacune de ses lettres, mais je devine que ma tante chérie s’est énormément affaiblie et qu’elle s’en va doucement rejoindre son cher Griogair. Quelle tristesse ! Mon envie de la revoir m’assaille chaque matin et me fait espérer en ma délivrance prochaine. Combien je voudrais me rendre à Glenfinnan pour serrer ses mains fines et ridées entre les miennes chaudes et tendres !

En ce qui a trait à Gordon et Vivian, il y a peu de choses à dire et encore moins à annoncer. Pas de grossesse à l’horizon. Mon cousin Raonall semble traverser une période difficile à la tête du domaine. On le retrouve souvent ivre et il s’adonnerait aux jeux de hasard. Contracte-t-il des dettes ? C’est permis de le croire, du moins Iain s’en persuade. Heureusement que tante Rosalind ignore la déconvenue de son aîné. Taskill y veille étroitement en filtrant toute information à ce sujet. Merveilleux homme et cousin que ce Taskill ! En voilà un qui fait honneur à son rang et à sa sensibilité. Figure-toi qu’il s’inquiète de t’importuner en t’écrivant sur un ton trop grandiloquent. Je lui ai dit qu’il n’en était rien et que tu appréciais ses lettres. Dis-moi que j’ai correctement répondu, chère Seonnag.

Sur ce, je te laisse. Ma grande fille vient me raconter sa journée de classe. Elle a son petit air résolu et j’ai hâte d’entendre ses récriminations.

Je t’embrasse bien aimablement et te recommande à Dieu dans mes prières.

Gunelle Keith, ton amie de toujours.

 


 

Seonnag Forbes
Seonnag À Gunelle

Le dixième jour de novembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Chère amie et confidente,

L’insistance que je décèle dans ta lettre pour m’amener à te parler de ma correspondance avec Taskill Glen m’amuse extrêmement.  Que veux-tu entendre de ma part ? Que ton cousin est un poète exceptionnel ? Oui, je le concède, il l’est : ses lettres sont admirablement composées. Que Taskill Glen est doté d’une sensibilité et élégance rares ? Assurément ! Pour peu, je le croirais réellement épris. Il s’adresse à moi en des termes si flatteurs et si passionnés que je pourrais aisément être conquise et tomber sous ce charme particulier qu’il a, empreint de délicatesse et de franchise. Mais je ne le suis pas, au risque de te décevoir. Rassure-toi cependant, je ne profite pas de son penchant pour me jouer de ses sentiments. Je ne réponds qu’à une lettre sur deux, et toujours d’une manière courtoise et distante. D’ailleurs, je prends des leçons de John Lamont dans ce domaine. De la pondération, de la retenue, du tact. Voilà la combinaison de sentiments neutres qui fait recette auprès des pères à la recherche d’un époux à leur aînée.

Ah, Gunelle, on ne saurait ignorer le poids de messire mon père dans mon affaire ! Présentement, il prépare la venue de mon frère Evans à la guilde des drapiers, car il envisage de lui céder son poste. Mais auparavant, père doit négocier l’acceptation de son successeur au conseil. En cela, il compte sur l’appui de John Lamont, qui en retour comptera sur lui pour soutenir sa candidature à l’office de président de la guilde, en avril prochain. Calcul que tout cela ! Pour l’instant, chacun ménage les intérêts de l’un et de l’autre, si bien que je n’arrive pas à évaluer mon propre poids dans l’avenir matrimonial de messire John Lamont.

Ô Dieu, je sens que je vais sortir de mes gonds très bientôt ! Suffit les rendez-vous publics et les conversations ronflantes d’indifférence polie. Il me faut absolument des soupirs, des œillades, des frôlements de mains et des baisers volés. Il me faut surtout des mots d’amour, des compliments, des déclarations, des promesses ardentes. Si je m’écoutais, je refilerais à messire Lamont quelques lettres de Taskill Glen pour qu’il s’en inspire ! Ne t’affole pas Gunelle, tu sais bien que je ne ferai jamais cela !

Je te laisse là-dessus car je brûle d’impatience et je n’ai plus la tête à rédiger. Pardonne-moi de te bousculer ainsi. Mes vœux les plus doux t’accompagnent dans la dernière étape de ta grossesse. Dieu te garde dans Sa paix salvatrice. Salue bien Iain et Ceit de ma part.

Ton amie nerveuse qui fulmine, Seonnag Forbes.

 

 

Gunelle
Gunelle à Taskill

Château de Mallaig, vingt-huitième jour de novembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Taskill Glen, Château de Glenfinnan.

 

Cher cousin,

Comme je l’avais promis à votre mère dans notre dernier échange, je prends la plume pour vous annoncer le retour au château de Tòmas après sa mission à Perth. Son équipage a passé le pont-levis hier, à la tombée du jour. Et tel que pressenti dans la dernière lettre de Margaret Murray, damoiselle Ishbel de Kinross était dans son escorte.

Dix jours à peine me séparent de la naissance des jumeaux, mais ma condition est si bonne que j’ai été en mesure de descendre dans la grand-salle pour accueillir la dame de compagnie de la reine. Ce qu’elle semble avoir apprécié au plus haut point. Je réserve pour une autre lettre un jugement élaboré sur la damoiselle. Cependant, mes premières impressions sont favorables. Par contre, Iain et moi savons que Tòmas a trouvé Ishbel de Kinross odieuse durant tout le voyage, mais son sentiment est probablement altéré par la perspective d’un mariage arrangé entre lui et elle.

La lettre d’introduction dont la reine a muni sa suivante est assez explicite à ce sujet : « Dame Ishbel de Kinross est enceinte et doit s’éloigner de la cour jusqu’à sa délivrance. La discrétion absolue doit entourer le motif qui l’amène à Mallaig, car le baron de Kinross exigera un mariage avec le responsable de la situation, exigence que nous ne tolérerons pas. La version officielle sera donc que je vous prête Dame Ishbel pour animer votre chambre des dames durant vos relevailles et jusqu’au printemps. Nous serions parfaitement satisfaits si Dame Ishbel nous revenait à la cour au bras d’un époux digne de son rang et de nos généreuses faveurs. » Ainsi, la reine sollicite notre maison pour trouver à sa problématique suivante un époux dans la bonne société des Highlands. Nul besoin d’être bien fin pour lire entre les lignes que cet époux devrait être avantageusement un MacNèil. Qui d’autre que Tòmas pourrait endosser ce rôle, pensez-vous ?

Iain est évidemment enchanté de pouvoir accommoder la maison royale en agençant une alliance avec la sienne. Il estime que les retombées pour le clan seraient très fructueuses sur le plan stratégique si Tòmas appartenait à la maison royale. Je ne puis me prononcer sur ce point, mais je puis dire que Tòmas est sûrement déterminé à se battre bec et ongles pour garder son autonomie en matière de mariage. Vous savez que ma servante Jenny et lui vivent une idylle depuis longtemps. Où le conflit qui se profile nous mènera-t-il; quelle position dois-je adopter; quelles sont les espérances d’Ishbel de Kinross; comment Mallaig sortira-t-il de cet épisode délicat ? Je n’en sais rien et cela m’exaspère déjà. Ô combien l’avis de votre mère m’aiderait en cette heure, cher Taskill !

J’ai tant à faire et à diriger que je me vois obligée de conclure rapidement ce pli. Je ne pourrais pas le faire sans avoir donné des nouvelles de Seonnag, qui m’a écrit pour me féliciter de la naissance des bessons. Suite à une indiscrétion de ses sœurs, messire Forbes a eu en mains vos lettres. Seonnag se reproche de n’avoir pas mis votre correspondance à l’abri des regards fouineurs de ses deux cadettes. « J’aurais dû les détruire au fur et à mesure que je les recevais et lisais. C’était ma première idée. Mais ces lettres sont si bien écrites et j’éprouvais un tel plaisir à les relire que je ne me suis jamais résignée à les brûler », m’écrit-elle. Pour l’instant, son père les lui a confisquées, refuse qu’elle sorte de la maison et surveille son courrier. Messire Lamont aurait définitivement pris ses distances et ses jeunes sœurs ne lui parlent plus du tout. Seonnag est enfermée dans une telle colère qu’elle envisage de passer à Mallaig les jours entourant la fête de la Nativité. J’espère qu’elle va retrouver ses esprits avant cela. Je lui ai évidemment fait l’invitation attendue tout en espérant qu’elle ne viendra pas ici le mois prochain. Avec Ishbel de Kinross dans la place, Jenny aux abois et Tòmas en rogne, je ne me sens pas capable de gérer des tensions additionnelles. Rien que d’y penser, je m’abîme en accablement.

Allons ! Que tante Rosalind ne s’inquiète surtout pas ! Je n’ai pas à me plaindre du déroulement de mes relevailles, car je suis admirablement secondée par ma suite et par ma grande fille Ceit remplie d’attentions pour ses «bébés bessons», comme elle appelle ses deux nouveaux petits frères. Dire que me voilà désormais mère de quatre enfants et que tous se portent bien ! Le Ciel est témoin de mon allégresse. Dites-le bien à ma chère tante, cher Taskill.

Sachez que je prie tous les jours pour sa santé et pour votre bonheur. Tous les deux, vous n’êtes jamais bien loin dans mes pensées. Oh, j’ai déjà grand hâte de vous lire ! Je vous serre la main avec ferveur et j’embrasse les joues de votre mère avec tendresse.

Votre cousine Gunelle Keith

 


 

Taskill
Taskill À Gunelle

Le deuxième jour de décembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Chère dame Gunelle,

Vos prières sont certainement entendues, et comment en serait-il autrement, vous qui êtes si bonne envers autrui ? Grâce à elles, j’en suis convaincu, mère a repris du mieux, surtout au niveau de la parole. Désormais, elle s’exprime tout à fait distinctement, ce qui facilite des visites fréquentes dans sa chambre. Mis à part Raonall, que j’essaie de garder éloigné quand il n’est pas en état de converser, les membres de la famille se relaient maintenant pour assurer une présence quotidienne de l’un ou de l’autre auprès d’elle. Du coup, mère a retrouvé son dynamisme d’antan et pousse des remarques fines et pertinentes sur chacun. Je m’en délecte.

Nous avons abondamment commenté votre lettre annonçant le retour de mission de cousin Tòmas. Nous croyions qu’il avait seulement le mandat de représenter Iain à l’inauguration de la Chartreuse de Perth par le roi, le 16 novembre. La demande de la reine est donc venue se superposer à sa mission initiale. Avec dame Ishbel de Kinross dans son escorte, nous comprenons maintenant pourquoi son équipage ne s’est pas arrêté à Glenfinnan, comme il a l’habitude de faire lorsqu’il revient de la maison royale.

Comme vous devez vous y attendre, mère veut absolument découvrir le nom de celui qui a engrossé la damoiselle. Elle suppose que vous l’apprendrez aisément par votre amie Margaret Murray, si ce n’est pas de la bouche même de l’intéressée. Vous la connaissez, le sujet des amours contrariées la passionne et elle n’aura de cesse de me dicter des billets pour vous tant que sa curiosité ne sera satisfaite. Elle vous assure qu’il est inutile de vous morfondre avec le problème du mariage arrangé avec Tòmas ou avec un autre, en ce moment. Voilà ce qu’elle dit en parlant de vous : « Cette chère enfant a tendance à tout assumer dans ce château, même et surtout les difficultés qui ne la concernent pas. Si cela se trouve, Dame Ishbel va perdre l’enfant ou tombera en amour avec quelqu’un d’autre que Tòmas. » Pour ma part, je crois que mère a raison concernant votre souci pour la situation matrimoniale de la damoiselle. Nous avons hâte que vous la connaissiez mieux et que vous partagiez vos impressions avec nous.

Dans votre lettre, vos intentions de prières se portent également sur moi. J’ose croire que c’est grâce à celles-ci, pour mon bonheur, que votre amie Seonnag est privée de son prétendant actuel. Mon amour et mon espoir, tenaces comme des braises sous la cendre, s’en trouvent ravivés. Je vous remercie de m’avoir rapporté le fait que mes lettres ont charmé Dame Seonnag au point qu’elle les conservât pour les relire. Rien ne pouvait encourager mon cœur plus que cet aveu.  

À moins de nous être trompés, mère et moi, nous percevons dans votre lettre un appel à vous dispenser de recevoir dame Seonnag à Mallaig en la voyant invitée à Glenfinnan. Elle n’a pas répondu à ma dernière lettre et, avec ce que vous m’apprenez sur la surveillance dont son courrier fait l’objet, elle ne m’en enverra pas ni ne pourra en recevoir de moi. Évidemment, l’interdiction d’écrire pourrait tout autant s’étendre à vous, mais mère et moi ne le pensons pas. Aussi, ayez l’amabilité de transmettre à votre amie l’invitation à Glenfinnan que mère lui formule officiellement. Précisez bien l’immense plaisir qu’elle ferait à mère si elle acceptait de venir lui tenir compagnie cet hiver.

Vous pourrez ajouter, qu’à la demande de Raonall, nous serons bientôt privés de la présence au château de Gordon et de Vivian qui s’apprêtent à investir le domaine périclitant d’un vieux laird récemment décédé. Je crois qu’en fait, Gordon devient de facto le nouveau laird sur ce fief. Dame Seonnag sera peut-être sensible au fait que mère avait en Vivian une dame de compagnie qu’elle perd.

Mère a confiance que vous trouverez les mots justes pour que son souhait d’avoir dame Seonnag auprès d’elle soit exaucé. Bien sûr, je partage ce souhait avec ardeur, avec émotion, avec un fol espoir. Si seulement Maître Forbes ne s’avise pas de faire obstacle au projet…

Je vous en conjure, continuez de prier pour nous, comme mère et moi le faisons pour vous et pour tous les vôtres au château chéri de Mallaig.

Votre cousin dévoué,

Taskill Glen

 

 

Gunelle
Gunelle à Taskill

Château de Mallaig, dixième jour de décembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Taskill Glen, Château de Glenfinnan.

 

Mon cher Taskill,

Cette lettre, je le crains, va beaucoup vous décevoir, votre mère et vous. Mon amie Seonnag ne vient pas dans les Highlands pour Nollaig, ni à Mallaig ni à Glenfinnan. Je viens de recevoir un pli d’elle qui le confirme : « Père m’assigne la tâche d’organiser ici un petit banquet pour quelques membres de la guilde à l’occasion des fêtes de la Nativité. Je sais qu’il vise à créer un rapprochement avec messire Lamont. À titre de maîtresse de la maison Forbes, je ne peux pas me dérober, même si je souhaitais précisément fuir Aberdeen. La sagesse me commande de laisser une chance de succès au destin et à John Lamont. En outre, je ne peux désobéir à père. » Nos lettres ont dû se croiser, car je lui ai écrit le 4 décembre en lui faisant part de l’invitation à Glenfinnan formulée par votre mère. Pour ma part, je garde l’espoir de sa visite dans les Highlands au printemps prochain, sinon au cours du présent hiver, advenant des conditions de route favorables. Le reste de sa lettre laisse entendre qu’elle est à nouveau prête à quitter les siens, ne trouvant ni amitié, ni réconfort, ni encouragement auprès d’eux. À travers les lignes, je sens une pointe d’amertume envers messire Forbes, ce père ambitieux qui la tient sous son joug; et de la rancœur face au comportement indécis de messire Lamont. Seonnag considère probablement qu’elle ne trouvera jamais le bonheur à Aberdeen. Du moins, c’est ce que je perçois de ma tendre amie. Voyons voir l’effet que votre invitation à Glenfinnan exercera sur elle quand elle aura reçu ma lettre. Elle ne pourra pas garder sous silence son sentiment face à vous, sinon à tante Rosalind.

Maintenant, cher cousin, je vous livre mes impressions sur Dame Ishbel de Kinross, comme je vous l’ai promis. J’espère que celles-ci susciteront un grand intérêt chez notre chère Rosalind et qu’elles atténueront sa contrariété par rapport à Seonnag. La première chose à dire sur dame Ishbel est le fait qu’elle ne m’était pas inconnue avant de venir au château. Margaret Murray et Robbie m’ont tous deux fait des confidences sur elle dans leur correspondance. Je n’ai fait le rapprochement qu’au moment où Dame Ishbel m’a elle-même parlé de Margaret et de mon frère, en abordant sa position parmi les suivantes de la reine. C’est alors que j’ai deviné avec consternation le nom de l’homme qui l’a engrossée : Robbie, « … car le baron de Kinross exigera un mariage avec le responsable de la situation, exigence que nous ne tolérerons pas », a précisé la reine dans sa dernière lettre, de façon assez éloquente.

Évidemment, mon lien de parenté avec Robbie interdit à Dame Ishbel d’avouer la vérité, s’il s’avérait que j’aie raison. D’ailleurs, elle détourne soigneusement tout sujet de conversation qui l’amène à parler de l’amant qui l’a mise enceinte. Discrétion et élégance obligent. Faute de pouvoir confirmer mes soupçons auprès de Robbie, qui ne répond à aucune de mes lettres, j’ai écrit à Margaret Murray. Impossible que mon amie ignore les détails escamotés par la reine dans le message qu’elle m’a adressé concernant sa suivante. J’attends la réponse de Margaret par retour de notre coursier. Bref, c’est à suivre.

Autrement, Dame Ishbel est d’une rare volubilité, car tout l’intéresse ici. L’usure des tapisseries dans les chambres; la couleur délavée des étendards dans la salle d’armes; le nombre insuffisant de chaises dans la grand-salle; l’aspect répugnant des chiens d’Iain; l’insignifiance de la domesticité féminine; la rusticité des serviteurs et gens d’armes; la longueur de la barbe de nos lairds; la simplicité des coiffes de leurs épouses; et enfin, la tenue de Ceit, incomparable à celle des princesses royales. Néanmoins, trois êtres trouvent grâce à ses yeux hautains : mon petit Baltair, Iain et Tòmas. Avec le premier, elle passe des heures à le mignoter et à lui raconter des histoires. Avec le deuxième, elle consacre chaque repas à alimenter une conversation visant l’adulation et la flatterie. Avec le dernier, elle déploie tous les atouts de la séduction. Il m’a été donné à plusieurs reprises de constater avec quelle audace Dame Ishbel exerce ses charmes sur votre cousin et avec quel agrément Iain l’approuve, voire l’encourage. En revanche, Tòmas démontre une froideur extrême et un stoïcisme remarquable à l’endroit de la dame. C’est à peine s’il lui adresse la parole, surtout en présence de ma pauvre Jenny. « J’apprécierais que vous reteniez votre servante un peu plus auprès de vous en ce moment, ma dame. Je ne voudrais pas que ses amourettes avec Tòmas viennent gêner mes projets de mariage pour lui avec Dame Ishbel. J’envisage de leur donner consistance à Nollaig, » m’a confié Iain en parlant de Jenny. Voilà, cher Taskill, qui augure d’un climat tendu pour les réceptions à venir. Cependant, votre mère a raison : ce problème n’est pas le mien et d’ailleurs, je ne saurais que faire s’il l’était.

En terminant, je me réjouis que Gordon et Vivian demeurent à Glenfinnan jusqu’à Nollaig et que toute la famille soit présente autour de tante Rosalind à cette occasion. Je tiens la nouvelle de Gordon lui-même qui est de passage ici et qui attend bravement de vous livrer cette lettre. Permettez que je joigne à mes propres vœux de paix et d’allégresse pour votre mère et vous, ceux de mon mari et de mes enfants.

Votre cousine Gunelle Keith

 


 

Taskill
Taskill À Gunelle

Le trentième jour de décembre de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Très chère Dame Gunelle, 

J’ai peine à contenir ma joie ! Mon cœur va éclater si je cherche plus longtemps à taire le bonheur qui m’échoit, dont vous êtes responsable dans une large mesure. Dame Seonnag a réussi à me faire parvenir un pli en dépit des interdits de son père. Ce seul aspect donne aux mots qu’elle m’adresse une valeur inestimable. 

C’est par l’entremise de Dame Menzies, la mère de votre défunte amie Eibhlin, que Dame Seonnag m’a transmis son pli. Il était glissé dans une lettre volumineuse destinée à mère. Une lettre pleine de reconnaissance pour l’asile que la maison Glen a fourni à Eibhlin Menzies, il y a maintenant deux ans et plus. Dame Menzies dit qu’en vertu de la maladie de son mari, elle a repris librement la correspondance de la famille Menzies et qu’elle concentre son labeur d’écriture au courrier qu’elle a négligé durant les dernières années. Elle justifie fort joliment la présence du pli de Dame Seonnag dans son envoi en ces termes : « Ayant moi-même souffert de surveillance dans mes échanges épistolaires, je compatis avec une aussi charmante jeune femme que Seonnag Forbes et je suis infiniment ravie de lui servir d’intermédiaire ici. » 

Vous aviez visé juste en pensant que l’effet de notre invitation à Glenfinnan allait pousser Dame Seonnag à réagir et à se manifester. Voilà ce qu’elle écrit, entre autres : «Le chassé-croisé de notre correspondance commune avec Dame Gunelle Keith me remplit de regrets et d’ambivalences en ce qui concerne votre intérêt, pour ne pas dire votre dévotion, à mon endroit. Parviendrai-je à y répondre adéquatement et en toute franchise ? L’invitation à un nouveau séjour à votre château arrive à un moment de ma vie où l’affection et l’approbation me font cruellement défaut, alors que ce sont précisément ses sentiments dont votre mère, et maintenant vous-mêmes, m’avez entourée.»  

Très chère Dame Gunelle, n’est-ce pas là l’aveu que j’attendais de Dame Seonnag ? N’est-ce pas là sa promesse de venir à Glenfinnan ? N’est-ce pas la preuve qu’elle n’espère plus rien du cœur tiède de messire John Lamont ? Je vous entends me recommander la prudence. Même son de cloche du côté de mère. C’est mal me connaître que de penser à moi comme à un homme pondéré. Certes, je ne puis bondir de mon fauteuil, sauter sur un cheval, courir vers mon aimée et peut-être la ravir à son père. En effet, je m’emballe, mais je n’en piaffe pas moins d’impatience. La réponse que je prépare à Dame Seonnag ne tiendra pas sur un seul feuillet, alors que la réponse de mère à Dame Menzies n’en couvre pas la moitié d’un. 

Je vous en conjure, autant que vous le pourrez, exhortez votre tendre amie d’enfance à venir à Glenfinnan. Je serai éternellement votre dévoué ami et louangeur. Avant de terminer, mère demande à connaître le dénouement des projets d’Iain pour notre infortuné cousin Tòmas. À Nollaig, y a-t-il eu la conclusion pour son mariage avec votre ineffable invitée enceinte ? Et bien sûr, avez-vous reçu de votre amie Margaret Murray la confirmation que votre frère Robert a été l’amant de la dame ? Vous savez que ces questions ne me passionnent pas beaucoup, mais au nom de mère, je dois vous les poser. Merci à l’avance pour votre réponse élaborée, comme toujours. Nous nous délectons tous les deux de chacun de vos mots. 

Dieu vous garde sous sa protection infinie. Avec la plus grande des affections, votre cousin,

Taskill Glen

 

 

Gunelle
Gunelle à Seonnag

Château de Mallaig, quatrième jour de février de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Seonnag Forbes, Maison Menzies, Aberdeen.

 

Ardente et persévérante amie,

Malgré la joie que me procurent tes lettres, le subterfuge par lequel elles me parviennent m’inquiète. Comment les relations avec ton père ont-elles pu se détériorer à ce point? Pourquoi notre correspondance lui inspire de la méfiance, soudainement? Je suppose que ma parenté avec la maison de Glenfinnan en est la cause, et non les propos que je te tiens. Quoiqu’il en soit, la mésentente avec ton père me désole beaucoup.

J’admets que mon invitation à venir à Mallaig cet hiver ait pu lui mettre la puce à l’oreille. Tu le sais, je ne suis pas douée pour les mensonges. Nous savons toutes deux, ainsi que Taskill, que le séjour visé devait se dérouler à Glenfinnan. Tu affirmes que ton père n’a pas été dupe et je me sens un peu coupable de n’avoir pas réussi mon intervention. Taskill me presse encore et encore de te faire venir dans les Highlands. Je ne sais plus quoi lui répondre. Chère amie, je dois te poser l’exigeante question : es-tu disposée à donner de réels espoirs à Taskill Glenn? Es-tu déterminée à repousser une union avec messire John Lamont? Tout se résume à cela, désormais. Tu es bel et bien engagée dans une avenue déterminante pour ta vie et j’aimerais pouvoir t’aider à y voir clair. Ce ne sont pas mes propres amours qui sont en jeu, ici, mais les tiennes, et celles de Taskill. Tu le sais, je ne peux pas négliger mon brave cousin dans tout cela. Non seulement parce que nous échangeons sur toi ouvertement et honnêtement, mais parce qu’il m’est très cher. Dans chacune des lettres que je t’adresse, j’accepte d’intercéder pour lui, sur son insistance. Combien de temps le ferai-je encore si je découvre qu’il sera lésé à la fin? À toi de me rassurer là-dessus.

Tu me demandes un avis sur une éventuelle désobéissance à ton père. Comment puis-je t’encourager dans cette voie, moi qui, à mon corps défendant, ai obéi aux volontés de mon père en épousant Iain MacNeìl? Tu sais à quel point cette union m’était apparue odieuse au début et combien je suis devenue amoureuse par la suite. En autant que vaut mon exemple pour toi, tu peux te demander si le cœur de John Lamont est prenable, avant ou après le mariage auquel t’oblige vraisemblablement ton père.

En ce qui a trait à Taskill Glenn pour emporter ta préférence, tu dois évaluer si un mariage sans progéniture te conviendra. En effet, de son propre avis, son handicap laisse planer la possibilité d’une union stérile. En d’autres termes, un amour, si ardent qu’il soit, pourrait-il te combler en demeurant platonique? Chère Seonnag, vois mon impuissance à te venir en aide, sinon en t’accompagnant dans ta réflexion et en l’alimentant avec les propos pertinents à la situation. Merci de les lire avec indulgence et amitié.

Je vais terminer cette lettre sur une note moins grave en te racontant le coup de théâtre par lequel Tòmas et Jenny ont réussi à se marier le 29 janvier. Tel que planifié par Iain, l’annonce de l’union entre Tòmas et Dame Ishbel de Kinross devait se faire durant le banquet de Nollaig, mais jusqu’à la dernière minute, Tòmas a tenu bon et s’est opposé. Iain n’a pu se résigner à le contraindre et, à ma demande, il a reporté le projet. C’est à ce moment-là que Jenny est entrée en jeu. L’engouement de Dame Ishbel pour Tòmas étant au cœur de la décision d’Iain, ma servante s’est acharnée sur ce point. Assez habilement, je dois dire, Jenny est entrée dans les confidences de Dame Ishbel et lui a dépeint Tòmas sous l’aspect d’un inculte, d’un buveur et d’un rustaud au lit. Elle a aussi brossé un tableau peu reluisant de la vie isolée et sans faste au château. Jenny a misé juste. Dame Ishbel est superbement sensible aux manières délicates visant sa personne et aux artifices clinquants composant son environnement. Au début de janvier, elle a commencé à regarder Tòmas MacNèil et la société du château avec un œil de méfiance et de dédain. Même si Dame Ishbel en venait à rejeter Tòmas, nous savions que la question de régulariser sa situation demeurait entière et urgente. La solution que Jenny a alors proposée à la mi-janvier résolvait ce problème et lui garantissait pour elle-même la main de Tòmas. Avec mon approbation, Jenny a échafaudé un plan d’adoption de l’enfant à naître avec la garantie d’une parfaite discrétion. Les parents adoptifs liés par le secret de cette naissance illégitime ne seraient autres qu’elle-même et Tòmas, dument mariés.

Chère Seonnag, il m’a fallu de longues heures de conversation avec Dame Ishbel pour en arriver à ce résultat. Même si j’étais animée par la recherche du bonheur de Tòmas, je gardais en tête le devoir de la maison MacNèil envers la reine et j’avais scrupule à promouvoir le plan de Jenny dans toutes ces facettes. Ma pondération a dû faciliter l’abord amical qui s’est créé entre Dame Ishbel et moi, car nos entretiens ont fait fondre ses dernières réserves à mon endroit et elle s’en est remise à mon jugement. J’ai découvert qu’au fond de son âme, Dame Ishbel ne souhaite pas être mère; qu’elle adore sa vie de courtisane dans la maison de la reine; et qu’elle voit le mariage comme une entrave à sa jeune liberté. Elle m’a finalement avoué sa liaison avec Robbie en soulignant qu’il est dans l’ignorance de son état. Je lui ai promis de rester muette là-dessus tout en lui taisant que Margaret Murray m’avait déjà appris la chose. L’indiscrétion de Margaret n’aurait fait qu’envenimer leurs relations futures au retour de Dame Ishbel à la cour, après son accouchement. Je crois que celui-ci est prévu pour le début de juillet. Malgré ses inquiétudes relatives au secret entourant sa grossesse et son terme, Dame Ishbel envisage les mois à venir avec un certain calme et une dose adéquate de discernement.

Pour ma part, je suis réconciliée avec ma conscience. Garder et élever sous mon toit l’enfant de mon frère est une joie de plus ajoutée à ma vie à Mallaig, joie qu’Iain partage. La semaine dernière, j’ai fait cet aveu à Dame Ishbel et je pense que c’est finalement l’argument qui a emporté son adhésion au plan d’adoption. Et ainsi s’est conclu le mariage de Tòmas et Jenny. Je sais que tu te réjouis autant que moi de cette issue favorable à la sérénité des gens de notre maison et en particulier au bien-être de Tòmas qui ne t’est pas indifférent.

Ton amie de toujours qui croit en toi, qui continue à prier pour ta félicité et qui t’aime tendrement, Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig.

 


 

Seonnag Forbes
Seonnag À Gunelle

Le vingt-cinquième jour de février de la vingt-troisième année de règne du roi Jacques Premier d’Écosse
À Gunelle Keith, Châtelaine de Mallaig

 

Chère amie et fidèle conseillère,

J’implore ton pardon pour l’inquiétude que je t’ai causée en utilisant le coursier de Dame Menzies pour t’écrire. Aucune mésentente avec mon père n’est en cause. Simplement, une prudence élémentaire me recommande d’agir avec les lettres que je t’adresse de la même façon qu’avec celles destinées à Taskill Glen. Je serais extrêmement embarrassée si mon père savait ce que je te confie à propos de messire John Lamont, tout autant que ce que tu me racontes au sujet de ton cousin.

Ma chérie, si tu veux me complaire, cesse de te tourmenter avec mes amours, comme tu appelles mes relations avec ces deux gentilshommes. Je ne me déclare positivement en amour ni avec Taskill ni avec John Lamont. Si je vois que cela devient un sujet de préoccupation pour toi, ou que l’humeur de Taskill Glen influence mal la tienne, je vais me taire. Cela me chagrinera, car je t’adore et tu es vraiment ma seule confidente en ce monde.

Taskill Glen est un incomparable correspondant. Ça, tu le sais déjà. Vous échangez tous les deux sur notre courrier, soit. Si tu avais l’occasion de lire mes lettres à Taskill, tu réaliserais que je m’applique précisément à demeurer neutre; à n’entretenir aucun espoir amoureux; à ne lui faire aucune déclaration susceptible de le confondre. Gunelle, je te l’assure, ton cousin sait pertinemment que je n’éprouve pas d’amour pour lui. Voyant probablement qu’il ne réussira pas à faire naître ce sentiment par correspondance, la possibilité de fréquentations et de tête-à-tête demeure pour lui la seule solution pour atteindre son but. Voilà pourquoi il continue à utiliser ton intermédiaire pour me faire venir dans les Highlands. Tu ne peux pas interpréter autrement ses insistances, ni conclure au tort que je lui cause en acceptant de lui écrire. Je t’invite à avoir une conversation à ce sujet avec lui et je suis certaine qu’il va réfuter ta thèse qui le donne «lésé» à la fin de l’aventure.  Au contraire, je pense qu’il serait mortellement sombre s’il n’avait pas cette idylle utopique pour stimuler son art et son imagination.  

Autre mise au point à faire : je ne t’ai pas demandé un avis sur la soumission ou non à mon père. Pas tout à fait, car je devine ta réponse à cela. Merci de me l’avoir donnée quand même. Elle prouve que je te connais bien! Ne sois pas vexée par mon opinion. Derrière les mots se cache toute la tendresse que je te porte depuis tant d’années. Mais où en suis-je avec la question de mon mariage avec messire Lamont, te demandes-tu? Hé bien voilà. John Lamont a officiellement demandé ma main à mon père, le premier jour de janvier. Cette demande n’a été précédée d’aucune démarche courtisane de sa part. Messire Lamont est resté l’homme sérieux et circonspect qu’il a toujours été avec moi. Nos conversations ne sont jamais allées au-delà de la politesse; n’ont jamais débouché sur la forme de privauté propice à l’expression des sentiments; nos rencontres n’ont hélas jamais pu être qualifiées de rendez-vous galants. Bref, ne pouvant accueillir sa proposition de mariage dans la forme où elle a été présentée à mon père, j’ai sollicité un temps de réflexion. J’ai obtenu de pouvoir donner réponse à la fin de l’été. Comme tu vois, chère Gunelle, je n’ai pas désobéi à mon père. Les relations entre nous goûtent même une certaine accalmie depuis l’événement. «Ne vas pas croire que ton bonheur m’importe peu, m’a-t-il dit. Je ne favoriserai jamais une union avec un homme qui ne te méritât pas, par sa position et par l’assurance d’un caractère irréprochable. Certes, messire Lamont te déçoit, je le vois. Ta nature exaltée et romantique est à l’opposé de la sienne, mais cela n’est pas la garantie d’un malheur conjugal avéré».   

En quelque sorte, toi et père, vous vous rejoignez en m’exhortant à la raison. On peut aller au mariage sans éprouver d’amour et ne pas nécessairement sombrer dans un «malheur conjugal», pour reprendre l’expression de mon père. Je suis prompte à en convenir. Chère, très chère amie, combien de fois ne m’as-tu pas mise en garde contre ma tendance naturelle au lyrisme? N’est-ce pas précisément ce trait de caractère qui m’éblouit dans les textes de Taskill Glen? Constate cependant que je suis prête à me défier de mon enthousiasme effréné pour les élans de cœur. Quant à y parvenir, j’ai du chemin à faire.

Me voici désormais devant matière à réflexion pour les quatre mois à venir. Hier, messire Lamont a annoncé son départ d’Aberdeen pour la foire aux étoffes de Milan, aussitôt après le vote à la guilde, en avril prochain. Son voyage durera deux mois, soit jusqu’à la fin juin. Voici comment il a commenté son absence : «Votre père m’assure de votre disposition à donner votre réponse, à mon retour d’Italie. Sachez que je conçois parfaitement votre désir de bien évaluer mon offre. C’est tout à votre honneur de ne pas vous jeter dans une union qui agrée surtout à votre père. Soyez assurée que je vous respecte pour cela. Je ne veux pas vous presser ni interférer dans vos pensées et analyses, mais si vous le permettez, continuons à nous voir d’ici mon départ. Ensuite, acceptez que je vous écrive. Le désagrément de la séparation en sera amoindri.»  C’est là toute la chaleur dont messire Lamont a été capable pour m’entretenir de sa demande en mariage. Qu’en penses-tu? Pour reprendre tes termes : est-ce que «son cœur est prenable»? Je ne m’illusionne pas beaucoup de ce côté. Par contre, je lirai ses lettres avec intérêt, à l’affut du moindre réchauffement de son inclination pour ma personne.

Dernier sujet abordé : le mariage de Tòmas avec ta servante. Là, tu as parfaitement raison, le bien-être de ton cousin m’importe. Cet aura d’attirance qu’il suscite naturellement auprès la gent féminine va continuer de m’émouvoir malgré son nouveau statut d’homme marié. Je te félicite d’être intervenue en sa faveur auprès de ton mari. Je croyais naïvement que Tòmas était libre d’épouser qui il veut et je me rends compte qu’il est aussi lié à l’autorité de son seigneur que je le suis à celle de mon père. D’ailleurs, j’aimerais bien t’emprunter Jenny afin qu’elle trouve une solution brillante à mon problème de mariage obligé.

Ah, ce château de Mallaig et ses habitants si chers à mon cœur! Transmets mes salutations cordiales à ton mari; embrasse bien ta grande fille pour moi; fais une caresse à Baltair de ma part; et chante à tes bessons la berceuse que nous chantions dans notre jeunesse, quand on se pâmait devant le moindre poupon.

Aujourd’hui, le désir d’être mère semble m’avoir quelque peu désertée. Certes, je n’y suis pas aussi opposée que Dame Ishbel de Kinross, mais il ne pèse plus très lourd sur mon état de célibataire. À la rigueur, la stérilité d’une improbable union avec Taskill Glenn ne contrarie pas. Ceci dit, je brûle de tenir dans mes bras tes nourrissons et j’espère que tu me permettras de jouir de ta petite famille dans un prochain avenir. Qui sait si l’absence de John Lamont cet été ne sera pas l’occasion rêvée d’un séjour à Mallaig? Avec ta permission, j’y travaillerai et essaierai d’en convaincre mon père. Si le résultat du vote à la guilde le satisfait; que mon frère obtient le poste convoité, les chances de réussir mes tractations seront fort bonnes. Prions en ce sens.  

Ton amie dévouée et affectueuse qui ne t’oublie pas dans ses prières,

Seonnag Forbes.